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Full text of "Proudhon: pluralisme et autogestion"

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PROUDHON 

pluralisme  et  autogestion 
les  fondements 


JEAN  BANCAL 


PROUDHON 

pluralisme 
et  autogestion 

les  fondements 


Collection 
R.E.S. 


AUBIER  MONTAIGNE 

13,  quai  de  Gonti,  Paris  VI^ 


HB 
^iio  Bar 


©  l^na  hy  Éditions  Alontaigne. 
Droits  de  reproduction  réservés  pour  tous  pays. 


TABLE   DES   MATIÈRES 


LES   FONDEMENTS 


PRÉFACE 

Une  (Buvre  prophétique 17 

Un  homme  prodigieux 21 

Une  méthode  de  pensée  et  d^ action 24 

PREMIÈRE   PARTIE 

LE   FONDEMENT    :   LA   SOCIO-ÉCONOMIE 

Introduction.  —  La   socio-économie    et   son    articulation 

tripolaire 31 

Chapitre  I, — Une  comptabilité  économique 39 

§  I.  La  théorie  proudhonienne  de  la  valeur  constituée.   .    .  40 

§  2.  L'économie,  science  des  comptes  de  la  société 45 

A.  —  Uéconomie,  science  de  calcul 47 

B.  — Les  cadres  d'une  comptabilité  économique     ....  51 
C. — Les  buts  d'une  comptabilité  économique 55 

Chapitre  II.  —  Une  sociologie  économique 63 

§  i .  Une  sociologie  de  l'organisation  du  travail 65 

A. — De  r  «  organographie  sociale»   à   la  «constitution 

sociale» 65 

B,  —  La  relation  travailleur-sociétaire  et  société  travailleuse.  69 

§  2.  Le  travaillisme  historique 73 

A.  —  L'histoire,  matière  d'une  socio-économie 74 

B.  —  Les  lois  du  travail,  clé  de  l'histoire 75 

C.  —  Les  sociétés  historiques,  manifestation  des  lois  d'orga- 

nisation économique 7^ 


8  PROUDHON 

D.  —  U émergence  antinomique  de  V organisme  économique.  83 

E.  —  Histoire  et  prospective  économiques 85 

F.  —  L'histoire-négation  et  V histoire-révélation 87 

§  3.  Le  réalisme  social 89 

A.  —  La  théorie  de  la  force  collective 90 

B.  — Le  pluralisme  travailliste 93 

G. — La  société  économique,  être  collectif 96 

D.  —  Société  économique  et  pluralité  des  êtres  collectif  s .   .    .  98 

E.  —  La  constitution  organique  de  la  société  économique    .  100 

§  4.  La  dialectique  sérielle 106 

A. —  Un  processus  dialectique  réel 107 

B.  —  Une  prise  de  conscience  d'un  ordre  idéo-réaliste.   .    .  iio 

C. —  Une  méthode  inductive  et  pragmatique 114 

D.  —  Le  travail  social  et  la  dialectique  sérielle 117 

Chapitre  IIL  —  Un  droit  économique 119 

§  I .  Un  droit  «  sociologique  » 119 

§  2.  Un  droit  «  contractuel  » 129 

§  3.  Un  droit  de  répartition  économique 132 

§  4.  Un  droit  d'administration  économique 135 

A.  —  Une  organisation  a-étatique 136 

B.  — La  société  économique  mutuelliste  et  fédérative.  ...  139 

C.  —  Les  rapports  société  économique- État  dans  l'organi- 

sation économique 144 

Conclusion.  —  Droit  économiç^ue  et  justice 155 

deuxième  partie 

LA   DÉMARCHE   CRITIQUE    : 
ATTAQUE  DE   L'ABSOLUTISME  AUTORITAIRE 
ET   DEFENSE   DE   L'AUTONOMIE   PLURALISTE 

Introduction.  —  Démarche  critique  et  pluralisme.    .    .    .  161 

Chapitre  I.  —  Critiques    corrélatives    de    l'autorité    de 

l'homme  sur  l'homme 164 

§  I .  Les  aliénations  de  la  société  pluraliste 164 

§  2.  Antithéisme,  anticapitalisme,  antiétatisme 166 

Chapitre  IL  —  Anticapitalisme  et  société  économique.    .  175 

§  I .  Négation  de  la  propriété-vol 178 

A.  —  L'erreur  de  compte  et  la  prélibation  capitaliste.    .    .  178 


TABLE   DES   MATIERES  Q 

B.  —  Capital  =  travail  accumulé i8o 

C.  — La  valeur-travail 184 

§  2.  Négation  de  la  propriété-monopole 187 

A.  —  U histoire,  affirmation  et  négation  du  despotisme  pro- 

priétaire    188 

B.  —  L'économie  sociale,   affirmation  et  négation  de  la 

propriété-monopole 192 

Chapitre  III.  —  Anti-étatisme  et  société  politique    .    .    .  196 

§  I.  Négation  de  l' État-usurpateur 198 

A.  —  U  Etat-usurpateur  et  la  plus-value  étatique  .    ...  igg 

B.  —  La    gente   gouvernementale    et    V appropriation    des 

pouvoirs 201 

C. — U  État-usurpateur,  instrument  d'' exploitation.  ...  203 

§  2.  Négation  de  l'État-monopole 211 

A.  —  U  État-monopole,    constitution    extra-sociale    de    la 

puissance  publique 213 

B.  —  U  État-monopole  et  la  concentration  hiérarchique  des 

pouvoirs 218 

C.  —  V État  monopole  et  la  religion  de  la  force    ....  225 

D.  ■ —  U  État-monopole,  force  de  religion 230 

Conclusion.  —  Étapes  et  démarches  du  socialisme  autoges- 

tionnaire 241 


LES  RÉALISATIONS 


TROISIEME    PARTIE 

LES   RÉALISATIONS    :    MÉTHODE 
ET   CONSTRUCTIONS  AUTOGESTIONNAIRES 

Introduction.  —  Socialisme    scientifique,    science    sociale 

ET   autogestion l^ 

Chapitre  I.  —  La  sociologie  de  l'autogestion 22 

§  i.  L'économie  sociale  et  les  lois  du  travail  social   ....  26 

A.  —  Une  économie  sociale 27 

B,  —  Le  travail  social  et  ses  lois 29 

§  2.  L'intégration  sociale 31 

A.  —  U intégration  travailliste 32 

B.  —  La  fonction  socio-économique 33 

§  3.  La  société  réelle 36 

A.  —  Réalité  et  force  sociale '.    .  37 

B.  —  Réalité  et  raison  sociale 39 

§  4.  Le  pluralisme  social  et  ses  lois 40 

A.  —  La  société  pluraliste 40 

B.  —  Les  trois  lois  du  pluralisme  social 43 

a)  L'antagonisme  compétitif. 44 

b)  L'équilibration  mutuelle 48 

c)  Le  travail  intégrateur  :  pratique  sociale 

et  éducation 53 

Chapitre  II.  —  La  démocratie  économique  et  la  société 

mutuelliste 62 

§  i.  Le  travaillisme  pluraliste 63 

§  2.  La  théorie  mutuelliste  et  fédérativc  de  la  propriété  .    .  66 

A.  —  Sa  base  sociologique 68 

B.  —  Sa  formulation  systématique 70 


TABLE    DES   MATIERES  II 

§  3.  La  démocratie  économique  mutuelliste 74 

A.  —  La  «  socialisation  »  de  V industrie 75 

B.  —  La  mutualisation  de  V agriculture 78 

C.  —  La  coopération  des  services 80 

D.  —  La  fédération  agricole-industrielle 83 

E.  —  L'union  des  consommateurs  et  le  syndicat  de  la  pro-  86 

duction  et  de  la  consommation.         

F.  — Les  relations  société  économique-société  politique  .    .  87 

§  4.  Le  fédéralisme  mutuelliste 89 

A.  —  L'interdépendance  mutuellisme-fédéralisme    ....  89 

B.  —  La  confédération  mutuelliste 91 

C.  —  Révolutions  travaillistes  etfédéralisme  mutuelliste  .    .  93 

Chapitre  III.  —  La  démocratie  politique  et  la  république 

FÉDÉRATIVE 96 

§  I.  Les  quatre  principes  d'organisation 99 

§  2.  L'autonomie    et    l'auto-administration    des    groupes 

naturels 100 

A.  —  La  notion  de  groupes  naturels loi 

B.  —  Les  groupes  territoriaux  et  les  groupes  fonctionnels .    .  102 

a)  Les     groupes     fonctionnels     ou     profes- 

sionnels   103 

b)  Les     groupes     territoriaux     ou     géogra- 

phiques   104 

§  3.  La   fédéralisation   géographique   et  fonctionnelle   des 

groupes  de  base 106 

§  4.  Création  d'un  gouvernement  fédératif 108 

A.  —  Conservation  et  transformation  d'un  gouvernement  .    .  108 

B.  — Rôle  et  fonction  du  gouvernement  fédératif  ....  113 

C.  —  Les  groupes  autonomes  et  le  gouvernement  fédératif  .  118 

§  5.  L'État  fédéral  et  le  fédéralisme  fonctionnel  et  terri- 
torial      119 

A.  —  La  composition  de  r  État  contractuel 121 

B.  — L'organisation  de  l'État 122 

C.  —  La  constitution  de  l'État 123 

Conclusion,  —  Relations  internes  et  rel.\tions  externes 

de    la    démocratie    FÉDÉRATIVE 127 


I 2  PROUDHON 


QUATRIEME    PARTIE 

L'ABOUTISSEMENT    : 
UNE   PHILOSOPHIE   PLURALISTE 


Introduction.  —  «  La   clé   pluraliste  » 135 

Chapitre  I.  —  Un  pluralisme  travailliste 137 

§  I.  Pluralisme  organique  et  pluralisme  organisateur  ...  137 

§  2.  Les  quatre  composantes  pluralistes  et  leurs  résultantes.  138 

Chapitre  IL  —  Réalisme  et  idéofortie 144 

§  I .  Socialisme  utopique  et  socialisme  scientifique    ....  145 

A. — Rejet  de  V idéomanie 145 

B.  —  Acceptation  de  Vidéof ortie 146 

§  2.  Utopie  et  idéomanie 147 

A.  —  Dogmatiques  et  mystagogues 147 

B.  —  Socialisme  mystique  et  socialisme  dogmatique  ...  149 

§  3.  Réalisme  et  idéofortie 151 

A.  —  U anarchie,  idéofortie  négative 152 

B.  —  L'autogestion,  idéofortie  positive 153 

C. — Antisystème  et  pluralisme  méthodique 154 

§  4.  Progrès  et  idéofortie 155 

A.  —  Mythe  et  mythique 157 

B.  —  «  Foi  »  et  «  mystique  » 1 58 

C.  —  Idéal  et  idéalisme 158 

D.  —  Idée  et  idéélisme 159 

§  5.  Régrès  et  idéomanie 160 

A.  —  La  dégénérescence  fanatique 160 

B.  —  La  scission  irrationnelle 161 

§  6.  Ambiguïté   de  l'idéofortie  : 162 

Culture  et  culte  ? 162 

Chapitre  III  :  Un  antithéisme  pluraliste 165 

§  I.  Proudhon  et  sa  vision  de  Dieu  et  de  la  religion.   ...  166 

§  2.  Un  antithéisme  méthodique 167 

§  3.  Un  pluralisme  antimétaphysique 169 

A.  — -  L'antagonisme  procréateur 1 70 

B.  — Le  travail  moteur 172 

C.  —  La  justice  conductrice 175 

D.  —  Le  bien  et  le  mal  socio-moral 1 78 


TABLE   DES   MATIÈRES  I3 

§  4.  Position  historique  et  personnelle  ou  critique  fonda- 
mentale?   17g 

A.  —  Critique  historique 1 80 

B.  — Position  personnelle 182 

G.  —  Critique  fondamentale 182 

Chapitre  IV,  —  La  liberté,  force  de  composition.     ...  185 

§  I.  Les  étapes  de  la  liberté 186 

§  2.  Pluralisme  et  liberté 187 

A.  —  De  V  Un  indivis  à  V unité  pluraliste 187 

B.  — Le« jeu»  du  monde 188 

C.  —  Indétermination,  nécessité  et  liberté i  go 

§  3.  La  liberté  potentielle 192 

A.  —  La  différence  combinatoire  et  la  complexification  des 

spontanéités ig3 

B.  —  Le  pouvoir  d'indétermination  et  de  détermination  .    .  193 

§  4.  La  liberté  effective 194 

A.  —  La  liberté  effective,  «  mutant  »  de  la  force  collective.  195 

B.  —  La  liberté,  force  de  composition   de  la  collectivité 

physique  et  mentale  de  V homme ig7 

§  5.  La  liberté  efficace 198 

A.  —  La  liberté  d' autrui,  liminaire  de  sa  liberté   ....  198 

B.  —  Les  relations  sociales,  multiplicateur  de  la  liberté.    .  igg 

§  6.  La  liberté  efficiente 200 

A.  — •  La  tentation  suicidaire  de  la  liberté 200 

B.  —  L'éducation  de  la  liberté  et  la  pédagogie  travailliste .  202 

C.  —  La  liberté  efficiente,  liberté  d'engagement 205 

Conclusion.  —  Le  pari  pour  la  liberté 207 

Appendice.  —  Liberté  et  antithéisme 211 

conclusion  générale 
L'ACTUALITÉ   DE   PROUDHON 

Une  descendance  multiple 215 

Les  courants  philosophiques  et  pédagogiques 217 

Les  courants  politiques  et  sociaux 221 

Un  prophète  du  xxi^  siècle  ? 232 

Ouvrages  cités 235 

Bibliographie  sommaire 237 


PRÉFACE 


Une  œuvre  prophétique  : 

En  1865,  au  lendemain  de  la  mort  de  Proudhon,  Sainte- 
Beuve  écrivait  :  «  L'idée  pratique,  il  l'a...  elle  triomphera  peut- 
être  cent  ans  après  sa  mort.  » 

En  1966,  juste  avant  sa  disparition,  le  grand  sociologue 
Georges  Gurvitch,  qui  fut  acteur  et  témoin  de  la  révolution 
russe,  constatait  :  «  Cent  ans  après  sa  mort,  l'actualité  de 
Proudhon  s'impose  aussi  bien  à  l'Est  qu'à  l'Ouest.  » 

Et  dans  un  article  commémoratif  ^  nous  n'hésitions  pas  à 
saluer  en  lui  un  prophète  du  xxi®  siècle. 

En  effet,  ce  «  penseur  le  plus  hardi  du  socialisme  français  » 
(Karl  Marx),  celui  qui  avait  «  soumis  la  propriété  privée  au 
premier  examen  sérieux  en  même  temps  que  scientifique  » 
et  posé  «  la  possibilité  d'une  véritable  science  »  (idem) ,  ce 
«  grand  libéral  en  même  temps  que  grand  socialiste  »  (Jaurès), 
semble  écrire  pour  aujourd'hui  et  pour  demain.  Socio-économie, 
comptabilité  nationale,  communauté  d'entreprise,  agriculture 
de  groupe,  réforme  de  la  distribution,  promotion  sociale,  fédé- 
ralisme, compétition  pacifique,  éducation  permanente,  pouvoir 
enseignant,  université  autonome,  etc.,  on  n'en  finirait  pas  de 
relever  les  harmoniques  proudhoniennes  avec  les  débats  de 
notre  temps  et  les  combats  de  notre  avenir. 

En  France,  la  crise  de  mai  1968  en  a  fourni  une  nouvelle 
preuve.  Et  il  est  pour  le  moins  symptomatique  de  constater 
que  le  portrait  de  Proudhon  ait  pu  se  trouver  durant  les  évé- 

I.  Le  Monde,  25  janvier  1965. 


l8  PROUDHON 

nements  à  la  Sorbonne,  que  ses  œuvres  aient  pu  figurer,  durant 
la  même  période,  dans  la  bibliothèque  de  M.  Capitant  et 
dit-on  dans  la  mémoire  du  président  de  la  République,  tandis 
qu'un  grand  chroniqueur  d'un  journal  modéré  s'inquiétait  de 
cette  actualité  proudhonienne  et  de  cette  remontée  socialiste. 
De  tels  détails  n'auraient  au  plus  qu'une  saveur  anecdotique 
si  bien  des  problèmes  et  des  solutions  de  la  crise  française, 
européenne,  voire  mondiale,  ne  se  posaient,  en  dehors  de  toute 
interprétation  superficielle  et  habillage  partisan,  en  des  termes 
et  en  des  thèmes  proprement  proudhoniens. 

Toute  crise  fondamentale  se  traduit  —  au-delà  des  ampli- 
fications emphatiques  d'un  romantisme  révolutionnaire  et  des 
réductions  aphasiques  d'un  conservatisme  réactionnaire  —  à 
la  remise  en  question  des  méthodes  de  pensée  et  d'information, 
et  corrélativement  des  modes  d'action  et  de  formation. 

Ces  remises  en  question  de  nos  moyens  d'intégrer  et  d'être 
intégrés  appellent  en  réponse  une  remise  en  situation.  Celle-ci 
met  en  relief  les  assises  sociologiques  vivantes;  et  c'est  sur  elles 
que  se  fondent  les  institutions  destinées  à  traduire  un  nouveau 
mode  et  un  nouveau  niveau  de  vie  exigés  par  l'évolution  sociale. 

Or,  en  France,  comme  en  Europe  et  dans  le  monde,  remise 
en  question  des  méthodes  de  pensée  et  d'action,  remise  en 
situation  de  nouvelles  assises  sociales,  se  sont  exprimées  et  déve- 
loppées et  évoluent  encore  selon  des  modes,  des  voies  et  des 
processus  ressemblant  étrangement  à  ceux  préconisés  par  ce 
«  Spartacus  de  l'intelligence  »  (Sainte-Beuve),  ce  prolétaire  de 
génie,  celui  que  ses  contemporains  appelaient  encore  le  «  grand 
presbyte  »  parce  que,  prophète  de  la  civilisation  industrielle, 
ses  intuitions  «  enjambaient  les  siècles  ». 

Les  aspects  positifs  de  la  crise  française,  européenne,  mon- 
diale en  appellent  à  la  pensée  du  grand  jurassien.  Refus  du 
dogmatisme  tant  économique  que  politique  —  rejet  de  l'a- 
priorisme  — ,  aspiration  à  un  dialogue  englobant  contestation 
et  concertation  —  croyance  à  la  vertu  des  expressions  multiples 
et  des  tendances  diversifiées  — ,  remise  en  cause  des  expé- 
riences dépassées  au  nom  d'une  expérimentation  permanente  — , 
découverte  de  l'Autre  (social  et  personnel)  comme  protago- 


PRÉFACE  19 

niste  en  même  temps  qvi'antagoniste  :  toutes  ces  tendances 
relèvent  de  ce  pluralisme  idéo-réaliste  que  Proudhon  oppose 
à  tout  totalitarisme  intellectuel,  politique  et  économique,  érigé 
au  nom  d'un  spiritualisme  intégriste  ou  d'un  matérialisme 
intégral. 

«  Faisons,  écrivait-il  au  jeune  Marx,  profession  d'un  anti- 
dogmatisme... presque  absolu.  Ne  songeons  point  à  endoctri- 
ner le  peuple  en  nous  posant  en  apôtres  d'une  nouvelle  reli- 
gion. J'applaudis...  à  votre  pensée  de  produire  au  jour  toutes 
les  opinions.  Faisons  une  bonne  et  loyale  polémique.  Donnons 
au  monde  l'exemple  d'une  tolérance  savante  et  prévoyante. 
Accueillons,  encourageons  toutes  les  protestations.  Flétrissons 
toutes  les  exclusions,  tous  les  mysticismes.  Ne  regardons  jamais 
les  questions  comme  épuisées.  » 

Tous  les  éléments  de  la  philosophie  pluraliste  de  Proudhon, 
qu'il  s'agisse  de  son  idéo-réalisme  proprement  dit,  de  sa  dia- 
lectique sérielle,  de  sa  théorie  antinomique  de  la  liberté,  de 
celles  de  l'histoire  négation-révélation  et  du  progrès-régrès, 
relèvent  d'une  même  volonté  d'ériger  en  méthode  efficiente 
un  processus  effectif  de  différenciation-association,  engendré 
par  la  pluralité  des  éléments  composant  le  monde  social  et 
personnel. 

Le  travail  —  défini  comme  l'action  intelligente  des  hommes 
en  société  dans  un  but  prévu  de  satisfaction  personnelle  — 
constitue  dans  ce  processus  le  facteur  entraînant  à  la  fois  la 
spécialisation  individuelle  et  l'intégration  sociale,  la  diversité 
des  fonctions  et  l'union  des  tâches,  l'information  collective  et 
la  formation  individuelle. 

De  ce  réalisme  pluraliste  qui  remet  en  question  toute  pensée 
impérialiste  et  tout  totalitarisme  spirituel  ou  matériel,  Proudhon 
induit  une  méthode  d'action  et  déformation,  c'est  ce  qu'on  peut 
appeler  son  fédéralisme  autogestionnaire.  Comme  le  plura- 
lisme idéoréaliste  dont  il  est  le  corollaire,  ce  fédéralisme  auto- 
gestionnaire entend  s'appuyer  sur  la  diversité  antinomique  et 
solidaire  qui  compose  la  réalité  sociale,  économique,  politique 
ou  pédagogique. 

Tout  travail  créateur,  et  par  conséquent  toute  méthode  de 


20  PROUDHON 

pensée  et  d'information,  implique  simultanément  différen- 
ciation et  association.  De  même  tout  fédéralisme  autogestion- 
naire implique  simultanément,  comme  méthode  d'action  et 
de  formation  —  dans  les  trois  ordres  conjoints  du  politique, 
de  l'économique  et  de  l'éducatif  — ,  autonomie  et  fédération, 
séparation  et  coordination. 

Spécifier  et  rendre  autonome,  coordonner  et  rendre  soli- 
daire, pour  fédéraliser  et  rendre  unis  :  tels  sont  les  mouvements 
antinomiques  et  la  dynamique  de  la  «  méthode  sérielle  »  uti- 
lisée par  le  grand  socialiste. 

Ainsi  l'économie  mutuelliste,  la  politique  fédéraliste,  la  péda- 
gogie travailliste  de  Proudhon,  font-elle  de  l'autogestion  le 
corollaire  de  l'organisation  fédéraliste  qui  donne  forme  et 
ordre,  aux  forces  et  aux  libertés  autonomes. 

On  conçoit  dès  lors  combien  les  structures  proposées  par 
Proudhon  sont  étonnamment  prophétiques.  A  l'heure  où  toutes 
les  réformes  posent  le  problème  d'un  équilibre  dynamique  et 
évolutif  entre  des  forces  centrifuges  de  liberté  et  des  formes 
centripètes  d'ordre,  toutes  les  réponses  amorcées  par  Proudhon 
dans  les  domaines  étroitement  liés  du  pédagogique,  de  l'éco- 
nomique et  du  politique,  revêtent  une  importance  primordiale. 

D'autre  part,  comme  nous  l'avons  dit  en  prémisses,  dans 
chaque  crise,  toute  remise  en  question  des  méthodes  de  pensée 
et  d'action  appelle  corrélativement  une  remise  en  situation  qui 
fait  apparaître,  au-delà  des  fictions  juridiques,  les  véritables 
assises  sociologiques  à  partir  desquelles  il  convient  de  rebâtir. 

Dans  les  événements  français  de  mai  1968,  comme  dans 
tous  ceux  qui  ont  ébranlé  la  plupart  des  pays  de  notre  planète, 
cette  remise  en  question  des  méthodes  de  pensée  et  d'action 
a  entraîné  une  remise  en  situation  qui  a  laissé  apparaître  des 
assises  sociales  vivantes. 

Celles-ci  ne  sont  autres  que  les  fondements  sur  lesquels 
s'appuient  toutes  les  constructions  de  l'auteur  de  la  «  Création 
de  l'ordre  dans  l'humanité  »  :  —  à  savoir  la  profession,  implan- 
tation économique  et  premier  niveau  de  toute  réalité  sociale, 
—  la  région,  implantation  géographique,  maillon-charnière  entre 
nations  et  internations,  pays  et  continents,  deuxième  ancrage 


PREFACE  2 I 

de  l'homme  social,  — •  le  milieu  socio-culturel  enfin,  auquel  la 
crise  étudiante  a  donné  une  accentuation  toute  particulière 
en  faisant  ressortir  l'importance  acquise  par  le  culturel  dans 
l'éducatif,  au  même  titre  que  la  profession  dans  l'économique, 
et  la  région  dans  le  politique. 

Là  encore,  Proudhon  se  révèle  un  des  premiers  prophètes 
des  temps  modernes.  La  prépondérance  de  la  profession  dans 
l'économique  l'amène,  dans  son  socialisme  libéral,  à  une  société 
économique  organisée  en  fédération  agricole  industrielle  à  la  fois 
distincte  et  unie  à  la  société  politique  constituée  en  état  fédéral. 
L'importance  de  la  région  dans  le  politique  le  conduit  à  une 
décentralisation,  à  un  régionalisme  fédératif  qui  fait  chaînon 
entre  son  fédéralisme  national  et  son  confédéralisme  interna- 
tional. La  prééminence  donnée  à  la  culture  personnelle  et 
sociale  dans  l'éducatif  le  conduit  —  avec  une  pédagogie  tra- 
vailliste employant  des  méthodes  actives  et  unissant  appren- 
tissage et  «  écolage  »  —  à  la  constitution  d'universités  indépen- 
dantes et  d'un  pouvoir  enseignant  autonome  mais  fédéralisé. 

Ainsi,  comme  nous  allons  le  voir  dans  l'étude  de  ses  apports 
critiques  comme  de  ses  constructions  positives  et  des  influences 
exercées,  l'œuvre  de  Proudhon  offre-t-elle  finalement  ces  mul- 
tiples clés  de  passage  que  notre  époque  recherche,  pour 
ouvrir  des  forteresses  dogmatiques  sur  un  avenir  effectivement 
commencé,  et  confronter  ainsi  dynamiquement  des  «  mondes  » 
que  leur  évolution  réelle  fait  de  plus  en  plus  converger. 


Un  homme  prodigieux  : 

Mi-paysan,  mi-ouvrier,  mi-classe  moyenne,  Proudhon  est 
comme  le  microcosme  du  peuple  français.  Né  le  15  janvier  1809 
à  Besançon,  d'un  garçon  brasseur  et  d'une  mère  cuisinière, 
ses  origines  sont,  au  contraire  de  celles  de  Marx  et  de  la  plu- 
part des  réformateurs  sociaux,  authentiquement  plébéiennes. 
Placé  tout  jeune  comme  bouvier  dans  la  campagne  franc- 
comtoise,  il  est  admis  à  dix  ans  comme  boursier  au  collège  de 
Besançon.  Il  y  remporte,  malgré  des  conditions  de  travail  très 


22  PROUDHON 

précaires  (il  fit,  faute  d'argent,  toutes  ses  études  de  latinité  sans 
dictionnaire),  tous  les  prix  d'excellence.  Obligé  par  la  nécessité 
d'interrompre  en  Rhétorique  ses  brillantes  études,  il  devient 
successivement  typographe,  prote,  boursier  de  l'Académie 
de  Besançon  (il  complète  alors  ses  études),  petit  patron 
imprimeur,  fondé  de  pouvoir  dans  une  entreprise  de  naviga- 
tion fluviale,  pour  pratiquer  ensuite  son  métier  de  journaliste- 
écrivain,  poursuivi  par  vents  et  marées,  à  travers  d'incessantes 
difficultés  matérielles,  les  procès  politiques,  la  députation, 
la  prison,  l'exil.  Et  il  meurt  à  cinquante-six  ans  le  19  janvier 
1865,  épuisé  par  un  immense  labeur  et  laissant  cette  œuvre- 
fleuve  qu'il  n'aura  jamais  eu  le  loisir  de  résumer. 

«Je  sais  ce  que  c'est  que  la  misère,  a-t-il  écrit...,  j'y  ai  vécu. 
Tout  ce  que  je  sais,  je  le  dois  au  désespoir...  »  Cette  vie  aurait 
pu  en  faire  un  aigri.  Sa  formidable  santé  physique  et  morale, 
sa  prodigieuse  intelligence,  un  tempérament  résolument  prag- 
m.atique  en  firent  un  réaliste.  Un  «  philosophe  combattant  », 
voilà  ce  que  veut  être  avant  tout  «  cet  homme  de  pensée,  de 
lutte  et  d'audace  »  (Sainte-Beuve,  dixit).  Il  fait  donc  serment 
de  consacrer  sa  vie  «  à  l'émancipation  de  ses  frères  et  compa- 
gnons »  et,  face  au  monde  établi,  se  dresse  comme  «  un  aventu- 
rier de  la  pensée  et  de  la  science  »  (comme  il  se  désigne  lui- 
même)  , 

Dès  ses  premiers  écrits,  il  proclame  son  horreur  de  toute 
doctrine  érigée  en  système  complet  et  définitif.  «  C'est  le  plus 
damné  mensonge  que  l'on  paisse  présenter  aux  hommes  », 
s'écrie-t-il.  Déviation  métaphysique,  religieuse,  expression  d'un 
absolutisme,  d'un  despotisme  :  voilà  ce  qu'il  décèle  dans  tout 
système  dogmatique.  «  Après  avoir  démoli  tous  les  dogmatismes 
a  priori,  écrit-il  à  Marx,  ne  songeons  point  à  notre  tour  à 
endoctriner  le  peuple.  Ne  nous  posons  pas  en  apôtres  d'une 
nouvelle  religion,  fût-elle  la  religion  de  la  raison!  » 

«  Être  un  éclaireur,  un  moniteur  du  peuple  »,  telle  est, 
quant  à  lui,  son  ambition.  Mais  en  vérité,  si  cette  ligne  de 
conduite  nous  permet  de  prévoir  en  Proudhon  un  constant 
désir  d'évolution,  une  sainte  horreur  du  dogmatisme  et  du 
système,  elle  ne  marquerait,  somme  toute,  que  la  tournure 


PREFACE  23 

d'un  esprit  prêt  à  accueillir  tout  fait  nouveau,  quitte  à  se 
contredire,  pour  approcher  la  réalité  de  l'instant.  Intelligence 
ouverte  et  sincère  sans  doute,  mais  source  de  contradiction, 
de  confusion,  de  dispersion  —  signes  d'un  esprit  anarchique 
et  paradoxal  —  tel  serait  le  bref  tableau  psychologique  qu'on 
pourrait  tenter  d'esquisser. 

En  fait  cette  sorte  de  «  cliché  »  qu'aurait  acidulé  la  plume 
d'un  Daumier  a  bien  été  autrefois  composé  au  nom  des  passions 
doctrinaires  et  des  ignorances  calculées.  Aujourd'hui,  la  simple 
lecture  de  son  oeuvre,  ses  critiques  décisives,  ses  apports 
constructifs,  ses  vues  prophétiques,  ont  fait  définitivement 
écarter  cette  caricature  partisane. 

Proudhon,  «  un  des  plus  redoutables  démolisseurs  d'idoles 
du  xix^  siècle  »,  dans  sa  coloration,  la  formule  résume  cepen- 
dant assez  bien  le  jugement  négatif  de  ceux  qui  ne  considèrent 
que  l'aspect  critique  de  son  œuvre.  Bien  que  leur  importance 
suffise  à  assurer  à  Proudhon  une  des  premières  places  parmi 
les  réformateurs  sociaux  de  tous  les  temps,  ses  critiques  ne 
constituent  en  réalité  qu'une  sorte  d'introduction  à  son  œuvre 
constructive.  Un  Proudhon  critique,  une  œuvre  critique  :  la 
plupart  des  commentateurs  et  des  lecteurs  de  Proudhon  vont 
beaucoup  plus  loin.  Dans  ses  écrits,  et  sa  pensée,  ils  découvrent 
vite  cette  vertu  décapante  sur  les  idées,  ce  pouvoir  catalyseur 
sur  les  intelligences,  cette  puissance  d'excitation  sur  l'imagi- 
nation créatrice,  bref,  ce  principe  radio-actif  et  rajeunissant  qui 
donne  à  tous  les  sujets  traités  et  à  tous  les  problèmes  abordés 
un  aspect  imprévu,  un  éclairage  inattendu,  un  prolongement 
insoupçonné,  une  vie  nouvelle.  Par  ces  qualités  démiurgiques 
de  l'œuvre  proudhonienne,  par  ce  vin  de  vigueur  qu'elle 
apporte,  on  rentre  déjà  dans  sa  pensée  constructive. 

En  fait,  Proudhon  est  un  homme-charnière  :  intelligence 
prodigieuse,  il  pressent  les  liens  existant  entre  les  diverses 
disciplines,  bâtit  des  ponts  entre  des  domaines  jusqu'alors 
séparés,  prévoit  la  jonction  de  spécialités  historiquement  dis- 
tinctes. Esprit  synthétique,  il  garde  constamment  un  sens 
quasi  biologique  de  la  diversité  des  échanges  et  des  liens,  d'un 
monde  en  création  permanente. 


24  PROUDHON 

Comme  Karl  Marx  il  surprend  par  son  génie  encyclopé- 
dique. Économiste  révolutionnaire,  politique  prophétique, 
grand  philosophe,  éducateur  des  temps  modernes,  il  apparaît 
comme  un  penseur  d'une  prodigieuse  richesse. 


Une  méthode  de  pensée  et  d'action  : 

Il  y  a  vingt-cinq  ans  que  nous  parcourons  le  continent 
proudhonnien. 

Des  marches  et  démarches  accomplies  dans  cette  œuvre  si 
étonnamment  touffue  et  si  extraordinairement  riche,  nous 
avons  retenu  l'évidence  d'une  doctrine  proudhonienne  positive, 
cohérente  et  parfaitement  articulée,  à  laquelle  son  sens  quasi 
prophétique    conférait    une    importance    primordiale. 

Mais  comme  nous  nous  en  sommes  expliqué  par  ailleurs  ^, 
faute  d'avoir  été  systématisée,  cette  doctrine  était  noyée  et 
obscurcie  par  des  polémiques  de  circonstance,  des  digressions- 
fleuve,  la  dispersion  des  thèmes  entre  de  multiples  ouvrages, 
l'absence  d'une  thématisation  conductrice  et  de  définitions 
précises. 

Dès  lors,  la  plupart  des  commentateurs  proudhoniens  se 
sont-ils  contentés,  devant  l'immense  étendue  de  l'œuvre  (près 
de  40  volumes)  de  pratiquer  une  fastidieuse  analyse  chronolo- 
gique de  ses  principaux  livres  ou  de  privilégier  un  aspect 
particulier  de  sa  pensée. 

Aussi  pour  faire  ressortir  clairement  la  cohérence  et  l'unité 
synthétique  de  l'œuvre  proudhonienne,  nous  étions  nous 
donné  pour  ambition  d'établir,  dans  une  thématisation  fidèle 
mais  originale,  un  condensé  de  toute  l'œuvre  positive  de 
Proudhon,  se  présentant  —  (sous  la  forme  d'un  montage 
d'extraits  caractérisé  par  la  recherche  d'un  enchaînement 
continu  et  d'une  articulation  par  thèmes)  — ■  comme  le  livre- 
testament  que  Proudhon  avait  voulu  et  aurait  pu  écrire. 

L'accueil  fait  à  ces  Œuvres  choisies  ^  de  type  inédit  nous  a 

I.  Proudhon,  Œuvres,  choisies  et  présentées  par  J.  Bancal,  Coll. 
Idées,  Gallimard. 


PRÉFACE  25 

récompensé  d'un  long  labeur;  et  l'originalité  qu'on  a  bien  voulu 
leur  reconnaître  a  contredit  les  esprits  amicaux  qui  craignaient 
que  la  forme  adoptée  et  l'effacement  qu'elle  impliquait  ne 
cachent  la  part  d'élaboration  personnelle. 

Les  textes  que  l'on  va  lire  sont  aussi,  pour  une  certaine 
part,  une  sorte  de  livre  reconstitué.  Ils  regroupent,  à  côté  de 
chapitres  inédits,  certaines  études  que  nous  avons  publiées 
séparément.  Cependant,  tels  qu'ils  ont  été  chronologiquement 
élaborés  et  logiquement  ordonnancés,  ils  forment  une  pro- 
gression continue  et  un  ensemble  indissociable. 

Ce  livre  s'applique  en  effet  à  reconstituer  le  processus  réel 
qui   anime  le   développement  de  la  pensée   Proudhonienne. 

—  Une  première  partie  est  consacrée  à  ce  qui  constitue,  à 
notre  avis,  le  fondement  de  la  doctrine  proudhonienne  :  sa 
socio-économie,  avec  son  travaillisme  pluraliste  et  son  articulation 
tripolaire  (comptabilité  économique,  sociologie  économique, 
droit  économique). 

—  Après  la  mise  en  évidence  de  cette  assise  fondamentale, 
une  deuxième  partie  développe  la  démarche  critique  qui 
va  permettre  à  Proudhon  de  dégager  par  une  même  et  double 
négation  de  l'autorité  de  l'homme  sur  l'homme  (anticapitalisme 
et  antiétatisme)  les  éléments  positifs  d'une  société  autogestion- 
naire et  d'un  fédéralisme  pluraliste. 

—  C'est  à  l'élaboration  de  la  méthode  (sociologie  de  Vauto- 
gestion)  et  d'une  double  construction  d'une  société  auto- 
gestionnaire et  fédérative  (démocratie  économique  et  société  mutuel- 
liste,  démocratie  politique  et  république  fédérative)  que  s'attache 
précisément  une  troisième  partie. 

—  L'aboutissement  de  la  doctrine  proudhonienne  est  alors 
souligné  dans  une  quatrième  partie  qui  met  l'accent  sur  la 
philosophie  pluraliste  du  grand  socialiste  et  plus  particulièrement 
sur  ses  expressions  pragmatique  (le  réalisme  antiutopique) ,  méta- 
physique (le  pluralisme  antithéiste)  et  psycho-sociologique  (la 
liberté,  force  de  composition). 

—  Une  conclusion  montre  finalement,  à  travers  un  pano- 
rama des  influences  exercées  l'actualité  de  Proudhon  et 
comment  la  descendance  antinomique  et  cependant  unifiée 


26  PROUDHON 

du  grand  Bisontin  incarne  ce  pluralisme  autogestionnaire  qui 
définit  sa  pensée. 

A  travers  cette  progression  se  dégage  de  lui-même  le  titre 
bipolaire  de  ce  livre  :  pluralisme  et  autogestion. 

Ces  deux  pôles  sont  aussi  indissolublement  liés  dans  la 
pensée  proudhonienne  que  les  deux  pôles  de  notre  planète 
et  aussi  inversement  semblables. 

La  doctrine  proudhonienne  est  autogestionnaire  parce  que 
pluraliste,  et  pliuraliste  parce  qu'autogestionnaire. 

C'est  parce  que  Proudhon  saisit  la  réalité  physique,  sociale, 
psychique  et  morale  comme  une  pluralité  d'éléments  anta- 
gonistes et  solidaires,  autonomes  et  interdépendants,  qu'il 
est  anarchiste  (au  sens  étymologique  du  terme)  et  fédéraliste, 
autogestionnaire  et  pluraliste. 

Pour  lui,  la  vie,  le  mouvement,  la  liberté  naissent  de  l'unité 
pluraliste;  la  mort,  la  paralysie,  la  tyrannie,  —  de  l'Un,  qui 
s'imposant  à  tous,  s'absolutise  (l'impérialisme),  —  d'un  Tout 
qui,  confondant  chacun,  se  massifie  (le  totalitarisme). 

Sa  socio-économie  se  fondera  sur  le  Travail,  multiple  et  un. 
Ses  critiques  viseront  l'absolutisme  d'un  Capital,  unité  mono- 
polistique et  l'arbitraire  d'un   Etat,    somme    totalitaire. 

Sa  méthode  et  ses  constructions  autogestionnaires  s'em- 
ploieront à  opposer  pour  composer,  à  distinguer  pour  unir, 
à  multiplier  pour  assembler  et  à  fédérer  pour  rendre  autonome. 

Les  conceptions  de  sa  philosophie  pluraliste  tendront  de 
même  à  accoupler,  dans  une  dialectique  de  conflit  et  de 
solidarité,  réalisme  plural  et  idéofortie  unifiante,  antithéisme 
désabsolutisant,  et  pluralisme  relationnel,  liberté  multiplica- 
trice  et  engagement  sommateur. 

Pluralisme  et  autogestion,  autogestion  et  pluralisme  :  cette 
démarche  antinomique  et  sériatrice,  si  conforme  à  cette 
dialectique  sérielle  qu'il  a  dégagée,  nous  a  conduit  —  pour  en 
souligner  les  étapes  et  la  permanence  —  à  faire  découvrir,  sous 
plusieurs  angles,  dans  plusieurs  champs  et  à  diverses  phases, 
les  différentes  théories  qui  en  découlent  (comme  celles  du 
travaillisme  idéo-réaliste,  du  réalisme  social  ou  du  progrès- 
régrès) . 


PREFACE  27 

Ainsi,  dans  cette  cité  proudhonienne  qui  va  se  bâtir  sous  nos 
yeux,  reconnaîtra-t-on,  à  plusieurs  reprises,  mais  chaque  fois 
sous  un  éclairage  nouveau,  les  grandes  tours  et  les  grands 
carrefours  qui  la  spécifient  et  qui  l'unifient. 

Cet  ensemble  doctrinal  proudhonien  peut  sembler  fort 
complexe.  Dans  le  sens  moderne  et  architectural  de  notre 
temps,  il  s'agit  bien  en  effet  d'un  «  complexe  »,  un  complexe 
dont  les  bâtiments  tourneraient  tour  à  tour  sur  un  axe  selon 
le  déroulement  de  la  lumière. 

En  effet,  «  cette  pensée  à  feux  tournants  »  (Célestin  Bougie) 
n'est  point  construite  à  l'image  d'une  statue  mais  d'un  mobile. 
Mais  cette  complexité  fait  sa  richesse.  Cette  doctrine  n'est 
jamais,  ne  peut  être  un  système.  Elle  est  une  méthode,  une 
méthode  sociologique  de  pensée  et  d'action,  qui  tend  à  organiser 
et  à  discipliner  le  pluralisme  social  initial  sans  autant  l'amoin- 
drir ou  le  stériliser.  Visant  à  faire  des  individus,  des  personnes; 
des  organismes  sociaux,  des  êtres  collectifs;  de  la  société  réelle, 
une  société  institutionnelle;  d'une  justice  naturelle,  une  justice 
mutuelle,  sa  fonction  permanente  est  de  transmuer  la  force  en 
effort,  les  rapports  en  relations,  le  culte  en  culture,  la  puissance 
en  capacité.  Son  but  essentiel  est  de  permettre  un  passage 
continuel  de  l'organique  à  l'organisation,  de  l'existence  à  la 
conscience,  de  la  spontanéité  à  la  volonté. 


PREMIÈRE   PARTIE 
LE   FONDEMENT   :   LA  SOCIO-ÉCONOMIE 


Introduction 

LA   SOCIO-ÉCONOMIE 
ET   SON   ARTICULATION  TRIPOLAIRE 


La  pensée  de  Marx  se  fonde  avant  tout  sur  Vhistoire  et  la 
matière.  L'œuvre  de  Proudhon  privilégie  la  science  économique  et 
le  travail. 

Ce  «travaillisme»,  dès  1843,  dans  la  Création  de  V Ordre, 
Proudhon  le  formule  en  termes  particulièrement  frappants  : 
«  Le  travail,  champ  d'observation  de  l'économie  politique 
considéré  i^  subjectivement  dans  les  travailleurs,  2°  objective- 
ment dans  la  production,  30  synthétiquement  dans  la  distribu- 
tion des  emplois  et  la  répartition  des  salaires,  4°  historiquement 
dans  ses  déterminations  scientifiques,  est  la  force  plastique  de  la 
société,  l'idée-type  qui  détermine  les  diverses  phases  de  sa  crois- 
sance et,  par  suite,  tout  son  organisme  tant  interne  qu'externe.  » 

De  cette  «  force  plastique  »,  Proudhon  donne  une  définition 
essentielle  qu'on  lui  empruntera  discrètement  bien  des  fois  : 

«  Le  travail  est  l'action  intelligente  de  l'homme  sur  la  matière 
dans  un  but  prévu  de  satisfaction  personnelle.  » 

Ainsi,  pour  lui,  il  n'y  a  pas  de  travail  sans  l'homme  —  pas 
de  productivité  sans  intelligence  — ,  pas  de  produit  sans 
matière  —  pas  plus  qu'il  n'y  a  de  satisfaction  sans  effort  pré- 
visionnel et  de  consommation  sans  besoins  personnels  ou  sociaux. 

C'est  donc  à  travers  la  chaîne  concrète  du  travail  que  Vidéo- 
réalisme  de  Proudhon  relie  étroitement  des  conceptions  qui  lui 


32  LE   FONDEMENT    :    LA   SOCIO-ÉCONOMIE 

paraissent  aussi  artificiellement  distinctes  que  l'humanisme  et  le 
spiritualisme,  le  pragmatisme  et  le  matérialisme,  le  volontarisme  et  le 
personnalisme,  tant  individuel  que  collectif. 

Mais  cette  chaîne,  Proudhon  la  bouclera  finalement  par  son 
solidarisme  à  base  de  justice  réciproque;  car  tout  travail  exige 
échange  et  société,  et  «  par  le  fait  de  la  division  du  travail... 
les  travailleurs  »  sont  «  en  rapport  d'association  naturelle  et 
respectivement  solidaires  »  {Création  de  V  Ordre,  Éd.  Garnier, 
p.  245).  On  saisit  alors  comment  ce«  travaillisme  »  va  irriguer 
l'ensemble  de  l'œuvre  économique  de  Proudhon  et  partant 
son  oeuvre  tout  entière. 

Si  l'analyse  de  la  réalité  concrète  du  travail  dévoile  à 
Proudhon  des  liaisons  fonctionnelles  là  où  des  abstractions 
d'écoles  ne  distinguent  que  des  frontières,  elle  l'amène  dès 
l'abord  à  une  constatation  fondamentale  :  «  Le  travail  est  le 
fait  générateur  de  l'économie  politique.  »  Il  en  constitue  «  l'axe  et 
la  substance».  C'est  le  travail,  transformé,  métamorphosé,  devenu 
agent,  instrument  ou  produit,  que  l'on  retrouvera  sous  toutes 
les  catégories  et  à  travers  toutes  les  mutations  économiques. 
Et  c'est  encore  lui  qui  reliera  la  science  économique  à  cette 
«  science  sociale  »  dont  elle  est  une  partie  essentielle. 

Dès  lors,  dans  sa  nature  première,  l'économie  apparaît  à 
Proudhon  comme  la  «  science  du  travail  »  par  excellence. 

C'est  sur  cette  réalité  fondamentale  que  Proudhon  s'appuiera 
pour  bâtir  toute  sa  construction  économique,  et  si  sa  socio- 
économie,  sa  structuration  mutualiste  et  son  transformisme  économique 
en  sont  respectivement  le  cadre,  la  structure  et  les  moyens 
—  une  même  force,  le  travail,  en  fait  la  cohérence  et  l'unité, 

* 
*    * 

Nous  ne  considérons  dans  cette  première  partie  que  sa  socio- 
économie  tout  en  la  reliant,  cependant,  par  la  voie  de  son 
droit  économique,  à  sa  structuration  économique. 

Cette  réalité  du  travail  à  laquelle  Proudhon  attache  tant 
d'importance  est  en  fait  une  réalité  sociologique.  La  définition 
qu'il  en  donne  comme  «  action  intelligente  de  l'homme  sur 


INTRODUCTION  33 

la  matière  »  ne  doit  pas  abuser.  Cet  homme  dont  il  s'agit  n'est 
pas  l'individu  isolé.  Du  point  de  vue  de  la  pratique  sociale, 
un  tel  homme  n'est  qu'une  entité.  «  Partie  intégrante  de  l'exis- 
tence collective...  ce  n'est  que  par  abstraction  que  l'homme  peut 
être  considéré  à  l'état  d'isolement.  »  {Justice,  i^^  étude.) 

Du  point  de  vue  économique,  un  tel  individu  n'est  qu'une 
exception,  un  «  Robinson  ».  «  L'homme  isolé  ne  peut  subvenir 
qu'à  une  petite  partie  de  ses  besoins,  toute  sa  puissance  est 
dans  la  société  et  dans  la  combinaison  intelligente  de  l'effort 
collectif.  »  {Premier  mémoire,  Éd.  Rivière,  p.  230.) 

Cette  «  société  »  dont  il  est  question  ici,  c'est  1'  «  homme 
collectif  »,  cette  collectivité  économique,  cette  «  société  écono- 
mique »  qu'il  définit  par  ailleurs  comme  «  un  ensemble  concret 
de  travail  et  de  production  »   (Idée  générale  de  la  Révolution) . 

Le  travail  est  avant  tout  la  réalisation  créatrice  de  l'activité 
collective.  Il  doit  être  envisagé  comme  l'action  de  la  société, 
prise  dans  son  ensemble,  de  Prométhée,  symbole  de  la  société 
en  acte.  Proudhon  l'explicite  clairement  :  «  Si  c'est  le  travail, 
le  travail  seul  qui  produit  tous  les  éléments  de  la  richesse... 
c'est  la  société  ou  l'homme  collectif  qui  produit  une  infinité  d'ob- 
jets... Prométhée  selon  la  fable  est  le  symbole  de  l'activité 
humaine...  Appelons  la  société  Prométhée.  »  {Contradictions  éco- 
nomiques, ch.  II,  p.  84,  Éd.  Garnier,  t.  I.) 

Cette  réalité  du  travail  n'est  donc  pas  seulement  une  somma- 
tion de  travaiix  individuels,  mais  l'expression  de  l'activité  d'un 
être  collectif  ayant  sa  réalité  distincte  et  ses  lois  propres.  «  Pour 
le  véritable  économiste,  la  société  est  un  être  vivant  doué  d'une 
intelligence  et  d'une  activité  propres,  régi  par  des  lois  spéciales 
que  l'observation  permet  de  découvrir,  et  dont  l'existence  se 
manifeste  non  sous  une  forme  physique  mais  par  le  concert 
de  l'intime  solidarité  de  tous  ses  membres.  »  {Contradictions  éco- 
nomiques, ch.  II,  t.  I,  p.  93.) 

Ainsi,  au  sein  même  du  travail,  est-ce  la  société  qui  agit, 
et  toute  l'action  de  ce  travail  dans  l'économie  devient  une 
action  socio-économique. 

Dès  lors,  quand  Proudhon  définit  l'économie  politique  comme 
la  science  du  travail,  il  veut  en  faire,  par  voie  de  conséquence, 

2 


34  LE    FONDEMENT    t    LA    SOCIO-ÉCONOMIE 

une  socio-économie,  c'est-à-dire  la  science  des  actes  écono- 
miques de  la  société  —  et,  comme  telle,  «  des  phénomènes  de 
l'économie  sociale  »  {Idée  générale  de  la  Révolution  au  XIX^  siècle, 
2^  étude,  p.  42). 

«  Pascal,  jugeant  la  philosophie  de  l'histoire,  considérait 
V humanité  comme  un  seul  individu...  La  même  condition  s"" applique  à 
Véconomie  politique.  La  société  doit  être  considérée  comme  un 
géant  aux  mille  bras  qui  exerce  tous  les  métiers  et  produit 
simultanément  toute  richesse,  »  {Capacité  politique,  Ed.  Rivière, 
p,  148.)  Et  Proudhon  n'hésite  pas  à  écrire  :  «  Le  champ  d'obser- 
vation de  la  science  économique,  c'est  la  société.  »  {Contradictions  écono- 
miques, t.  2,  p.  380.) 

Cette  nature  sociologique  de  la  science  économique  se  décou- 
vrira à  deux  niveaux.  Dans  une  de  ses  parties  constituantes 
(l'organisation  du  travail)  cette  «  économie  sociale  »  se  révélera 
comme  une  sociologie  économique  et,  en  tant  qu'ensemble,  elle 
se  rattachera  à  une«  science  sociale»,  à  une  sociologie  générale. 

* 
*    * 

Proudhon  est  maintenant  pleinement  reconnu  comme  un 
des  «fondateurs  de  la  sociologie  ^  ».  C'est  très  tôt,  dès  son  premier 
écrit  —  La  Célébration  du  dimanche  —  qu'il  découvre,  au-delà 
du  fait  économique,  la  réalité  sociale  et,  par-delà  l'économie 
politique,  la  nécessité  d'une  science  sociale. 

«  L'homme  est  né  pour  la  société,  lit-on  dans  La  Célébration 
du  dimanche  { 1 839) ,  il  faut  donc  étudier  les  rapports  des  hommes 
entre  eux...  Il  doit  exister  une  science  de  la  société,  science 
qu'il  ne  faut  pas  inventer  mais  découvrir.  » 

Qu'attend-il,  dès  cet  instant,  de  cette  science  de  la  société? 
Avant  tout  des  applications  socio-économiques.  Il  s'agit  pour 
lui  de  «  découvrir  et  constater  des  lois  économiques  restrictives  de 
la  propriété  et  distributives  de  travail  ».  Aussi,  la  découverte  d'une 
science  sociale  ne  l'intéresse-t-elle  surtout  que  dans  la  mesure 
où  elle  peut  lui  permettre  de  découvrir  «  les  lois  de  l'économie 

I.  Cf.  Bougie,  La  Sociologie  de  Proudhon;  Gurvitch,  Les  Fondateurs 
de  la  sociologie  :  Proudhon. 


INTRODUCTION  35 

sociale  »  et  de  constituer  l'économie  politique,  pratique  éco- 
nomique grossière,  en  une  socio-économie  qui  en  expliquera 
et  en  redressera  les  erreurs. 

* 
*    * 

—  Une  erreur  de  compte,  une  erreur  dans  les  «  comptes  de  la 
société  »,  tel  est  en  effet  le  point  de  départ  de  toute  la  réflexion 
sociologique  de  Proudhon.  C'est  en  analysant,  successivement, 
les  facteurs  qui  ont  concouru  à  cette  erreur  qu'il  en  viendra 
à  découvrir  une  économie  politique  comme  une  socio- écono- 
mie s'articulant  en  une  comptabilité  économique,  une  sociologie  éco- 
nomique et  un  droit  économique. 

Cette  «  erreur  de  compte  »,  quelle  est-elle  ?  C'est  l'attribu- 
tion au  seul  propriétaire  des  instruments  de  travail  et  des 
moyens  d'échange,  du  surplus  productif  engendré  par  l'effort 
collectif.  Proudhon,  analysant  les  causes  de  cette  erreur,  la 
découvre  dans  la  conjonction  de  trois  faits  : 

—  un  fait  comptable  :  dans  les  comptes  de  la  société,  une 
erreur  d'attribution  d'un  surplus  collectif  difficilement  impu- 
table   et    évaluable  ; 

—  un  fait  sociologique  :  l'existence  d'un  effort  collectif  engen- 
drant un  surplus  productif; 

— •  un  ïa.it  juridique  :  l'appropriation  du  surplus  collectif  par 
le  propriétaire  des  instruments  de  travail  et  des  moyens 
d'échange. 

Dès  lors,  cette  analyse  révèle  à  Proudhon  la  triple  optique 
sous  laquelle  doit  apparaître  une  science  économique  vérita- 
blement objective. 

Cette  science  économique  érigée  en  économie  sociale,  en 
socio-économie,  devrait  comprendre  : 

I  o  une  comptabilité  économique  propre  à  décrire  les  «  équations  » 
et  les  relations  économiques  de  base  et  permettant  l'évalua- 
tion exacte  des  opérations  économiques  et  leur  juste  imputa- 
tion   entre    les    agents    économiques; 

2°  une  sociologie  économique  propre  à  découvrir  les  lois  de  la 
«  société  économique  »,  les  lois  du  travail  social  et  permettant 


36  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO- ÉCONOMIE 

une  organisation  sociologique  des  fonctions  de  cette  société 
économique  ; 

30  un  droit  économique  enfin,  propre  à  instaurer,  à  partir  des 
données  comptables  et  sociologiques,  les  institutions  évolutives 
permettant  la  répartition  équitable  des  produits,  des  fonctions 
et  des  instruments  du  travail. 

*    * 

Cette  articulation  de  sa  socio-économie,  Proudhon  la  précise 
explicitement  en  1843  dans  sa  Création  de  V  Ordre,  trois  ans 
après  la  rédaction  de  son  premier  mémoire. 

Le  travail,  activité  créatrice  de  la  société,  étant  «  père  et 
producteur  de  toute  richesse»  {Création  de  V Ordre,  n»  377)  et 
«  l'économie  politique  étant  la  science  du  travail  »  (n°  382, 
ch.  IV),  il  s'ensuit  que  l'étude  de  cette  dernière  «  suppose  la 
connaissance  préalable  de  la  loi  fondamentale  du  travail  ». 
Cette  loi  dirigeant  le  travail  de  la  société  économique  n'est 
autre  que  la  division  du  travail  telle  qu'Adam  Smith  l'avait 
mise  en  relief.  Sa  raison  n'est  pas,  comme  Smith  l'a  cru,  le 
penchant  de  l'homme  aux  échanges,  ce  qui  serait  confondre 
la  cause  avec  la  fin.  «  Son  but  est  célérité  dans  la  production, 
abondance  et  meilleur  marché,  et  ultérieurement  seulement 
commerce  et  association»  (n*'  377). 

Cette  loi  fondamentale  de  la  division  du  travail  introduit 
une  loi  connexe  et  corollaire  :  la  loi  de  la  force  collective  {vP  379), 
sorte  de  multiplicateur  de  la  production.  Celle-ci  n'exprime 
p£is  seulement  l'association  entraînée  par  la  division  du  travail, 
mais  une  «force  productive  supplémentaire  »  (traduite  par  un  «  sur- 
plus collectif»  engendrée  par  cette  association,  car  «  l'asso- 
ciation de  plusieurs  hommes  qui  mettent  en  commun  leurs 
industries  multiplie  leurs  moyens»  n"  379). 

Pour  Proudhon,  «  la  connexion  intime  de  cette  loi  avec  celle 
de  Smith  »,  «  ses  applications  organiques  et  législatives  n'ont 
pas  été  entrevues  »  par  les  économistes,  d'où  des  confusions 
tenaces  en  matière  d'imputation  comptable,  de  production  collective 
et  d'appropriation. 


INTRODUCTION  37 

Une  montre,  qui  est  «  le  produit  de  cinquante  ouvriers  diffé- 
rents »,  doit  être  ainsi  considéi^ée  sous  l'optique  produit  comme 
un  «  produit  unique  et  identique  »,  et  sous  l'optique  produc- 
teur comme  produit  non  point  par  «  cinquante  ouvriers  pris 
séparément  »,  mais  par  un  ouvrier  à  cinquante  têtes  et  cent 
bras.  La  différence  essentielle  entre  ce  travailleur  collectif 
et  les  travailleurs  individuels  qui  le  composent,  est  que  le 
premier  est  capable  de  produire  en  une  heure  un  plus  grand 
nombre  de  montres  que  chaque  travailleur  n'est  capable  d'en 
fabriquer  en  cinquante  heures.  «  Ainsi,  division  du  travail  est-il 
synonyme  de  multiplication  de  l'ouvrier»  (n^  380). 

A  partir  de  cette  constatation,  Proudhon  doit  retrouver  logi- 
quement les  trois  parties  de  cette  socio-économie  dont  l'ana- 
lyse de  «  l'erreur  de  compte  »,  lui  avait  déjà  fait  découvrir 
la  nécessité  pratique. 

«  Division  du  travail  et  force  collective,  écrit-il,  sont  deux 
faces  corrélatives  de  la  même  loi.  Or,  suivant  qu'on  l'envisage 
dans  le  produit  ou  dans  le  travailleur,  le  principe  de  Smith  donne 
lieu  à  des  conséquences  spéciales,  dont  les  unes  forment  la 
science  de  la  production,  constituée  par  l'étude  de  la  circulation 
des  richesses  »,  qui  se  traduit,  pour  Proudhon,  sous  forme  «  des 
comptes  de  la  société  »,  «  et  les  autres  constituent  la  science 
de  V organisation,  deuxième  section  de  l'économie  politique  » 
(no  380). 

«  Le  corollaire  de  cette  double  loi,  la  synthèse  de  ces  deux 
premières  parties  de  la  science  [économique]  donnent  lieu  à 
une  troisième  section  qui  a  pour  objet  la  distribution  des  fonc- 
tions et  la  répartition  des  salaires,  et  qm  constitue  le  droit 
[économique]  »  (n^  380). 

L'économie  politique,  science  du  travail,  se  divise  donc  en 
trois  parties  selon  que  ce  travail  est  considéré  «  objectivement 
dans  la  matière  »,  «  subjectivement  dans  l'homme  »  ou  «  syn- 
thétiquement  sous  l'angle  de  la  répartition  et  de  la  distribu- 
tion ».  Ainsi,  résume  Proudhon,  «  le  travail  pris  au  point  de 
vue  objectif,  c'est-à-dire  dans  sa  réalisation  et  ses  résultats, 
forme  la  première  partie  de  l'économie  politique  ». 

«  Le  travail  considéré  subjectivement  dans  sa  division  et  ses 


38  LE  FONDEMENT  :  LA  SOCIO- ÉCONOMIE 

séries  forme  la  deuxième  partie  de  l'économie  politique.  Elle 
est  relative  à  l'organisation.  La  troisième  partie,  enfin,  traite 
de  la  science  du  droit  :  c'est  comme  la  synthèse  des  deux  pre- 
mières divisions  d'après  les  données  fournies  par  la  théorie 
des  valeurs  et  de  l'organisation.  »  {Création  de  V  Ordre,  ch.  IV, 
no  382.) 

Cette  science  du  droit  aura  également  pour  objet,  précise-t-il, 
«  la  distribution  des  instruments  de  travail  »  (n°  448) . 

De  l'ordre  de  ces  trois  parties,  Proudhon  n'entend  point 
que  l'on  infère  l'idée  d'une  primauté  d'une  chrématistique 
sur  une  sociologie,  du  produit  sur  le  travailleur,  de  la  matière 
sur  l'homme.  «  Peut-être,  remarque-t-il,  serait-il  plus  conforme 
à  l'ordre  naturel...  de  parler  du  travail  considéré  dans  le 
travailleur,  c'est-à-dire  au  point  de  vue  subjectif,  puis  de 
l'analyser  dans  le  produit,  qui  est  le  point  de  vue  objectif.  » 
S'il  préfère  l'ordre  inverse,  c'est  qu'il  paraît  «  être  celui  dans 
lequel  la  science  est  constituée  spontanément  »,  souligne-t-il. 
Mais  cela  ne  doit  pas  faire  oublier  les  imbrications  de  la  pra- 
tique et  de  la  théorie,  car  «  plus  on  approfondira  l'économie 
politique,  plus  l'on  verra  que  ces  grandes  divisions  forment  trois 
séries  engagées  intimement  l'une  dans  l'autre,  contemporaines  dans 
les  faits  et  parallèles  dans  la  théorie»  (n°  382). 


Chapitre  I 
UNE    COMPTABILITÉ    ÉCONOMIQUE 


Cette  conception  de  l'économie  comme  une  socio-économie 
s'articulant  en  trois  parties  a  pratiquement  échappé  à  la  plu- 
part des  commentateurs  de  Proudhon  ^.  Il  est  vrai  que  la  quasi- 
majorité  de  ces  derniers  ont  abordé  la  pensée  proudhonienne 
par  son  côté  purement  philosophique  et  social.  Aussi  son  étude 
économique  a-t-elle  été  assez  négligée,  alors  qu'elle  permettait  de 
déceler  le  véritable  point  de  départ  de  sa  pensée.  Dès  lors, 
la  sociologie  économique  et  le  droit  économique  proudhoniens,  loin 
de  paraître  comme  deux  parties  essentielles  de  cette  «  écono- 
mie sociale  »  à  laquelle  Proudhon  attache  tant  d'importance, 
n'ont  été  étudiés  que  fragmentairement,  comme  éléments  d'une 
conception  générale  de  la  sociologie  et  du  droit.  Quant  à  la 
conception  par  Proudhon  d'une  comptabilité  économique,  expres- 
sion d'une  science  de  la  production  et  constituant  ainsi  la  pre- 
mière partie  d'une  économie  politique,  elle  n'a  point  fait  jus- 
qu'à présent  l'objet  d'une  étude  particulière. 

Il  en  résulte  que,  en  elles-mêmes,  ou  en  tant  que  parties 
étroitement  liées  au  sein  d'une  socio-économie  ou  économie 
sociale,  ces  trois  «  sections  »  sous  lesquelles  Proudhon  conçoit 
la  science  économique  n'ont  été  analysées  ni  dans  leur  nature 
intrinsèque,  ni  dans  leurs  rapports  fonctionnels.  Cependant, 
cette  conception  originale  de  la  science  économique  introduit 


I.  Cependant,  des  ouvrages  comme  ceux  de  G.  Gurvitch,  L'Idée 
du  droit  social  (Paris,  Éd.  Sirey)  et  Jean  Lacroix,  Itinéraire  spirituel  : 
Proudhon  et  la  souveraineté  du  droit,  ont  su  particulièrement  mettre 
en  relief  le  lien  qui  existe  entre  la  sociologie  proudhonienne  et  son 
droit  économique. 


40  LE   FONDEMENT    :    LA   SOCIO-ECONOMIE 

toute  V œuvre  économique  de  Proudhon  et,  partant,  elle  fournit  une 
clé  particulièrement  précieuse  pour  pénétrer  l'ensemble  de 
cette  œuvre  complexe. 

De  plus,  à  chacune  de  ces  trois  parties  de  l'économie  poli- 
tique distinguées  par  Proudhon  se  rattache  non  seulement  une 
conception  particulière  de  l'économie,  mais  également  trois 
théories  spécifiquement  proudhoniennes. 

A  l'étude  de  la  production  et  des  phénomènes  de  la  valeur 
correspond  une  théorie  proudhonienne  de  la  «  valeur-travail  »,  en 
même  temps  que  celle  d'une  économie  politique  conçue  comme 
une  comptabilité  économique.  A  l'organisation  économique  du  tra- 
vail de  la  société  et  de  l'homme  travailleur  répond,  en  même 
temps  c\viune  sociologie  économique,  la  théorie  proudhonienne  de  la 
force  collective,  tandis  que  de  la  répartition  des  produits,  des 
fonctions  et  des  instruments  de  travail  découle,  avec  sa  concep- 
tion d'un  droit  économique,  la  théorie  proudhonienne  de  la  mutualité. 

C'est,  nous  l'avons  déjà  souligné,  pour  établir  les  fondements 
d'une  véritable  valeur-travail  que  Proudhon  en  vient  à  pressentir 
la  nécessité  d'une  comptabilité  économique  sur  laquelle  viennent 
s'articuler  une  sociologie  économique  et  un  droit  économique. 


§  I.  La  théorie  proudhonienne  de  la  valeur  constituée. 

«  C'est  donc  de  la  théorie  de  la  valeur  constituée  qu'il  faut  partir 
pour  comprendre  les  grandes  lignes  de  la  conception  prou- 
dhonienne »,  a  écrit  très  justement  G.  Pirou  {Proudhonisme  et 
Syndicalisme  révolutionnaire,  p.  62).  C'est  elle  en  particulier  qui 
constitue  le  point  de  départ  d'une  science  économique  conçue 
d'abord  comme  une  comptabilité  économique. 

C'est,  en  effet,  au  centre  des  mécanismes  économiques  tou- 
chant à  la  production  et  aux  phénomènes  de  valeur  que  se 
place  la  théorie  proudhonienne  de  la  valeur-travail  et  son  corol- 
laire, sa  théorie  de  la  plus-value. 

Comme  l'ont  reconnu  des  esprits  non  suspects  en  la  matière  ^, 

I.  En  particulier  Gurvitch,  Les  Fondateurs  de  la  sociologie  :  Proudhon, 
centre  de  Doc.  univers.,  pp.  6,  7  et  17;  Pirou,  livre  cité,  pp.  64  et 61. 


UNE    COMPTABILITE    ECONOMIQUE  4I 

Karl  Marx  s'est  fortement   inspiré    de    ces    deux    théories  ^. 

«  En  faisant  du  travail...  la  mesure...  de  la  détermination  de  la 
valeur,  Proudhon  fait  de  l'élément  humain  l'élément  décisif^.  » 
C'est  en  ces  termes  qu'en  1845  Karl  Marx,  dans  sa  défense 
apologétique  de  Proudhon,  lui  reconnaît  la  paternité  de  la 
théorie  de  la  valeur-travail.  Cependant,  si  la  théorie  prou- 
dhonienne  inspira  fortement  Karl  Marx  qui  lui  empruntera 
textuellement  la  plupart  de  ses  éléments,  son  optique  diffère 
de  la  théorie  marxiste.  Pour  Marx,  dans  les  structures  capi- 
talistes, le  travail  est  effectivement  et  pratiquement  la  mesure  de  la 
valeur,  la  plus-value  résultant  de  la  différence  entre  la  valeur 
d'échange  et  la  force  de  travail  et  sa  valeur  d'usage. 

Pour  Proudhon,  dans  ces  mêmes  structures,  le  travail  est 
bien,  scientifiquement  parlant,  la  réelle  mesure  de  la  valeur 
d'échange  ^  — «  le  seul  étalon  qui  puisse  nous  servir  à  comparer 
la  valeur  des  différentes  marchandises  ».  Mais,  en  fait,  par  suite 
«  des  défectuosités  de  la  concurrence,  du  monopole,  de  l'in- 
dustrie divergente  et  morcelée,  en  un  mot  du  défaut  d'organi- 
sation »,  dans  la  pratique  cette  fixation  est  arbitraire.  Elle  oscille 
au  gré  de  l'offre  et  de  la  demande  et  celles-ci,  loin  de  traduire 
fidèlement  la  rareté  et  l'utilité,  sont  faussées  par  des  «  pertur- 
bations économiques  ».  «  Les  caprices  et  la  mode  »,  les  «  insuf- 
fisances de  la  consommation  »  d'une  part,  —  «  les  fraudes 
commerciales  »,  «  la  déloyauté  dans  les  échanges  »,  «  les  empê- 
chements à  la  production  et  à  la  circulation  »,  «  les  points 
d'étranglement  »,  «  les  labeurs  improductifs  »  d'autre  part  — 
faussent  tout  le  jeu  des  mécanismes  économiques  *. 

Dès  lors,  l'offre  et  la  demande  apparaissent  aux  yeux  des 
observateurs  à  courte  vue  comme  «  la  seule  règle  des  valeurs  ». 
Les  éléments  traducteurs  sont  pris  pour  les  motifs  déterminants  alors 

1.  Cf.  notre  thèse  polycopiée,  Paris,  1951,  Proudhon  :  vers  une  pro- 
priété-fonction, pp.  28-30  et  le  chapitre  «  Influence  des  mémoires 
proudhoniens  sur  les  principales  thèses  maixistes  »,  pp.   188  et  192. 

2.  K,  Marx,  Sainte  famille,  Éd.  Coste,  p.  96  et  p.  90  le  texte  de  Marx 
sur  la  théorie  proudhonienne  de  la  plus-value. 

3.  Troisième  mémoire,  pp.  189  et  193. 

4.  Cf.  Contradictions  économiques,  éd.  Lacroix,  pp.  iii  cl  211,  et 
Premier  mémoire,  Éd.  Rivière,  pp.  230  et  231. 


42  LE   FONDEMENT    :    LA   SOGIO- ECONOMIE 

qu'ils  ne  sont  par  nature  que  «  deux  formes  cérémonielles  ser- 
vant à  mettre  en  présence  la  valeur  d'utilité  et  la  valeur 
d'échange  ^  ». 

Or,  si  l'on  élimine  les  «  perturbations  économiques  »,  quel 
est,  au-delà  de  ces  pratiques  abusives,  le  fondement  de  ces 
deux  valeurs?  La  valeur  d'usage  est  économiquement  fondée 
sur  les  besoins  réels  du  consommateur,  la  valeur  d'échange 
sur  les  dépenses  en  travail,  c'est-à-dire  sur  ce  que  le  produit 
«  coûte  en  frais  et  en  temps  ». 

Si,  se  plaçant  du  point  de  vue  de«  Prométhée»,  c'est-à-dire  dans 
une  vue  macroscopique  et  dynamique  de  la  société  économique^, 
on  analyse  ce  qui  fait  la  réalité  des  coûts  et  qu'on  recherche  la 
substance  commune  à  des  «fictions»  économiques  en  apparence 
aussi  hétérogènes  que  des  salaires,  des  investissements  en  capital 
et  des  bénéfices,  que  trouve-t-on  ?  Au-delà  des  problèmes  d'or- 
ganisation, d'appropriation  et  de  répartition,  «  du  travail,  encore 
du  travail,  toujours  du  travail».  Qu'est-ce  que  le  salaire?  sinon 
«  du  travail  objectivé»,  encore  qu'il  ne  soit  socialement  qu'une  tra- 
duction infidèle.  Qja'est-ce  que  le  capital  ?  «  du  travail  accumulé, 
concrétisé,  solidifié,  devenu  par  destination  reproductive  », 
épargne,  investissement,  instrument  de  production  ^  ? 

Qu'il  y  ait  socialement  «  accident  d'appropriation  »  du  fonds 
commun  et  des  instruments  de  travail,  «  erreur  de  compte  » 
dans  la  répartition  et  division  «  en  deux  catégories  de  per- 
sonnes des  deux  faces  de  notre  condition  commune  *  »  ne 
change  rien  à  la  réalité  du  fait.  Quant  au  «  bénéfice  »,  il  appa- 
raît à  Proudhon  comme  «  encore  du  travail  ^  »,  «  une  plus-value  » 
engendrée  par  lui,  et  cela  malgré  les  faits  sociaux  de  la  «  pré- 
libation capitaliste  »,  de  la  non-participation  du  travailleur, 
«  des  monopoles,  privilèges  et  sinécures  ^  ». 

1.  Contradictions  économiques,    Éd.  Lacroix,  p.  yg. 

2.  Contradictions  économiques,  ch.  II,  Ed.  Lacroix,  t.  I,  p.  84  :  «  Pro- 
méthée est  le  symbole  de  l'activité  humaine,  appelons  donc  la  société 
Prométhée.  » 

3.  Id.,  p.  255. 

4.  Id.,  p    263. 

5.  Id.,  p.  258. 

6.  Id.,  p.  258. 


UNE   COMPTABILITE    ECONOMIQUE  43 

Bref,  pour  Proudhon,  si  les  salaires,  le  capital,  le  bénéfice, 
la  valeur  sont  des  catégories,  fonctionnel]  ement,  économique- 
ment nécessaires,  elles  ne  se  distinguent  entre  elles  que  par 
leur  affectation  et  leur  rôle  fonctionnel.  Quelles  que  soient  les 
formes  matérielles  et  juridiques  de  cette  affectation  ou  fonc- 
tion, leur  substance  commune,  leur  source  commune,  leur 
mesure  commune,  c'est  le  travail.  C'est  le  travail  qui  donne 
à  ces  fonctions-fictions  juridico-comptables  leur  réalité,  leur 
puissance  et  leur  justification  productives,  et  cela  quelles  que 
soient  les  antériorités  dans  le  processus  économique,  l'écran 
des  formes  revêtues  et  la  force  mythico-juridique  de  ces  fonc- 
tions devenues  entités. 

Ainsi,  à  quoi  aboutit  donc  le  raisonnement  proudhonien  que 
nous  venons  de  schématiser?  A  montrer,  en  se  plaçant  non 
point  dans  l'optique  d'une  entreprise  particulière  mais  dans 
l'optique  dynamique  de  l'économie  générale,  la  divergence  exis- 
tant entre  la  réalité  économique  objective  et  la  pratique  institution- 
nelle. 

La  «  valeur  d'échange  »  qui  a  pour  base  économique  le  tra- 
vail, force  productive  et  reproductive,  et  la  «  valeur  d'utilité  » 
qui  a  pour  base  les  besoins  de  l'ensemble  des  consommateurs, 
sont  soumises,  par  suite  d'une  série  «  d'erreurs  de  comptes  »,  aux 
oscillations  arbitraires  d'une  offre  et  d'une  demande.  Et  celles-ci, 
au  lieu  de  remplir  leur  indispensable  rôle  économique  de  méca- 
nismes traducteurs  des  besoins  et  des  coûts,  deviennent  les 
règles  apparentes  de  la  valeur.  Elles  masquent  ainsi  des  défauts 
d'organisation,  l'ignorance,  des  spéculations,  des  fraudes,  l'anar- 
chie des  marchés,  des  pratiques  monopolistiques  et  aboutissent 
à  r  «  immolation  »  du  travailleur  et  du  consommateur. 

Ainsi  posée,  la  thèse  proudhonienne  de  la  valeur-travail  se 
situe  économiquement  sur  un  terrain  très  ferme.  Et  dès  lors, 
«  en  vain,  comme  l'a  souligné  Gaétan  Pirou,  oppose-t-on  »  à 
cette  théorie  «  des  objections  spécieuses,  Proudhon  les  réduit 
à  néant  ^  ». 

—  Lui  dit-on  que  dans  l'économie  capitaliste  la  valeur  n'a 

I.  Ouvrage  cité,  pp.  63. 


44  LE   FONDEMENT    :    LA   SOGIO- ECONOMIE 

pas   pour  mesure   le  travail  «  il  reconnaît  volontiers  qu'elle 
oscille  arbitrairement  au  gré  de  l'offre  et  de  la  demande  ». 

—  Lui  rétorque-t-on  que  l'offre  et  la  demande  sont  des 
mécanismes  économiques  indispensables,  il  répond  qu'il  sait 
bien  que  pour  assurer  la  sincérité  des  relations,  il  faut  «  que 
la  valeur  du  produit  soit  débattue  contradictoirement  entre 
les  parties  ».  Mais  cela  ne  peut  impliquer  que  l'offre  et  la 
demande  «  ne  reconnaissent  ni  principe  ni  règle  »  et  qu'un  méca- 
nisme d'ajustement  soit  érigé  «  en  deux  divinités  capricieuses 
et  ingouvernables  »  sans  que  son  fondement  soit  économique- 
ment établi. 

—  Lui  oppose-t-on  que  le  travail  ne  peut  devenir  la  mesure 
d'une  valeur  basée  sur  l'utilité,  il  réplique  que  l'objection  ne 
s'applique  qu'à  la  valeur  d'usage  et  qu'elle  ne  porte  plus  sur 
la  valeur  d'échange,  la  seule  qui  concerne  sa  théorie  de  la 
valeur-travail. 

—  Soutient-on  que  l'utilité  est  justement  la  seule  mesure 
de  la  valeur  d'échange  puisqu'elle  suscite  l'offre  et  la  demande 
et  que  celles-ci  variant  constamment  font  les  oscillations  de 
la  valeur,  Proudhon  mine  l'argumentation  en  montrant  que 
ces  variations  perpétuelles  résultent  de  la  concurrence  anar- 
chique  du  monopole,  de  l'industrie  morcelée,  «  en  un  mot  du 
défaut  d'organisation  ». 

—  Lui  réplique-t-on  que  «  le  travail  étant  lui-même  sujet  à 
évaluation  »,  donc  une  «  marchandise  comme  une  autre  »,  il 
y  aurait  «  cercle  vicieux  à  le  prendre  pour  principe  et  pour 
cause  efficiente  de  la  valeur  »,  Proudhon  rétorque  que  l'ar- 
gument repose  sur  une  confusion  de  langage,  «  le  travail  est 
bien  dit  valoir  non  pas  en  tant  que  marchandise,  mais  au  point 
de  vue  des  valeurs  qu'on  suppose  potentiellement.  La  valeur 
du  travail  est  une  expression  figurée,  une  anticipation  de  la  cause 
sur  l'effet  ^  ». 

«  Tout  produit  s'échange  contre  des  produits...  supprimez 
le  travail,  il  ne  reste  que  des  utilités  plus  ou  moins  grandes 
qui,  n'étant  frappées  d'aucun  caractère  économique,  d'aucun 

I.  Contradictions  économiques,  p.  88  et  s. 


UNE   COMPTABILITE    ECONOMIQUE  45 

signe  humain,  sont  incommensurables  entre  elles,  c'est-à-dire 
logiquement  inéchangeable  ^,  » 

Ainsi,  après  avoir  répondu  ^  aux  objections  qu'on  lui  faisait, 
Proudhon  se  trouve-t-il  devant  le  problème  suivant  :  économi- 
quement parlant,  seule  Vutilité  peut  fonder  la  valeur,  et  le  travail, 
la  mesurer,  mais  par  suite  de  défauts  d'organisation,  de  struc- 
tures aberrantes,  de  comptabilisations  erronées  ou  inexistantes, 
cette  valeur  se  fixe  au  gré  de  la  variation  de  l'offre  et  de  la 
demande.  Les  mécanismes  économiques  y^M^^^j-  par  les  erreurs, 
les  fraudes,  les  pressions  et  la  spéculation  ne  permettent  plus 
alors  la  confrontation  objective  de  la  valeur  d'usage  et  de  la  valeur 
d'échange. 

Que  faire  pour  que  cesse  cette  anarchie,  que  «  la  loi  de  la 
proportionnalité  des  valeurs  soit  respectée  »  et  que  naisse  «  une 
valeur  constituée  »  qui  ait  pour  fondement  l'utilité  et  pour 
mesure  le  travail  ?  Il  faut  établir  —  «  les  comptes  de  la  société  »  — , 
«  organiser  »  scientijiquement  le  travail  et  «  socialiser  »  les  struc- 
tures {Systèmes  des  contradictions  économiques,  p.  72,  ch.  III  en 
génér.)  en  promulguant  un  «  droit  économique  ». 


§  2.  L'ÉCONOMIE,    SCIENCE    DES    COMPTES    DE    LA   SOCIÉTÉ. 

C'est  assurément  dans  sa  conception  de  l'économie  comme 
science  des  comptes  de  la  société  que  Proudhon  montre  un 
des  aspects  les  plus  originaux  et  les  plus  étonnamment  modernes 
de  sa  pensée.  Avec  un  sens  génial  de  l'avenir  il  va  faire  d'une 
comptabilité  économique  avant  la  lettre  un  des  moyens  d'ériger 
l'économie  politique  en  science  économique.  C'est  cette  comptabilité 
qui,  en  confrontant  les  ressources  et  les  emplois,  et  en  faisant 
la  «  balance  »  des  productions  et  des  consommations,  donnera 
une  base  chiffrée  permettant  de  constituer  véritablement  la 
valeur. 

Les  extrapolations  prévisionnelles  qu'elle  permettra  régularise- 


1.  Id.,  p.  81.  Marx  reprendra  presque  textuellement  l'argument. 

2.  En  fait  dans  des  ouvrages  différents. 


46  LE   FONDEMENT    :    LA   SOGIO- ÉCONOMIE 

ront  les  fluctuations  de  l'offre  et  de  la  demande,  et,  partant, 
les  variations  de  la  valeur. 

Dès  lors,  celle-ci,  née  de  la  confrontation  continue  des 
consommations  révélatrices  de  l'utilité  et  des  productions 
comptabilisées  en  coûts,  deviendra,  dans  une  économie  par 
ailleurs  «  socialisée  »,  de  plus  en  plus  fonction  des  dépenses  en  tra- 
vail (qu'elles  soient  «  objectivées  »  en  salaires,  «  concrétisées  »  en 
capital,  ou  affectées  en  bénéfices).  De  plus,  cette  comptabilité 
économique  nationale  donnera  une  base  sûre  de  discussion 
pour  la  répartition,  en  fonction  de  leur  emploi,  des  fruits  de  la 
production  en  salaires,  en  investissement,  bénéfice  (justifié  alors 
comme  prime  de  production) .  Par  suite  —  préoccupation  capi- 
tale de  Proudhon  —  les  salaires  et  les  revenus,  en  général,  pour- 
ront être,  en  particulier,  ^atw  à  partir  de  critères  économiques. 

Pour  établir  cette  comptabilité  économique,  Proudhon  se 
rend  parfaitement  compte  qu'il  faut  une  forte  base  statistique 
et,  d'autre  part,  une  comptabilisation  par  branches  et  par 
secteurs.  Il  va  même  plus  loin  :  il  a  dès  l'abord  le  pressen- 
timent d'une  sorte  de  tableau  d'échanges  interindustriels  qui  ne 
sera  réalisé  que  cent  ans  plus  tard. 

Il  conçoit  de  plus  la  nécessité  d'une  liaison  entre  ces  comptes 
de  la  société  et  la  comptabilité  des  entreprises  et  préconise 
pour  établir  cette  comptabilité  une  application  des  mathéma- 
tiques ^  à  l'économie  politique. 

A  notre  connaissance,  cet  aspect  essentiel  de  la  construction 
proudhonienne  a  été  négligé  par  la  plupart  des  commenta- 
teurs proudhoniens. 


I.  Dès  la  Création  de  V  Ordre,  Proudhon  met  en  garde  cependant 
contre  un  fétichisme  mathématique  :  «  L'esprit  doit  douter  des 
vérités  mathématiques  qui  ne  sont  pas  en  rapport  avec  les  autres 
vérités.  »  «  Les  apparences  mathématiques  sans  rapport  avec  les 
autres  apparences  de  l'esprit  sont  aussi  ininteUigibles  »  (p.  386). 
Ce  côté  mathématique  de  la  pensée  proudhonienne  a  été  aperçu 
dans  un  curieux  article  paru  dans  les  Annales  des  Mines  de  mars  1963 
intitulé  :  «  Vers  une  sociologie  mathématique  :  Proudhon,  Le  Play, 
Mayol  et  les  économistes  »,  par  P.  Lahtte,  ingénieur  en  chef  des 
mines. 


UNE   COMPTABILITÉ    ÉCONOMIQUE  47 


A.  — L'économie,  science  de  calcul. 

Dès  ses  premiers  écrits,  Proudhon,  peu  compris,  même  en 
cela,  de  ses  contemporains,  affirme  la  possibilité  de  faire  de 
l'économie  une  science  de  calcul.  Sainte-Beuve,  qui  l'avait  bien 
connu,  témoigne  dans  l'ouvrage  qu'il  lui  a  consacré  de  ce  qui 
était  à  ses  yeux  une  bizarrerie.  Bien  que,  souligne-t-il,  «  l'éco- 
nomie politique  ne  fût  pas  seulement  pour  lui  une  science  de 
calcul...  il  croyait  à  l'économie  politique  comme  science  et  se 
la  représentait  même  comme  une  science  exacte  et  mathématique  » 
{Proudhon,  par  Sainte-Beuve,  Éd.  Lévy,  p.  59). 

Dès  sa  Célébration  du  dimanche,  il  pense  qu'une  sorte  de«  mathé- 
matique supérieure  »  pourra  aider  à  la  constitution  d'une  éco- 
nomie sociale.  Le  sociologue  C.  Bougie,  commentateur  si  per- 
tinent par  ailleurs,  s'étonnera  de  cette  insolite  préoccupation 
qui  le  conduit  à  envisager,  sous  un  certain  angle,  cette  économie 
sociale  comme  «  une  science  de  type  mathématique  »  (Bougie, 
La  Sociologie  de  Proudhon,  p.  59). 

C'est  cette  préoccupation  qu'il  affirme  nettement  à  son  ami 
Akermann,  lorsqu'il  lui  annonce  la  publication  de  son  Premier 
mémoire  et  l'optique  sous  laquelle  il  aborde  l'économie  sociale. 
«  Je  cherche  pour  les  problèmes...  de  la  société...  des  méthodes 
analogues  aux  méthodes  des  géomètres...  Les  lois  de  l'arithmé- 
tique et  de  l'algèbre  aux  mouvements  de  la  société...  Les  pro- 
priétés des  nombres  sont  le  lien  qui  unit  la  philosophie  pra- 
tique à  la  philosophie  organique.  » 

Mais,  dès  son  Premier  mémoire,  et  surtout  dès  le  second,  Prou- 
dhon précise  très  nettement  que  c'est  dans  le  cadre  d'une 
comptabilité  économique  qu'il  entend  que  soit  faite  effectivement 
cette  application  des  mathématiques  à  l'économie  politique. 

Dans  son  Premier  mémoire,  Proudhon  consacre  ses  développe- 
ments les  plus  importants  (ch.  IV)  à  démontrer  que  la  pro- 
priété absolue  est  «  mathématiquement  impossible  »  ^. 

I.  Création  de  V  Ordre,  Éd.  Flammarion,  ch.  VI,  p.  174.  Cf.  Lettre  à 
Bermann  du  22  février  1840  annonçant  son  Premier  mémoire  :  «  La 
propriété,  c'est  le  vol...  attends- toi  à  voir  cette  proposition  prouvée 
par  raison  mathématique.  » 


48  LE   FONDEMENT    :    LA    SOCIO- ÉCONOMIE 

«  Je  démontre  que  la  propriété  (abusive)  est  impossible,  non 
plus  pour  des  raisons  de  droit,  mais  pour  des  raisons  de  nombre, 
par  des  équations  et  des  calculs»  (Éd.  Rivière,  pp.  242-243). 

Tous  ces  passages  de  ce  chapitre  IV  eurent  une  influence 
primordiale  sur  la  pensée  du  jeune  Marx.  Cependant,  ils  ne 
furent  guère  compris,  même  de  ce  dernier. 

Ils  ne  peuvent  l'être  que  si  on  les  situe  dans  le  contexte 
d'une  comptabilité  économique. 

Ce  que  Proudhon  entend  démontrer,  après  avoir  prouvé  les 
faiblesses  des  fondements  juridiques  de  la  propriété  (définie 
comme  le  «  droit  d'user  et  d'abuser»),  c'est  que  la  propriété 
absolue  des  instruments  de  travail  et  des  moyens  d'échange 
entraîne  toute  une  série  d'erreurs  dans  la  comptabilisation  de  la 
production,  de  la  distribution,  et  dans  la  répartition. 

Ses  amis  Bermann  et  Akermann,  souligne  Sainte-Beuve,  lui 
reprochaient  que,  dans  son  Premier  mémoire,  la  recherche  philoso- 
phiquedel'idée  du  juste  et  de  l'injuste  soit  «reléguée»  en  dernier 
lieu  après  une  pareille  démonstration  «  mathématique  »  ;  «  en 
pareille  matière  sociale,  il  semble  que  la  raison  morale  doive  pri- 
mer les  calculs  arithmétiques  même  les  plus  exacts...  l'économie 
politique  est-elle  une  science  de  calculs  ou  une  science  morale?» 
{Proudhon,  par  Sainte-Beuve,  Éd.  Garnier,  p.  86). 

Proudhon,  quelque  peu  agacé,  doit  alors  expliquer  à  ses 
amis  que  le  calcul  n'exclut  pas  la  morale,  mais  qu'il  est  à  la 
fois  le  préalable  et  la  condition  d'une  juste  répartition,  c'est 
ce  que  Sainte-Beuve  baptise  curieusement  «  sa  mathématique 
de  la  justice»  (pp.  102  et  182).  «  Il  s'agit,  de  raisonner  en 
matière  de  justice  et  d'économie  sociale  écrit-il  en  date  du 
14  juillet  1847,  dans  son  Carnet,  n°  5,  non  plus  avec  des  idées 
mais  avec  des  chiffres  et  des  faits.  La  justice...  se  règle  avec  des 
arguments  objectifs.  » 

Sans  doute  reconnaît-il  qu'il  a  eu  tort  de  ne  point  présenter 
cette  démonstration  comptable  avec  l'impassibilité  qu'elle 
requiert.  Mais,  explique-t-il,  «  quand  un  homme  vient  à  décou- 
vrir... que  la  cause  de  tant  de  crimes  et  de  misères  est  tout 
entière  dans  une  erreur  de  compte,  dans  une  mauvaise  comptabilité... 
il  est  bien  difficile  que  sa  bile  ne  s'allume  ». 


UNE    COMPTABILITE    ECONOMIQUE  49 

En  fait,  Proudhon  considère  cette  démonstration  comptable 
comme  l'argumentation  fondamentale  dans  son  Premier  mémoire  : 
«  Dans  ce  Second  mémoire,  écrit-il  à  son  ami  Bermann,  je 
ferai  ressortir  cette  pensée  fondamentale  de  mon  Premier  mémoire 
que...  les  maux  de  l'humanité  viennent  primitivement  d'une 
simple  erreur  de  compte  (soit  de  l'inégalité  de  la  répartition  des 
biens. . .  soit  de  r  appropriation  du  produit  collectif  par  un  seul  individu) .  » 
(Lettre  à  Bermann  du  19  août  1840.)  C'est,  dans  cet  ouvrage, 
adressé  à  l'économiste  Blanqui,  ce  que  résumera  cette  inter- 
rogation bien  connue  :  «  Dans  la  répartition  des  produits  du 
travail  et  du  sol,  n'y  aurait-il  point  quelque  erreur  de  compte? 
Chaque  travailleur  reçoit-il  tout  ce  qui  lui  est  dû  et  rien  que 
ce  qui  lui  est  dû?  En  un  mot,  dans  les  conditions  actuelles 
du  travail,  du  salaire  et  de  l'échange,  n'y  a-t-il  personne  de 
lésé?  les  comptes  sont-ils  bien  tenus?  la  balance  sociale  est-elle 
juste?  » 

Si  l'on  dresse  «  un  inventaire  »  de  toute  l'économie,  on  constate 
que  la  grossière  comptabilité  économique  qui  prétend  la  régir 
est  falsifiée  par  :  «  1°  l'appropriation  gratuite  des  efforts  collec- 
tifs; 2°  l'inégalité  dans  les  échanges;  3°  le  droit  de  bénéfice 
ou  plutôt  d'aubaine  »  —  c'est-à-dire  pour  Proudhon  un  pré- 
lèvement ne  correspondant  à  aucun  travail  particulier. 

Dans  la  Création  de  V  Ordre,  o\i  il  dégage  l'articulation  en 
trois  parties  de  sa  socio-économie,  Proudhon  va  commencer 
à  développer  positivement  la  façon  dont  il  conçoit  l'établisse- 
ment d'une  balance  comptable  permettant  de  déceler,  en  même 
temps  que  les  erreurs  de  compte,  les  véritables  «  équations  »  écono- 
miques. 

Ainsi,  dès  ses  premiers  écrits,  juge-t-il  indispensable  d'inté- 
grer dans  une  science  économique  constituée  en  «  économie 
sociale  »  une  «  comptabilité  économique  ».  C'est  elle  qui  don- 
nera à  l'économie  politique,  considérée  dans  ses  mécanismes 
de  production  et  de  répartition,  V appareil  scientifique  permettant 
d'exprimer  l'équilibre  des  ressources  et  des  emplois,  les  circuits 
économiques,  et  les  opérations  de  production,  de  répartition 
et  de  financement  effectuées  entre  les  différents  agents  écono- 
miques. 


50 


LE   FONDEMENT    :    LA   SOCIO-ECONOMIE 


«  La  solution  du  problème  de  la  misère  consiste...  à  élever 
à  la  plus  haute  expression  la  science  du  comptable,  à  monter  les 
écritures  de  la  société,  à  établir  V actif  et  le  passif  de  chaque  insti- 
tution... Il  faut  tenir  les  écritures  à  jour,  c'est-à-dire  déterminer 
avec  exactitude  les  droits  et  les  devoirs  de  manière  à  pouvoir, 
à  chaque  moment,  constater  l'ordre  et  le  désordre  et  présenter 
la  balance.  »  Par  ces  lignes  extraites  des  Confessions  d'un  révolu- 
tionnaire, Proudhon  exprime  les  principes  et  les  fins  qu'il  assigne 
à  une  comptabilité  économique.  Cette  comptabilité  économique 
n'aura  donc  pas  seulement  pour  fin  de  «  constater  »  l'état  pré- 
sent, mais  de  décrire  «  les  mouvements  en  cours  »  et  de  permettre, 
pour  la  conduite  scientifique  de  l'économie,  les  révisions  et  les 
infléchissements  probables.  Elle  sera  ainsi  autant  «  tableau  de 
bord»  que  «  volant». 

En  langage  actuel,  disons  que  les  fins  de  cette  comptabilité 
économique  ne  seront  pas  seulement  rétrospectives  mais  prospec- 
tives, prévisionnelles  et  opérationnelles.  «  Comme  dans  une  entre- 
prise, poursuit  Proudhon,  de  nouvelles  relations  donnent  lieu 
chaque  jour  à  de  nouveaux  comptes  et  modifient  incessam- 
ment l'organisation  du  travail,  la  distribution  des  ouvriers  et 
employés,  l'emploi  des  machines,  etc.  Ainsi,  dans  la  société, 
de  nouvelles  lumières,  de  grandes  découvertes  modifient  inces- 
samment l'économie  générale...  » 

Mais  cette  comptabilité  économique  débouche  directement, 
pour  Proudhon,  sur  la  sociologie  économique  —  et  cela  par 
les  relations  existant  entre  les  acteurs  économiques  (produc- 
teurs-consommateurs) et  leurs  opérations  économiques.  Ainsi, 
sociologiquement  parlant,  l'étude  des  comportements,  des  fonc- 
tions, des  besoins  lie  cette  comptabilité  économique  à  une  sorte 
de  comptabilité  sociale  qui  la  «  transcende  »  et  qui  la  relie  pra- 
tiquement à  une  sociologie  économique.  Ainsi  les  divisions 
de  cette  socio-économie  sont  donc  bien  réellement,  comme 
Proudhon  le  souligne,  des  «  séries  intimement  engagées  l'une 
dans  l'autre  ».  «  J'ai  consacré,  écrit-il  dans  les  mêmes  passages 
de  ses  Confessions,  deux  volumes  à  expliquer  les  principes  de 
cette  comptabilité  que  j'appellerai,  si  l'on  veut,  transcendante.  » 
Les  deux  volumes  en  question  sont  ceux  des  Contradictions  écono- 


UNE   COMPTABILITE    ECONOMIQUE  5I 

miques.  Nous  reviendrons  sur  cette  jonction  entre  sa  compta- 
bilité économique  et  sa  théorie  des  antinomies  sociales  (une 
des  applications  de  sa  «  dialectique  sérielle  »)  quand  nous  trai- 
terons de  sa  sociologie  économique.  Ce  qu'il  est  maintenant 
particulièrement  intéressant  d'étudier,  une  fois  les  principes 
énoncés,  ce  sont  les  développements  les  plus  importants  que 
Proudhon  consacre  à  cette  comptabilité  économique. 

B.  — Les  cadres  d'une  comptabilité  économique  natio- 
nale. 

C'est  justement  dans  ses  Contradictions  économiques  et  parti- 
culièrement au  chapitre  IV  traitant  de  la  valeur,  que  Proudhon 
donne  les  précisions  les  plus  significatives.  Étoffées  par  des 
extraits  de  sa  correspondance  et  de  ses  Carnets  et  par  des  pas- 
sages de  ses  autres  ouvrages  (notamment  les  premiers  Mémoires, 
la  Création  de  V  Ordre,  la  Justice  et  la  Capacité),  ces  précisions 
permettent  de  se  faire  une  idée  plus  concrète  de  la  comptabilité 
économique  de  Proudhon. 

Ce  qu'il  faut  souligner  dès  l'abord  —  car  le  fait  est  prati- 
quement ignoré.  C'est  que  Proudhon  possédait  une  solide  for- 
mation comptable.  Il  fit,  pendant  presque  cinq  ans  (de  février 
1843  à  décembre  1847),  office  de  chef  comptable  et  de  chef 
de  gestion  dans  l'entreprise  lyonnaise  de  navigation  fluviale 
des  Frères  Gauthier  (dans  ses  Carnets  intimes  qui  datent  de 
cette  époque  :  rendez-vous  d'affaires,  éléments  de  calcul, 
alternent  avec  les  réflexions  économiques,  philosophiques  ou 
politiques) . 

Ce  n'est  donc  pas  seulement  en  théoricien,  c'est  en  «pro- 
fessionnel de  la  comptabilité  »  (Bougie  le  souligne)  qu'il  aborde 
ce  problème  d'une  comptabilité  économique.  Déjà,  quand, 
boursier  de  l'Académie  de  Besançon,  il  était  venu  à  Paris 
compléter  ses  études,  son  penchant  pour  les  mathématiques 
l'avait  conduit  à  être  séduit  par  la  comptabilité,  et  il  avait 
suivi,  rue  Rabuteau,  des  cours  de  cette  science  «  de  tenue 
de  livres  »  dont  il  reproche  l'ignorance  aux  économistes 
d'alors. 


52  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO- ECONOMIE 

Dès  ses  premières  lectures  économiques,  il  est  attiré  par 
la  possibilité  de  donner  à  l'économie  politique  une  formula- 
tion comptable;  et  il  raconte  dans  sa  Justice  comment,  décou- 
vrant l'existence  de  l'économie  politique  (science  qu'il  s'in- 
digne d'avoir  pu  ignorer  en  faisant  toutes  ses  études  secondaires), 
il  est  frappé  avant  tout  par  une  chose,  «  le  tableau  économique 
de  Quesnay  »,  cet  ancêtre  reconnu  de  toute  comptabilité  écono- 
mique. «  En  feuilletant  le  catalogue  de  l'Institut,  écrit-il,  je 
tombai  sur  cette  division  «  Economie  politique  »,  il  y  avait 
juste  quatre-vingts  ans  que  Quesnay  avait  publié  son  tableau 
sans  que  j'en  eusse  entendu  parler.  »  (Justice.) 

Répondant  aux  critiques  que  lui  avait  faites  sur  le  chapitre 
des  Contradictions  économiques  consacré  à  la  balance  du  commerce 
son  ami  Bermann,  Proudhon  rétorque  :  «  L'économie  politique, 
vois-tu,  c'est  la  philosophie  de  la  comptabilité.  »  Or,  il  le  déplore  : 
«  Tout  ce  qui  est  comptabilité  est  à  peu  près  lettre  close... 
pour  les  esprits  qui,  comme  le  tien,  ne  sont  point  pa.ssés  par 
la  routine  des  bureaux  »,  et  d'ajouter  :  «  Nos  économistes... 
en  fournissent  des  milliers  de  preuves.  Il  n'y  a  pas  un  de  leurs 
argiunents  qui  n'implique  une  erreur  de  comptabilité.  »  (Lettre 
du  4  juin  1846.)  Or,  ne  comprenant  pas  que  «  l'économie 
politique  »  a  «  pour  axiome  fondamental  la  comptabilité  »  {Car- 
nets, 15  janvier  1852),  il  y  a  nécessairement  méconnaissance 
de  la  science  économique. 

«  J'ai  longtemps  cherché,  écrit-il  dans  le  chapitre  X  des 
Contradictions  économiques,  pourquoi  dans  les  ouvrages  destinés  à 
l'enseignement  de  l'économie...  il  n'est  nulle  part  fait  mention  de  la 
comptabilité...  et  j'ai  fini  par  découvrir  que  la  comptabilité...  étant 
toute  l'économie  politique,  il  était  impossible  que  les  auteurs  de 
fatras  soi-disant  économique...  s'en  fussent  aperçu.  Aussi  ma 
surprise,  d'abord  extrême,  a-t-elle  cessé  toutefois  lorsque 
j'ai  pu  me  convaincre  que  bon  nombre  d'économistes  étaient 
en  fait  de  mauvais  comptables.  »  Les  économistes  qui  pré- 
tendent ignorer  la  comptabilité  se  comportent  comme  des 
mathématiciens  qui  ignoreraient  l'algèbre  ou  des  juristes  qui 
méconnaîtraient  la  procédure,  car  «  la  comptabilité  est  à  l'éco- 
nomie ce  que  la  procédure  est  à  la  justice  ».  Sans  elle,  l'écono- 


UNE   COMPTABILITE    ECONOMIQUE  53 

mie,  science  de  la  production,  ignore  ses  propres  mécanismes 
économiques  et  ses  équations  fondamentales.  Elle  aboutit  à  une 
pratique  désordonnée. 

Et  Proudhon  d'énoncer  cette  définition  essentielle,  qui  tra- 
duit à  la  fois  le  contenu  de  sa  comptabilité  économique  et 
son  appartenance  à  une  socio-économie  :  «  Qu'est-ce  que  Véco- 
nomie  politique?  C'est  la  science...  des  comptes  de  la  société,  la  science 
des  lois  générales  de  la  production,  de  la  distribution  et  de 
la  consommation  de  la  richesse.  C'est  la  connaissance  des  pro- 
cédés généraux  par  lesquels  la  richesse  se  crée,  s'augmente, 
s'échange  et  se  consomme  dans  la  société.  » 

Cette  «  science  des  comptes  de  la  société  »,  cette  compta- 
bilité vise  donc  à  décrire  les  mécanismes  de  la  production,  de  la 
distribution  et  de  la  répartition  des  revenus  et  à  mettre  en 
relief,  d'une  part  les  relations  existant  entre  opérations  de  pro- 
duction, opérations  de  répartition  et  opérations  financières, 
d'autre  part  celles  existant  entre  ces  opérations  et  les  différents 
agents  économiques. 

Cette  distinction  des  comptes  d'' agents  et  des  comptes  d'opérations 
et  leur  croisement  dans  un  «  compte  unique  »  est  fondamentale 
pour  Proudhon.  Il  insiste  sur  cette  règle  qui  est  devenue  le 
principe  de  base  de  toute  comptabilité  économique.  «  Outre 
l'opposition  fondamentale  de  crédit  et  de  débit,  d'achat  et  de 
vente  qui  exprime  si  bien  l'objet  ultérieur  que  nous  avons 
assigné  au  crédit,  celui  de  l'équilibre  entre  la  production  et 
l'échange,  la  comptabilité  à  partie  double  nous  révèle  une 
autre  opposition,  celle  des  personnes  et  des  choses.  Le  négo- 
ciant, après  avoir  ouvert  par  débit  et  crédit  un  compte  à  cha- 
cune des  personnes  avec  laquelle  il  est  en  relation  d'affaires, 
en  ouvre  pour  chaque  nature  de  valeurs  qu'il  est  susceptible 
de  recevoir  et  de  livrer,  qu'il  classe  en  quatre  ou  cinq  caté- 
gories, lesquelles  viennent,  à  la  liquidation  ou  inventaire,  se 
résoudre  en  un  compte  unique.  » 

Établissement  de  comptes  d'opérations  et  de  comptes  d'agents 
et  d'un  tableau  économique  d'ensemble  les  regroupant,  c'est 
ainsi  qu'une  comptabilité  économique  nationale  devra  être 
construite.  Car  c'est  bien  dans  le  cadre  d'une  comptabilité 


54  LE    FONDEMENT    :    LA   SOCIO-ECONOMIE 

nationale  que  ce  précurseur  génial  conçoit  la  construction  pra- 
tique d'une  économie  politique.  «Je  demande  que  l'on  éta- 
blisse une  COMPTABILITÉ  DE  LA  FRANCE  (mis  en 
majuscules  par  Proudhon  lui-même),  proclame-t-il  dans  ses 
Carnets,  en  date  du  29  novembre  1847.  La  COMPTABILITÉ 
DE    LA   FRANCE,  voilà  toute  la  question...  » 

Sans  une  comptabilité  économique  révélatrice  des  circuits  de 
production  et  de  répartition,  il  n'y  aura  pas  de  problème  social 
soluble  de  répartition  valable,  de  politique  des  revenus  (écri- 
rait-on aujourd'hui).  Plutôt  que  des  réformes  utopiques,  «  il 
faut  aujourd'hui  un  principe  sur  lequel  tout  le  monde  soit 
d'accord  :  le  principe  de  l'égal  échange,  du  commerce  véri- 
dique,  de  l'équilibre  des  valeurs...  »  [idem,  «  Comptabilité- 
mutualité»).  Mais,  dans  l'état  d'inertie  économique  et  de 
laisser-faire  de  l'économie  classique,  «  la  France,  lance-t-il,  est 
une  maison  de  commerce  qui  ne  tient  pas  d^ écritures  »  (id.) .  Ainsi  «  le 
comptable  apparaît-il  comme  le  véritable  économiste,  à  qui  une  coterie 
de  faux  littérateurs  a  volé  son  nom  sans  qu'il  en  ait  rien  su  » 
{Contradictions  économiques,  ch.  X). 

Et  Proudhon  déplore  le  dédain  profond  qu'affichent  la 
France  et  ses  partis  les  plus  avancés  vis-à-vis  des  statistiques 
et  de  toute  comptabilité  économique;  il  dénonce  fortement 
cette  attitude  utopique  en  proclamant,  dès  ses  premiers  écrits, 
la  nécessité  d'un«  socialisme  scientifique  »  (Premier  mémoire) .  «  On 
ne  sait  rien  de  rien  en  France;  chose  singulière,  il  semble  que 
tous  les  partis  aient  une  égale  horreur  de  connaître.  Les  pha- 
lanstériens  et  leur  système  ne  comptent  pas,  les  économistes 
ne  comptent  pas,  les  démographes  encore  moins  :  c'est  une 
conspiration  de  mauvaise  foi.  »  {Carnets,  24  mai  1847.) 

Mais  Proudhon  ne  se  contente  pas  de  préconiser  la  consti- 
tution d'une  comptabilité  économique  dans  un  cadre  général 
et  de  présenter  son  articulation  en  comptes  d'agents  et  comptes 
d'opérations  regroupables  en  un  tableau  économique  d'en- 
semble. Il  pressent  parfaitement  comment  un  tel  système  se 
présente,  non  seulement  comme  une  sorte  de  rendez-vous  des 
statistiques  grâce  au  cadre  de  cohérence  qu'il  offre,  mais  éga- 
lement comme  un  moyen  de  recouper  et  de  suppléer  les  statistiques 


UNE   COMPTABILITE    ECONOMIQUE  55 

insuffisantes.  «  Rien  n'est  plus  aisé  que  de  régler  tous  ses  comptes, 
de  balancer  toutes  ses  valeurs,  écrit-il  dans  sa  Capacité,  toutes 
ces  quantités  étant  des  fractions  les  unes  des  autres,  elles  peuvent 
se  représenter,  se  compléter,  s'acquitter  et  se  suppléer  récipro- 
quement. C'est  une  spéculation  de  la  plus  simple  arithmétique.  » 
{Capacité,  Ed.  Rivière,  p.  150.) 

Il  va  plus  loin;  il  comprend  la  nécessité  d'intégrer,  dans 
sa  comptabilité  économique,  V Etat  en  tant  qu'agent  économique  et 
intermédiaire  Jinancier.  «  Les  questions  de  crédit  public  et  d'impôt, 
écrit-il  dans  son  chapitre  X  des  Contradictions,  sont  encore  des 
questions  de  comptabilité  commerciale  appliquées  à  l'Etat.  »  Elles 
doivent  être  traitées  dans  le  cadre  d'une  comptabilité  nationale. 
Mais  les  fins  prévisionnelles  et  opérationnelles  qu'il  va  fixer 
à  cette  comptabilité  économique  vont  lui  faire  encore  éprouver 
l'intuition  qu'il  a  des  cadres  futurs  d'une  comptabilité  natio- 
nale. C'est,  nous  le  verrons,  la  construction  d'un  véritable 
tableau  d'échanges  inter-industriels  (dit  encore  :  tableau  entrées- 
sorties)  que  ces  réflexions  vont  suggérer.  Et  il  pressent  son 
utilité  comme  test  de  cohérence  et  comme  moyen  de  prévi- 
sion. 

Une  comptabilité  économique  conçue  dans  un  cadre  national 
et  comportant  des  comptes  d'agents  et  d'opérations,  un  tableau  écono- 
mique d'ensemble  et  un  tableau  d'entrées-sorties,  tel  est  sans  doute, 
grossièrement  esquissé,  et  sans  exposition  systématique,  ce  que 
suggère  à  un  lecteur  attentif  et  averti  toute  une  série  de  déve- 
loppements que  Proudhon  a  consacrés  à  ce  problème,  au  gré 
de  son  œuvre  prolifique,  parfaitement  structurée  dans  son  fond 
et  particulièrement  dispersée  dans  sa  forme. 

La  genèse  et  le  cadre  de  cette  comptabilité  économique  étant 
précisés,  il  convient  de  développer  ce  qui  en  constitue  l'essen- 
tiel, c'est-à-dire  les  buts  que  lui  assigne  Proudhon. 

G.  —  Les  buts  d'une  comptabilité  économique. 

Son  BUT  PREMIER,  nous  l'avons  indiqué,  c'est  de  donner  à 
l'économie  sociale,  envisagée  comme  science  de  production, 
une  formulation  scientifique  qui  en  exprime  mathématiquement 


56  LE   FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ÉCONOMIE 

les  lois  et  les  relations.  C'est  ce  qu'il  exprimait  à  Cournot, 
qui  lui  aussi  voulait  donner  à  l'économie  une  expression  mathé- 
matique, mais  qui  reprochait  au  Jurassien  de  vouloir  y  inté- 
grer «  un  droit  économique  »,  appelé  aussi  par  lui  «  justice  ». 
Mais  à  ce  but  premier  s'ajoute  un  objectif  plus  pragma- 
tique et  une  fin  seconde.  Cet  objectif  plus  pragmatique 
c'est,  nous  l'avons  souligné,  de  grouper  un  ensemble  d'infor- 
mations sûres  et  chiffrables  sur  la  production,  les  échanges, 
les  investissements  et  la  consommation;  et  ceci  afin  de  par- 
venir à  déterminer  l'offre  et  la  demande,  et  dès  lors  «  consti- 
tuer »  la  valeur  (devenue  scientifiquement  utile)  sur  la  base 
d'un  coût  de  travail  entendu  au  sens  large.  Ainsi  serait  donnée 
à  une  politique  de  revenus  et  d'' investissements  une  base  solide  et 
incontestée. 

Pour  remplir  cet  objectif  pragmatique,  Proudhon  sait  qu'il 
ne  suffit  pas  d'avoir  un  cadre,  mais  aussi  un  contenu.  Or  si 
ce  contenu  peut  être  enrichi  par  un  cadre  équilibré  permettant 
de  dégager  par  solde  des  éléments  inconnus  au  départ,  seules 
des  statistiques  détaillées  permettent  de  le  fournir.  D'où  l'im- 
portance exceptionnelle  et  l'acharnement  inlassable  avec  lequel 
Proudhon  demande  la  constitution  de  statistiques  sûres,  nom- 
breuses, détaillées  et  renouvelées. 

Pour  Proudhon,  en  effet,  l'investissement  statistique  est  le 
premier  par  ordre  d'urgence.  Seul  il  permettra  une  organisa- 
tion vraiment  scientifique  de  l'économie  et  de  la  politique 
économique.  A  la  veille  de  la  Révolution  de  1848,  dans  ses 
Carnets  intimes,  cette  préoccupation  revient  comme  un  leit- 
motiv :  «  Organiser  la  statistique,  note-t-il  en  mars  1847.  La 
société  est  pauvre  parce  qu'elle  ne  se  connaît  pas  elle-même.  » 

Plus  loin,  on  lit  encore  : 

«  Les  causes  de  la  misère  se  résument  dans  : 

1°  les  intérêts  du  capital; 

2"^  l'intolérance  et  les  privilèges; 

30  le  bénéfice  de  l'entreprise; 

40  le  parasitisme  des  inutiles  et  improductifs; 

50  les  perturbations  provenant  de  V insuffisance  statistique  et 
de  l'incapacité  du  travailleur,  double  cause  qui  amène  l'in- 


UNE    COMPTABILITÉ    ÉGONOMIQ,UE  57 

certitude  de  la  production  et  détruit  la  proportionnalité  des 
valeurs.  »  {Carnets,  6  mars  1946.) 

Dès  lors,  «  créer  la  statistique  »  est  pour  lui  une  réforme  aussi 
primordiale  que  «faire  cesser  V exploitatioii  capitaliste,  solidariser 
la  propriété,  supprimer  V agiotage,  et  augmenter  la  capacité  industrielle 
des  travailleurs».  [Carnets,  6  mars  1846.) 

Il  ajoute  ailleurs  :  «  La  statistique  n'est  que  le  résumé  de  la 
comptabilité.  »  {Carnets,  20  mars.)  Quelques  pages  après,  on 
découvre  le  projet  d'un  journal  intitulé  «  Le  comptable  »,  avec 
pour  devise  :  «  Omnia  in  pondéra  et  mensura.  » 

Enfin,  à  un  mois  de  la  révolution  (5  janvier  1848),  on  peut 
lire,  sous  le  titre  :  «  Ce  que  nous  ferons  au  lendemain  de  la 
Révolution  »,  l'énoncé  d'une  série  de  lois  révolutionnaires,  dont 
une  «  loi  pour  V organisation  d'un  service  statistique  pour  toute  la 
France,  attaché  au  ministère  du  Commerce.  Cette  loi,  sou- 
ligne-t-il,  est  fondamentale  »;  et  une  «  loi  sur  la  comptabilité  qui 
ordonne  à  chaque  citoyen  de  tenir  compte  de  ses  recettes  et 
dépenses,  de  ses  opérations  de  commerce  et  d'industrie,  et  qui 
l'oblige  à  présenter  ses  comptes  à  toute  réquisition  ».  Ainsi, 
quand  éclate  la  Révolution  de  1 848,  le  voit-on  décidé  à  deman- 
der l'instauration  de  statistiques  et  de  comptabilité  commer- 
ciale obligatoires,  qui  fourniront  les  données  indispensables  à 
l'établissement  d'une  véritable  comptabilité  nationale. 

«  La  statistique  existe  à  peine,  sans  laquelle  l'Etat  et  la  Société 
ti'oîit  qu'une  existence  instinctive  et,  ne  pouvant  se  rendre  compte 
de  rien,  naviguent  d'écueil  en  écueil,  de  naufrage  en  naufrage.  » 
(Programme  révolutionnaire.) 

Déjà,  cinq  ans  auparavant,  dans  la  Création  de  V  Ordre,  il 
écrivait  :  «  Quel  peut  être  le  but  de  cette  immense  statistique 
industrielle  et  commerciale,  de  ces  longues  enquêtes,  de  ces 
calculs  et  de  ces  savantes  combinaisons  autrefois  inconnus  des 
gens  de  commerce?  Que  signifie  cette  instruction  presque  uni- 
verselle par  laquelle  on  prépare  la  jeunesse  aux  affaires?  Si 
ce  n'est  pas  le  besoin  de  sécurité  et  de  franchise  qui  tend  à 
se  soumettre  les  oscillations  de  l'offre  et  de  la  demande,  et  par  suite 
à  prévenir  les  crises  qui  en  résultent,  à  proportionner  les  productions 
aux  besoins,  à  discipliner  les  industries  rivales,  à  arrêter  les  prix 


58  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO- ÉCONOMIE 

de  vente  sur  les  prix  de  production.  »  [Création  de  V  Ordre,  p.  253.) 
Et,  dans  son  livre  terminé  sur  son  lit  de  mort  (La  Capacité),  il 
réclamera  encore  «  des  statistiques  détaillées  et  souvent  renou- 
velées, des  informations  précises  sur  les  besoins  et  les  existences, 
une  décomposition  loyale  des  prix  de  revient...  »  (Ed.  Rivière, 

P-  155)- 

Mais  la  fin  seconde  de  sa  comptabilité  économique  ne  se 

limite  pas  à  créer,  dans  un  cadre  comptable,  un  ensemble 
d'informations  chiffrables  sur  la  production,  les  investissements 
et  la  consommation.  Cet  objectif  pragmatique  débouche  sur 
des  préoccupations  plus  profondes.  Cette  fin  seconde,  c'est  ce 
que  Proudhon  appelle  «  la  constitution  de  la  valeur  »  et,  coroUai- 
rement,  «  la  détermination  des  travaux  et  salaires  »,  c'est-à-dire  la 
régularisation  de  la  production  et  de  la  répartition  (ou,  si  l'on  aime 
mieux,  l'équilibre  dynamique,  physique  et  financier  des  res- 
sources et  des  emplois  et  l'élaboration  scientifique  d'une  poli- 
tique des  revenus  en  résultant). 

Aussi  la  grande  affaire  reste-t-elle,  pour  Proudhon,  la  cons- 
titution de  la  valeur,  c'est-à-dire  l'équation  entre  le  travail 
utile  (la  demande  de  produits  et  de  services)  et  le  travail- 
échange  (l'offre  en  produits  réalisés  ou  en  services),  bref,  dans 
son  optique  de  comptabilité  nationale,  l'équilibre  des  ressources 
et  des  emplois.  C'est  à  ce  propos  qu'il  pressent  la  possibilité 
de  ce  qui  deviendra  un  siècle  après,  avec  Léontieff,  «  le  tableau 
d'échanges  inter-industriels  »,  base  de  toute  véritable  compta- 
bilité économique  prévisionnelle.  «  Pas  un  homme,  écrit-il  dans 
son  Premier  mémoire  (1840),  pas  un  homme  qui  ne  vive  de  plu- 
sieurs milliers  d'industries,  pas  un  travailleur  qui  ne  reçoive 
de  la  société  tout  entière  sa  consommation...  Toutes  les  indus- 
tries se  réunissent  par  des  rapports  mutuels  en  un  faisceau 
unique...  toutes  les  productions  se  servent  réciproquement  de  fin  et  de 
moyen.  » 

L'idée  revient  dans  sa  Création  de  r  Ordre  (1843)  ^.  L'insis- 
tance est  encore  mise  sur  les  échanges  inter-industriels  et  la 
nécessité  d'une  centralisation  comptable  de  ces  derniers.  «  L'uti- 

I.  Création  de  r  Ordre,  p.  253. 


UNE   COMPTABILITE    ECONOMIQUE  59 

lité  du  produit  étant  la  condition  nécessaire  de  l'échange,  la 
société  ne  peut  subsister  dans  des  communications  actives  entre 
les  différentes  espèces  d'industries,  sans  une  centralisation  commer- 
ciale. »  Mais  c'est  dans  ses  Contradictions  économiques,  au  chapitre 
consacré  à  la  valeur,  que,  dans  le  cadre  d'une  comptabilité 
nationale,  l'idée  d'un  tableau  des  échanges  inter-industriels  se 
précise  et  qu'il  conçoit  la  possibilité  d'une  comptabilité  prévi- 
sionnelle. 

Proudhon  part  toujours  de  son  problème  de  la  constitution 
de  la  valeur  et  pose  d'abord  la  nécessité  d'un  cadre  résumant 
l'ensemble  des  données  de  la  comptabilité  nationale,  c'est- 
à-dire,  dans  le  langage  des  comptables  nationaux  français,  d'un 
«  tableau  économique  d'ensemble  ». 

«Je  suppose  donc  une  force  qui  combine  dans  des  propor- 
tions certaines  les  éléments  de  la  richesse  et  qui  en  fait  un  tout 
homogène...  Tout  ceci  posé,  on  conçoit  qu'à  un  moment  donné 
la  proportion  des  valeurs  formant  la  richesse  puisse,  à  force  de 
statistiques  et  d'inventaires,  être  déterminée  ou  tout  du  moins 
approximée.  »  «  Cette  méthode,  précise-t-il,  appliquée  à  la 
détermination  des  valeurs,  n'a  rien  qui  répugne,  ce  n'est  après 
tout  (\VLune  affaire  de  comptabilité  ^.  »  Mais  aussitôt  deux  obser- 
vations se  révèlent  à  lui.  Pour  établir  une  comptabilité  natio- 
nale susceptible  de  se  résimier  en  un  seul  tableau  économique 
d'ensemble,  cela  nécessitera  «  des  milliers  et  des  milliers  de  tra- 
vaux semblables  ^  »  et  un  grand  nombre  de  tableaux  préalables. 
D'autre  part  —  et  Proudhon  semble  considérer  plus  spécia- 
lement cette  sorte  de  tableau  d'échanges  inter-industriels  sur 
lequel  se  concentre  son  intérêt  — ,  il  y  aura  également  nécessité 
de  réviser  constamment  sur  ce  tableau  les  chiffres  établis  en 
coût  de  travail,  car  «  la  proportion  »  de  travail  varie  sans  cesse  ^ 
au  cours  du  temps.  Proudhon  affleure  là  le  problème  de  la 
variation  des  «  coefficients  techniques  »  bien  connus  des  praticiens 
du  tableau  d'échanges  inter-industriels.  Il  voit  très  bien  que 
cette  variation  est  liée  au  gain  de  productivité  et  au  progrès  technique 

1.  Contradictions  économiques,  p.  83. 

2.  Id. 

3.  Id. 


60  LE   FONDEMENT    :    LA   SOCIO-ÉCONOMIE 

et  que  ces  derniers  sont  entraînés  «  par  une  heureuse  combi- 
naison d'efforts,  par  la  division  du  travail,  ...l'emploi  de 
quelques  machines,  la  direction  mieux  entendue  des  agents 
naturels  ^  ».  Mais,  malgré  les  efforts  considérables  que  cela 
suppose,  ce  problème  ne  lui  semble  pas  insoluble.  Si  par  cette 
variation,  l'évaluation  du  produit  changera  «  sur  le  tableau  des 
éléments  de  richesse  ^  »,  sa  valeur  en  coût  de  travail  (entendue 
au  sens  proudhonien  du  terme)  «  n'en  sera  pas  moins  rigou- 
reusement déterminée  ».  Ainsi,  Proudhon  a-t-il  foi  en  la  possi- 
bilité non  seulement  d'établir  une  comptabilité  rétrospective,  mais 
également  de  dresser  une  véritable  comptabilité  prévisionnelle,  c'est- 
à-dire  un  budget  économique. 

Une  phrase  du  même  chapitre  déjà  citée  des  Contradictions 
économiques  est  particulièrement  significative  à  cet  égard.  Et  là 
encore  Proudhon  se  révèle  obsédé  par  la  «  constitution  de  la 
valeur  »  :  «  J'ai  cité  Ricardo  comme  ayant  donné  pour  un 
cas  spécial  une  règle  positive  de  comparaison  des  valeurs.  Les 
économistes  ont  fait  mieux;  chaque  année  ils  recueillent  dans 
les  tableaux  de  statistique  la  moyenne  de  toutes  les  mercu- 
riales... Cette  moyenne  arrive  trop  tard  :  mais  qui  sait  si  l'on 
ne  pourrait  pas  à  Vavance  la  découvrir,  est-il  un  économiste  qui 
ose  dire  non  ^  ?  » 

Proudhon  ne  craint  pas  d'affirmer  qu'un  jour  viendra  où 
le  calcul  économique,  se  faisant  prévisionnel,  permettra  de 
dominer  les  aléas  économiques,  constituera  la  valeur  travail 
et  mettra  au  rang  des  «  erreurs  de  compte  »  les  prétendues 
lois  de  l'économie  classique. 

Il  pressent  de  même  le  rôle  grandissant  que  pourront  jouer 
les  mathématiques  :  «  Le  jour  approche  où  toutes  les  chances  étant 
soumises  au  calcul,  l'économie  politique  proférera  cet  apho- 
risme :  C'est  à  l'acheteur  à  fixer  la  quotité  du  produit.  C'est 
au  fabricant  à  fixer  la  valeur  pour  la  quantité  de  travail.  Alors 
seulement  la  double  formule  de  Smith  trouvera  sa  pleine  appli- 
cation :  a)  la  division  du  travail  est  limitée  par  l'étendue  du 

1.  Contradictions  économiques,  p.  83. 

2.  Id.,  p.  84. 

3.  Contradiction<i  économiques,  p.  79. 


UNE    COMPTABILITE    ECONOMIQUE 


6i 


marché;  b)  la  consommation  et  la  production  doivent  se  balancer 
l'une  par  l'autre.  » 

Et  de  montrer  alors  comment,  partant  de  l'économie  envi- 
sagée comme  science  du  travail,  il  en  arrive  à  une  conception 
comptable  et  quasi  mathématique  de  la  science  économique. 
«  On  remarquera  comment  l'idée  fondamentale  conduit,  par 
des  équations  successives,  à  la  constitution  de  la  science  et  lui  donne 
un  caractère  mathématique  ^.  »  Cette  allure  mathématique  mar- 
quera du  reste  les  premiers  socialistes  proudhoniens  auxquels 
les  socialistes  idéalistes  reprocheront  «  leurs  arguments  secs, 
tranchants,  d'allure  mathématique  ^  ». 


Mais  Proudhon  lui-même  n'entendait  pas  réduire  l'économie 
à  une  comptabilité  économique.  Le  problème  même  de  la 
«  constitution  de  la  valeur  »  débouche  pour  Proudhon  sur  celui 
d'une  politique  des  revenus.  C'est  même  la  fin  dernière  qu'il 
assume  à  la  comptabilité  économique,  et  c'est  à  ce  point  précis 
que  s'établit  le  pont  entre  la  science  de  la  production  basée 
sur  la  comptabilité  économique  et  la  science  de  la  répartition 
formulée  en  un  droit  économique.  «  Quel  rapport,  interroge-t-il, 
entre  le  droit...  et  la  fixation  d'un  juste  salaire,  entre  V égalité 
de  la  loi  et  l'équilibre  des  services  et  produits?  »  {Capacité,  p.  142.) 
Celui  «  d'une  détermination  des  travaux  et  des  salaires.  Jadis,  cette 
idée  eût  été  un  scandale.  Aujourd'hui  elle  n'a  rien  que  de 
logique  ».  Pour  apprécier  la  rentabilité  de  la  journée  d'un  tra- 
vailleur «  il  faut  savoir  de  quoi  elle  se  compose,  quelle  quantité 
entre  dans  la  formation  des  prix  et  s'il  ne  s'y  rencontre  pas 
des  éléments  étrangers,  des  non- valeurs  ». 

Dès  lors,  sur  la  base  d'une  comptabilité  économique,  pourra 
être  constamment  établi  un  barème  «  de  la  journée  de  travail  », 
selon  les  «  industries  et  professions  ».  Cette  journée  de  travail 
étant  définie  comme  la  «  quantité  de  services  et  de  production 

1.  Création  de  l'Ordre,  p.  253. 

2.  «  Les  débuts  du  parti  socialiste  »,  par  Albert  Richard,  Rcv.  pol. 
et  parlent.,  1897,  t.  I,  p.  88. 


62  LE    FONDEMENT    :    LA   SOCIO-ÉCONOMIE 

de  valeurs  qu'un  homme  de  force,  d'intelligence  et  d'âge  moyens 
peut  fournir  dans  un  intervalle  donné  ». 

Mais  cette  comptabilité  économique  et  ses  résultats  laissent 
entier  le  problème  de  l'organisation  du  travail.  Quelle  est  la 
«  réalité  organique»  de  la  société  économique?  Qjuelles  sont  les 
lois  qui  doivent  régir  son  travail?  Quels  caractères  doivent 
revêtir  les  fonctions  individuelles  qui  constituent  son  «  corps 
économique»?  Qjaelles  règles  vont  présider  à  l'aménagement 
des  postes  et  à  l' attribution  des  instruments  de  travail?  Autant  de 
questions  auxquelles  seule,  selon  Proudhon,  une  sociologie 
ÉCONOMIQUE  peut  répondre.  Car  c'est  elle  qui  permet  la  for- 
mation d'une  science  de  l'organisation  du  travail,  d'une  science 
qui  constitue  la  deuxième  partie  d'une  économie  politique 
érigée  en  socio-économie. 


Chapitre  II 
UNE   SOCIOLOGIE    ÉCONOMIQUE 


A  la  racine  de  cette  conception  sociologique  de  l'organisa- 
tion économique  se  retrouve,  pivot  de  toute  la  construction 
proudhonienne  et  soubassement  de  toute  sa  construction  écono- 
mique, le  travail  ^.  L'économie  est  la  «  science  du  travail  ».  Dès 
lors,  le  travail  étant  intelligence  de  l'homme  sur  la  matière, 
homme  et  matière  sont  les  deux  pôles  de  l'économie  politique. 
Comme  science  «  mi-matérielle  »  (Création  de  V  Ordre),  elle 
apparaît  comme  une  comptabilité  avec  ses  «  lois  »  ;  comme 
science  humaine,  elle  se  révèle  avec  ses  «  forces  »  comme  une 
branche  d'une  psycho-sociologie.  Et  dès  lors,  «  l'économie  poli- 
tique fait  partie  constituante  d'une  science  sociale  »  [Contra- 
dictions économiques,  t.  I,  ch.  I).  «  Des  forces  et  des  lois,  voilà 
ce  qui  fait  la  réalité  de  l'économie  »  {Justice,  l'État),  Des  lois 
économiques,  des  forces  socio-économiques  et  les  équilibrant 
dynamiquement,  un  droit  mutualiste  économique,  telle  est  en 
fait  pour  Proudhon  la  constitution  d'une  véritable  science 
économique. 

Toute  l'erreur  de  l'économie  classique  a  été  de  considérer 
l'économie  comme  «  une  science  de  la  production  terrestre  » 
et  non  comme  «  une  science  de  la  production  humaine  ».  Or, 
le  «  moi  humain  manifesté  par  le  travail...  est  le  champ  d^ exploration 
de  V économie  politique  ».  Mais  l'homme-producteur  n'est  pas  isolé 
dans  le  contexte  productif.  Le  travail  économique  n'est  pas 
un  travail  insolidaire.  L'homme  est  lié  aux  autres  par  ses  besoins, 


toute 


I.  Création  de  l'Ordre  :  «  Le  travail  est  l'axe  autour  duquel  se  meut 
ite  l'économie  politique  »,  ch.  VI. 


64  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ÉCONOMIE 

par  la  division  du  travail  et  la  nécessité  de  l'échange  qui  en 
résulte.  Ainsi  les  lois  du  travail  le  rendent  solidaire  de  la  société 
qu'il  suscite  et  sans  laquelle  il  ne  peut  vivre. 

L'organisation  collective  du  travail  crée  une  solidarité  de 
fait  entre  tous  les  travailleurs.  Elle  engendre  un  accroissement 
de  la  production  et,  partant,  des  richesses  distribuables.  Elle 
spécialise  les  tâches  individuelles,  les  attributions. 

Or,  ces  trois  faits  sont  liés.  C'est  V effort  collectif  qui  engendre 
cette  solidarité  de  fait,  ce  surplus  de  production,  et  corollairement 
une  spécification  des  fonctions,  une  limitation  des  attributions  indi- 
viduelles. 

L'économiste  classique  a  isolé  ces  trois  effets  de  la  loi  du 
travail.  Il  a  ignoré  la  «  force  collective  »,  attribué  arbitraire- 
ment le  «  surplus  collectif»  et,  faisant  fi,  pour  la  répartition 
de  celui-ci,  de  la  participation  de  tous  à  l'effort  collectif,  il 
n'a  considéré  qu'isolément  les  fonctions  parcellaires  des  tra- 
vailleurs, au  lieu  de  les  envisager  dans  leur  «  communauté 
d'action  »  au  sein  de  l'entreprise,  au  lieu  de  les  considérer 
comme  les  «  vmités  organiques  »  d'un  «  atelier  »  et  les  éléments 
constituants  d'une  société  économique. 

Il  y  eut  ainsi  plus-value  collective  et  «  erreur  de  compte  »  vis- 
à-vis  de  la  personne  du  salarié. 

A  la  lumière  de  ces  faits,  il  apparaît  que  seule  une  sociologie 
peut  permettre  d'expliquer,  en  les  réintégrant  dans  leurs  cadres 
sociaux,  les  caractères  collectifs  des  phénomènes  économiques  d'où  s'in- 
duisent l'existence  d'une  plus-value  collective,  celle  d'une  «  force 
collective  »  et,  par  voie  de  conséquence,  l'existence  de  lois 
sociologiques  organisatrices  de  la  fonction  et  d'une  société  éco- 
nomique réelle. 

Comme  telle,  cette  sociologie  économique  s'intègre  pour 
Proudhon  à  l'économie  politique.  Elle  en  constitue  une  partie, 
et  sert  de  base  à  l'organisation  du  travail,  de  la  fonction  des 
travailleurs  et  de  la  société  économique. 


UNE    SOCIOLOGIE    ÉCONOMIQUE  65 

§  I.  Une  SOCIOLOGIE  de  l'organisation  du  travail. 

Pour  comprendre  la  nature  et  la  portée  de  cette  sociologie 
économique,  il  convient  de  saisir  son  point  de  départ,  ses  points 
d'aboutissement  et  le  contenu  qui  s'en  infère.  Son  point  de 
départ,  c'est  une  sociologie  du  travail.  C'est  à  partir  d'une 
réflexion  sur  les  lois  fondamentales  du  travail  tel  qu'il  s'observe 
en  société,  le  dégagement  de  lois  sociologiques  révélées  par 
l'organisation  spontanée  de  ce  travail  en  société.  Son  point 
d'aboutissement  c'est,  croisée  avec  ce  que  C.  Bougie  appelle 
une  «  sociologie  de  comptable  »  {La  Sociologie  de  Proudhon, 
p.  189),  une  sociologie  du  droit.  Elle  n'est  autre  qu'une  sociologie 
permettant,  à  l'aide  des  lois  sociales,  de  dégager  la  «  balance  » 
des  forces  socio-économiques  qui  composent  la  société  du  travail, 
et  d'exprimer  — •  par  une  «  jurisprudence  qui  n'est  l'art  que  de 
trouver  l'équation  des  antinomies  sociales»  [Correspondance,  lettre 
à  Beslay  du  27  août  1856),  —  un  droit  latent,  spontané,  en  un 
droit  objectif  qui  tienne  compte  de  tous  les  agents  sociaux  et 
des  lois  régissant  leurs  relations. 

Pour  spécialisée  que  puisse  apparaître  au  premier  abord  cette 
sociologie  économique,  elle  n'en  revêt  pas  moins  à  l'intérieur 
même  du  cadre  économique  un  aspect  très  général.  En  effet, 
elle  a  pour  objet,  non  seulement  la  société  économique,  (et  les 
groupes  économiques  en  tant  qu'organes  de  ce  «  corps  social  ») 
mais  les  travailleurs  individuels  eux-mêmes  envisagés,  dans  leur 
«fonction  »,  économique  comme  «  l'unité  organique  »  {Créa- 
tion de  r  Ordre,  n^  412),  la  cellule  de  base  de  la  société. 

A.  —  De  r   «  organographie   sociale  »  à  la  <(  constitu- 
tion sociale  ». 

Ainsi  conçue,  cette  sociologie  économique  paraît  intégrer 
une  sorte  de  psycho-sociologie.  En  fait,  pour  Proudhon,  l'or- 
ganisation des  fonctions  des  travailleurs,  «  l'organographie 
sociale»  {Création  de  U Ordre,  n°  552),  est  le  corollaire  de  l'or- 
ganisation de  la  société,  de  la  «  constitution  sociale  ».  C'est  l'en- 

3 


66  LE  FONDEMENT  :  LA  SOCIO- ÉCONOMIE 

semble  qui  constitue  1'  «  organisation  du  travail  ».  Ces  deux  réa- 
lités sont  soumises  aux  mêmes  lois  du  travail  et  le  «  travailleur 
collectif»  qu'est  la  société  économique,  comme  le  travailleur 
individuel  qui  est  en  quelque  sorte  «  sociétaire  »  de  la  société, 
forment,  pour  l'étude  de  la  réalité  sociale,  un  tout  solidaire  et 
indissociable. 

* 
*    * 

Pour  saisir  le  développement  de  la  sociologie  économique 
proudhonienne,  il  faut  donc  partir  d'abord  d'une  sociologie  du 
travail.  En  effet,  comme  partie  d'une  socio-économie  conçue 
comme  une  science  du  travail,  elle  a  trait  «  au  travail  considéré  sub- 
jectivement dans  sa  division  et  dans  ses  séries  ».  On  se  retrouve  donc 
au  point  de  départ  de  la  réflexion  économique  de  Proudhon  : 
les  deux  lois  fondamentales  du  travail  en  société  sont  la  division 
du  travail  et  son  corollaire,  la.  force  collective.  Ce  sont«  les  consé- 
quences spéciales  »  de  ces  lois  envisagées  non  plus  «  dans  le 
produit  »  (optique  de  la  production  de  la  comptabilité  écono- 
mique) mais  «  dans  le  travailleur  »,  qui  constituent  «  la  science 
de  l'organisation,  deuxième  section  de  l'économie  politique  » 
{Création  de  l'Ordre,  n°  380). 

Quel  est  donc,  au  premier  chef,  l'objet  de  cette  science  de 
l'organisation  du  travail?  «  Le  travailleur.  »  Quel  est  ce  tra- 
vailleur? Dans  la  réalité  socio-économique,  c'est  indissoluble- 
ment lié  :  la  série  des  travailleurs  individuels,  ou  plutôt  les  «fonc- 
tions »  économiques  de  ces  travailleurs  individuels  que  leur 
caractère  même  de  fonctions  socio-économiques  rend  nécessai- 
rement associées  entre  elles,  et  reliées  à  leur  tour  à  la  société 
tout  entière.  C'est  en  même  temps  le«  travailleur  collectif»,  c'est- 
à-dire  la  «  société  économique  »  résultant  de  l'association  des 
travailleurs  et  immanente  à  chacun  d'eux,  mais  dont  la  réa- 
lité sociale,  et  la  «  force  collective  »  qui  l'exprime,  dépasse  la 
sommation  des  unités  et  des  énergies  individuelles  qui  la 
constituent.  En  fait,  le  travailleur  personnel  envisagé  dans  sa 
fonction  et  le  travailleur  collectif  manifesté  par  la  société  éco- 
nomique sont  en  inter-relation  étroite  —  plus  même,  en  inter- 


UNE    SOCIOLOGIE    ÉCONOMIQUE  67 

dépendance.  Ils  ne  sauraient  subsister  l'un  sans  l'autre;  ils 
s'engendrent  réciproquement  et  sont  soumis  aux  mêmes  lois 
de  travail.  A  travers  la  division  du  travail  qui  se  traduit  par 
la  constitution  de  fonctions  économiques,  et  à  travers  la  force 
collective  qui  manifeste  l'existence  de  la  société  économique 
agit  la  même  loi,  «  les  deux  faces  corrélatives  d'une  même  loi 
de  travail  ».  Dès  lors,  entre  l'organisation  des  fonctions  des 
travailleurs  individuels  et  l'organisation  de  la  société  écono- 
mique, il  y  a  un  rapport  aussi  étroit  que  celui  qui  existe  entre 
des  organes  constituants  et  l'organisme  qui  les  rassemble.  Aussi, 
si  les  conséquences  de  la  loi  économique  de  la  division  du  travail 
permettent  de  découvrir  les  lois  sociologiques  régissant  l'orga- 
nisation des  fonctions,  de  celles-ci,  de  pair  avec  la  loi  corré- 
lative de  la  force  collective,  on  pourra  déduire  les  lois  socio- 
logiques régissant  l'organisation  de  la  société. 

Dans  un  passage  essentiel  de  la  Création  de  V  Ordre,  après 
avoir  montré  comment  l'analyse  du  travail  l'a  conduit  d'une 
comptabilité  économique  à  une  sociologie  économique,  du  pro- 
duit au  travailleur,  Proudhon  souligne  comment,  de  l'orga- 
nisation du  travailleur  et  de  sa  fonction,  il  va  être  amené  à 
déduire  une  organisation  de  la  société.  «  Le  travail  analysé 
dans  ses  effets  nous  a  donné  successivement,  par  équations 
sérielles,  les  notions  de  produit,  valeur,  capital  et  salaire, 
lesquelles,  analysées  à  leur  tour  et  suivies  de  toutes  leurs  appli- 
cations, transformations  et  combinaisons,  constituent  la  pre- 
mière partie  de  la  science  économique.  Le  travail  considéré 
dans  sa  division  nous  découvrira  les  caractères  essentiels  de  la 
fonction,  les  conditions  qui  rendent  les  fonctions  utiles  et  nor- 
males, et,  de  ces  conditions  fondamentales,  nous  en  arriverons, 
par  une  sorte  d^ intégration,  à  l'organisation  de  la  société.  »  {Création 
de  r  Ordre,  n»  415.) 

Ainsi  l'organisation  des  fonctions  et  l'organisation  de  la 
société  se  déduisent  mutuellement.  Le  travailleur  —  personne  — 
et  la  société  travailleuse  s'engendrent  réciproquement.  Et, 
comme  Proudhon  le  montrera,  les  lois  de  l'un  sont  les  corollaires 
de  l'autre.  La  loi  de  création  de  la  fonction  sera  la  «  division 
du  travail  »  ;  elle  aura  pour  corollaire  la  loi  de  manifestation 


68  LE   FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ÉCONOMIE 

de  l'existence  de  la  société  qu'est  la  «force  collective».  La  loi  de 
FONCTIONNEMENT  de  la  société  se  découvrira  dans  1'  «  antago- 
nisme» compétition;  elle  aura  pour  corollaire  \di« spécification» 
de  la  fonction,  significative  de  la  liberté  du  travailleur.  La  loi 
d'organisation  de  la  société  sera  la  «  série  »,  c'est-à-dire  l'équili- 
bration dynamique  des  éléments  irréductibles  et  solidaires  qui 
la  constituent.  La  loi  corollaire  de  la  fonction  sera  la  «  composi- 
tion »  qui  reflétera  les  mêmes  caractères  de  variété  et  d'unité. 

En  fait,  si  Proudhon  part  de  la  fonction,  organe  social,  pour 
aboutir  à  la  société,  organisme  social,  c'est  qu'il  entend  mon- 
trer, à  l'inverse  de  l'individualisme  classique  et  de  l'univer- 
salisme  traditionaliste  ou  communiste  (cf.  Idée  de  droit  social, 
Gurvitch,  p.  343),  que  pour  fonder  cette  organisation  du  travail 
on  ne  saurait  ni  assimiler  l'homme  à  la  société,  ni  rendre  cette 
société  transcendante  ou  tout  au  moins  supérieure  à  l'homme. 
Comme  l'a  souligné  très  clairement  Georges  Gurvitch,  «  L'ordre 
est  pour  Proudhon  un  ordre  autonome  et  immanent  auquel 
participent  toutes  les  personnes  individuelles  en  tant  qu'élé- 
ments indispensables  de  cette  activité...  l'individu  et  le  groupe 
ne  peuvent  être  séparés  l'un  de  l'autre  et  s'engendrent  récipro- 
quement. »  (Ouvrage  cité,  p.  339.)  Ainsi  la  personnalité  et  la 
liberté  de  l'homme  travailleur  sont-elles  la  condition  du  déve- 
loppement d'une  société  progressiste.  Là  est  l'erreur  de  Vuni- 
versalisme,  qui  considère  l'homme  comme  une  simple  unité  sou- 
mise à  une  collectivité  supérieure  et  qui  aboutit  à  la«  déchéance 
de  la  personnalité  »  {Justice,  première  étude)  et  au  despotisme. 
Là  est  l'erreur  corrélative  de  l'individualisme  et  du  nominalisme, 
qui,  sous  prétexte  de  libérer  l'homme,  l'isolent,  l'abstraient  de 
la  société.  Et  «  comme  la  fantaisie  et  l'anarchie  sont  impra- 
ticables dans  la  nature,  force  est  à  ces  nominalistes  de  faire 
appel  à  la  force»  {Pornocratie,  Ed.  Lacroix,  p.  121).  Ainsi 
—  oublieux  de  la  solidarité  et  de  la  réciprocité  qui  font  vivre 
les  hommes  —  ils  aboutissent  à  leur  donner  une  liberté  riche 
de  droits  fictifs  et  pauvre  de  pouvoir,  soumise  en  fait  à  l'ar- 
bitraire de  chacun  et  pratiquement  à  la  force. 

«  C'est  ainsi  que,  partant  des  deux  points  extrêmes  de  la 
raison,  on  arrive  à  la  tyrannie.  »  (Jd.) 


UNE   SOCIOLOGIE    ÉCONOMIQUE  69 


B.  —  La  relation    travailleur-sociétaire  et  société  tra- 
vailleuse. 

En  réalité,  l'homme  «  n'est  homme  que  par  la  société, 
laquelle  ne  se  soutient  que  par  l'équilibre  des  forces  qui  la 
constituent  »  [Premier  mémoire,  Éd.  Rivière,  p.  310).  Cette 
phrase,  Proudhon  la  répétera  dans  ses  Contradictions  économiques 
et  la  commentera  sans  cesse  dans  ses  autres  ouvrages.  Ainsi 
sa  sociologie  économique  va-t-elle  s'appuyer  sur  la  formation, 
le  respect  et  le  développement  simultanés  de  la  personnalité 
individuelle  et  de  la  personnalité  collective.  «  Toutes  les  têtes 
sont  sacrées,  souligne-t-il  dans  La  Guerre  et  la  paix  (Éd.  Rivière, 
p.  158),  La  société  n'existe  que  pour  leur  conservation.  »  «  La 
personnalité,  répète-t-il,  est  la  fin  suprême.  »  «  Il  ne  s'agit  pas 
de  tuer  la  liberté  individuelle  mais  de  la  socialiser.  »  {Contra- 
dictio7is  économiques,  t.  I,  p.  72.) 

Mais,  corrélativement,  il  affirme  que  l'homme  fait  «  partie 
intégrante  de  l'existence  collective  »  {Justice,  6^  étude) .  «  Il  est 
immergé  dans  la  société  et  il  ne  peut  s'en  séparer  que  pour 
tomber  dans  le  néant.  »  (Id.)  «  Hors  de  la  société,  l'homme 
est  une  matière  exploitable,  un  instrument  capitalisé.  »  {Pre- 
mier mémoire,  Éd.  Rivière,  p.  314.) 

Sur  le  plan  socio-économique,  c'est  l'existence  de  la  société 
et  la  constitution  de  rapports  organisés  qui  donnent  à  l'homme 
une  liberté  efficiente.  «  L'homme  le  plus  libre  est  celui  qui 
entretient  le  plus  de  rapports  avec  ses  semblables.  »  Qu'est-ce 
que  la  liberté?  «  La  liberté,  c'est  la  balance  des  droits  et  des 
devoirs,  rendre  un  homme  libre  c'est  le  balancer  avec  les 
autres.  »  {Premier  mémoire,  p.  242.)  Or,  seules  la  comptabilité 
économique  et  la  sociologie  économique  peuvent  déterminer 
le  droit  et  l'avoir,  l'équilibre  des  hommes  en  société,  la  juste 
«  balance  »  des  fonctions.  Et  qu'est-ce  que  l'égalité,  si  l'on  fait 
abstraction  de  l'équivalence  des  fonctions  économiques?  Une 
fiction  ou  une  mutilation.  C'est  l'organisation  de  la  société 
économique  qui  donne  à  l'égalité  un  contenu  libérateur.  «  Par 
la  division  du  travail,  l'égalité  commence  à  se  manifester  non 


70 


LE   FONDEMENT    :    LA   SOCIO- ECONOMIE 


plus  comme  une  identité  dans  la  pluralité,  mais  comme  une 
équivalence  dans  la  variété.  »  C'est  par  cette  même  division 
du  travail,  qui  entraîne  corrélativement  «  la  communauté  d'ac- 
tion engendrée  »  par  la  «  force  collective  »  [Création  de  V  Ordre, 
no  380)  que  «  l'organisme  social  est  constitué  en  principe  », 
et  que  «  l'homme  collectif  vient  à  naître  ».  Ainsi,  alors  même 
que  l'homme  désirerait  se  séparer  de  la  société,  il  ne  le  pourrait 
pas.  Il  naît  homme  en  société  comme  il  naît  avec  un  cœur 
et  des  bras.  «  Il  avait  la  faculté  de  devenir,  la  société  l'a  fait 
être.  »  {Premier  mémoire,  p.  236.)  Il  n'y  entre  point  par  le  fait 
d'un  contrat  résultant  de  sa  volonté  individuelle;  sa  naissance 
et  le  fait  sociétaire  du  travail  le  rendent  inéluctablement  associé. 
«  Quand  même  nous  voudrions  n'être  point  associés,  la  force 
des  choses,  les  besoins  de  notre  consommation,  les  lois  de  la 
production,  le  principe  mathématique  de  l'échange  nous  asso- 
cient. »  (Premier  mémoire.) 

La  sociologie  de  Proudhon,  en  cherchant  à  dégager  les  lois 
sociologiques  du  travail,  en  vient  ainsi  à  prouver  l'intégration 
économique  de  l'homme  à  une  société  de  fait,  qui  existe  réelle- 
ment préalablement  à  toute  convention.  «  Sous  l'indice  des  idées 
du  xviii*^  siècle,  l'homme  est  censé  ne  faire  partie  de  la  société 
que  par  suite  d'un  consentement  exprimé  ou  tacite.  D'après 
la  science  nouvelle,  l'homme,  qu'il  le  veuille  ou  non,  fait  partie 
intégrante  de  la  société  qui,  antérieurement  à  toute  convention, 
existe  par  le  fait  de  la  division  du  travail  et  par  l'unité  de 
l'action  collective.  »  {Création  de  V  Ordre,  ch.  4,  «  Les  fonctions  », 
no  572.) 

Ainsi,  préalablement  à  toute  constitution  d'un  droit  écono- 
mique, convient-il  de  dégager  les  «  lois  (sociologiques)  concer- 
nant la  production,  la  répartition,  l'administration  qui... 
résultent  objectivement  des  rapports  qu'engendre  ce  double 
fait,  et  qui  sont  indépendants  de  la  volonté  de  l'homme  » 
(no  572).  La  double  loi  du  travail,  la  division  et  la  commu- 
nauté d'action  ou  force  collective,  suscitent  une  société  (sans 
le  travail,  «  la  société  serait  nulle  »,  Création  de  l'Ordre,  n»  374) 
et  y  intègrent  l'homme. 

«  Ainsi,  les  hommes  sont  associés  par  la  loi  physique  et  mathé- 


UNE   SOCIOLOGIE    ECONOMIQUE  7I 

matique  de  la  production,  avant  de  l'être  par  leur  plein  acquies- 
cement... »,  et  r  «  égalité  »  entre  les  hommes  est-elle  «  de  jus- 
tice, c'est-à-dire  de  droit  social  ».  «  Nous  travaillons  tous  les 
uns  pour  les  autres,  nous  ne  pouvons  rien  par  nous-mêmes 
sans  l'assistance  des  autres,  nous  faisons  entre  nous  des  échanges 
continuels  de  productions  et  de  services...  Qu'est-ce  que  tout 
cela?  Des  actes  de  société.  »  [Premier  mémoire,  pp.  346   et  s.) 


* 
*   * 


Du  point  de  vue  qui  nous  intéresse,  c'est-à-dire  d'une  socio- 
logie économique  destinée  à  servir  de  base  à  une  organisation 
du  travail,  quelle  double  conclusion  Proudhon  tire-t-il  de  cette 
inter-relation  entre  l'homme  et  la  société? 

Première  constatation  :  par  le  fait  de  la  division  du  travail, 
l'homme  en  tant  que  travailleur  individuel  est  nécessairement  un 
sociétaire  remplissant  une  fonction  économique.  C'est  de  cette 
fonction  économique  que  se  déduira  son  droit,  et  c'est  «  en 
tant  qu'associé  et  non  en  tant  que  producteur  »  (Premier 
mémoire)  qu'il  aura  droit  à  son  salaire,  aux  instruments  de 
travail  et  à  une  partie  du  surplus  productif. 

Deuxième  constatation  :  la  société,  en  tant  que  travailleur 
collectif  manifesté  par  le  fait  de  la  force  collective  et  la  pro- 
duction d'un  surplus  collectif,  est  une  réalité.  Mais  cette  réalité 
n'est  pas  transcendante  et  supérieure  aux  éléments  qui  la  consti- 
tuent. Elle  n'en  est  point  détachable.  Elle  n'existe  que  par  la 
nécessaire  solidarité  de  ses  membres  et  ne  peut  être  saisie  que 
comme  «  une  totalité  indivise  et  immanente...  à  la  pluralité 
de  ses  membres  »  (Gurvitch,  Idées  du  droit  social,  p.  340). 

Ainsi  l'étude  socio-économique  révèle-t-elle  finalement  à 
Proudhon  le  travailleur  individuel  comme  une  personnalité  sociale 
et  la  société  comme  un  travailleur  trans-personnel.  Dès  lors,  entre 
l'étude  du  travailleur  personnel  envisagé  dans  sa  fonction  éco- 
nomique, nécessairement  associé  et  intégré  à  la  société,  et 
l'étude  du  travailleur  collectif,  qui  repose  sur  l'existence  de 
fonctions  associées  remplies  par  des  travailleurs  individuels,  il 


72  LE    FONDEMENT    :    LA    SOGIO- ECONOMIE 

y  a  une  connexion  intime,  une  relation  vitale  du  même  type 
que  celle  de  l'organisme  à  l'organe. 

Une  sociologie  économique  doit  envisager  solidairement  ces 
réalités.  Point  de  science  sociale  complète  sans  l'étude  simul- 
tanée du  travailleur  sociétaire  et  de  la  société  travailleuse.  C'est 
leur  imbrication  même  qui  constitue  la  société  en  acte.  C'est 
ainsi  que  Proudhon  peut  bien  proclamer,  dans  ses  Contradic- 
tions économiques  :  «  Le  champ  d'observation  de  la  science  éco- 
nomique, c'est  la  société,  c'est-à-dire  le  moi...  mais  qu'est-ce 
que  ce  moi  collectif  et  individuel?...  Le  moi  humain  manifesté 
par  le  travail.  »  «  Voulez-vous  connaître  l'homme?  Étudiez 
la  société.  Voulez-vous  connaître  la  société?  Étudiez  l'homme. 
L'homme  et  la  société  se  servent  réciproquement  de  sujet  et 
d'objet...  Le  créateur  de  la  matière  économique,  c'est  l'homme... 
Après  avoir  produit  la  raison  et  l'expérience  sociale,  l'humanité 
procède  à  la  construction  d'une  science  sociale.  »  (Contradic- 
tions économiques,  ch.  XIV,  t.  II,  pp.  380-382.) 

Pour  construire  cette  sociologie  économique  dont  le  double 
objet  est  simultanément  le  travailleur  sociétaire  et  la  société  tra- 
vailleuse, il  convient  donc  d'étudier  les  fonctions  des  travail- 
leurs dans  le  fonctionnement  de  la  société,  les  lois  de  V  «  orga- 
nographie  sociale  »  et  les  lois  de  la  «  constitution  sociale  ».  Pour 
constituer  la  science  sociale,  l'humanité,  déclare  Proudhon,  a 
produit  «  la  raison  et  l'expérience  sociale  »  [Contradictions  éco- 
yiomiques,  t.  II,  p.  378).  «  De  l'expérience  sociale»,  des  maté- 
riaux passés  ou  présents,  on  fera  les  éléments  d'une  sociologie 
économique,  d'une  «  raison  sociale  ».  Des  tendances  perma- 
nentes révélées  par  l'organisation  spontanée  de  la  société,  on 
induira  une  méthode.  De  ces  matériaux  et  par  cette  méthode, 
on  dégagera  les  lois  «  organiques  »  de  la  société  économique, 
qui  permettront  la  constitution  d'une  véritable  sociologie  éco- 
nomique. 

Cette  expérience  sociale,  c'est  l'observation  des  économies 
présentes  ou  passées  qui  la  révélera.  «  Car  si  l'économie  sociale 
est  encore  aujourd'hui  une  aspiration...  il  faut  reconnaître  aussi 
que  tous  les  éléments  de  cette  étude  sont  dans  l'économie  poli- 
tique. »  [Contradictions  économiques,  t.  I,  ch.  I.) 


UNE    SOCIOLOGIE    ÉCONOMIQUE  73 

Dès  lors,  «  la  science  sociale  ne  marchera  qu'à  l'aide  de  la 
législation  comparée  (entendue  au  sens  de  pratique  institu- 
tionnelle exprimant  un  droit  spontané)  et  de  l'histoire  »  {Créa- 
tion de  V  Ordre,  n°  19). 


§  2.  Le    TRAVAILLISME    HISTORIQUE. 

C'est  donc  dans  le  présent  et  dans  l'histoire  qu'il  convient 
d'étudier  «  le  mouvement  de  la  société  sous  l'action  des  lois 
économiques  »  (ch.  V,  «  L'Histoire  »,  n^  487,  Création  de  V  Ordre, 
1843).  «  L'ordre  social  ne  se  trouve  pas  dans  des  combinaisons 
abstraites...  sans  antécédents  historiques,  il  est  dans  les  exemples 
et  les  souvenirs  du  passé,  il  est  surtout  dans  le  présent  »  (n°  489) . 
Mais  l'histoire  «  n'est  pas  science,  mais  matière  de  science  », 
la  matière  brute  d'une  sociologie  économique.  De  ce  point  de 
vue,  «  l'histoire  est  la  même  chose  que  l'économie  politique  » 
(n^  468,  en  note).  Car  «  au  point  de  vue  de  l'organisation,  les  lois 
de  V économie  politique  sont  les  lois  de  V histoire»  (n^  468).  C'est 
l'action  des  lois  sociologiques  que  nous  révèle  l'histoire.  «  C'est 
donc  au  point  de  vue  travail,  c'est-à-dire  :  i"  du  produit,  de 
la  valeur,  de  la  formation  des  capitaux  ;  du  crédit  ;  des  échanges  ; 
de  la  monnaie;  2°  de  la  spécialité,  de  la  synthèse  du  travail, 
de  la  coordination  des  fonctions,  de  la  solidarité  et  de  la  res- 
ponsabilité du  travailleur;  3°  de  la  distribution  et  de  la  répar- 
tition des  produits...  que  nous  avons  à  étudier  l'histoire  » 
(no  468). 

Ainsi,  nous  pourrons  découvrir  comment  «  le  travail  agit 
sur  l'économie  des  sociétés,  affranchit  le  prolétariat  »  et  après 
avoir  observé  «  l'influence  du  travail  sur  la  société  sous  le 
rapport  de  la  production  et  de  la  circulation  des  richesses... 
en  suivre  les  manifestations  organiques  dans  le  mouvement  révolution- 
naire ».  On  pourra  voir  alors  comment  «  le  système  social  se  déter- 
mine réellement  et  se  constitue  d'après  les  lois  d'organisation  ». 
Dès  lors,  ayant  découvert  que  «  sous  l'effet  de  la  division  du 
travail  »,  se  dégagent  «  d'une  agglomération  indifférenciée... 
les  premiers  linéaments  de  l'être  collectif...  la  vie  individuelle  » 


74  LE    FONDEMENT    :    LA   SOCIO- ÉCONOMIE 

et«  la  détermination...  des  gi-andes  catégories...  de  fonctions  », 
on  remarquera  que  «  suivre  le  mouvement  évolutif  de  ces  caté- 
gories, en  reconnaître  le  caractère  et  les  tendances,  en  formuler 
les  lois,  c'est,  comme  on  le  verra,  constituer  la  société;  c^est  organiser 
le  travail»  {Création  de  V Ordre,  n"  471). 

A.  —  L'histoire,  matière  d'une  socio-économie. 

Mais  il  serait  vain  de  vouloir  voir  dans  l'histoire  autre  chose 
que  des  matériaux  d'une  sociologie  du  travail,  d'autres  lois 
que  celles  reflétant  l'effort  simultané  et  conjugué  de  la  société 
économique  et  des  travailleurs  qui  la  constituent.  «  On  s'est 
beaucoup  occupé,  écrit  Proudhon,  cette  même  année  1843, 
de  savoir  quel  était  l'élément  du  développement  historique... 
Il  est  facile  maintenant  de  comprendre  à  quel  point  on  se 
fait  illusion  »  (n^  457). 

Ni  le  progrès,  tautologie  qui  consiste  à  dire  «  que  l'histoire 
est  la  loi  de  l'histoire  »,  ni  la  providence  ni  la  nécessité  («  Le  maté- 
rialisme en  ce  qui  concerne  la  société  est  absurde  »,  écrit-il 
dans  sa  Théorie  de  la  propriété  ^) ,  ne  servent  à  formuler  l'histoire 
d'un  siècle  ni  la  totalité  de  l'Histoire  (n^  457).  «  L'affranchis- 
sement du  prolétariat,  fait  très  important  en  lui-même  et  très 
significatif  »,  ne  saurait  non  plus  être  «  pris  pour  loi  du  déve- 
loppement historique  »,  car  «  ce  n'est  qu'un  fait  particulier  de 
l'histoire»  (n^  460).  Et  la  loi  de  l'évolution  du  prolétariat, 
loi  complexe,  ne  peut  se  trouver  «  que  dans  la  science  écono- 
mique ». 

Le  progrès  de  la  liberté  se  découvre  bien  sans  doute  comme 
une  «face  de  l'histoire  de  la  civilisation»  (n°  460).  («La 
tendance  est  à  la  défatalisation  »,  écrira-t-il  plus  tard  dans  la 
Justice,  étude  sur  la  conscience  et  la  liberté)  ;  mais  ce  n'est  pas 
toute  l'histoire,  et  par  conséquent  «  elle  (la  liberté)  ne  la 
formule  pas»  (n^  460).  «  Il  n'y  a  donc  pas  de  loi  historique 
universelle...  Ceux-là  donc  perdent  leur  temps  et  poursuivent 
une  œuvre  vaine  qui,  semblables  aux  philosophes  se  jetant 

I.  Éd.  Lacroix,  p.  242. 


UNE    SOCIOLOGIE    ÉCONOMIQUE  75 

hors  de  toute  spécialité  connue  et  s' attachant  à  des  généralités 
fantastiques...  groupent  des  faits  sans  discernement...  et  s'ima- 
ginent... acquérir  le  don  de  prophétie»  (n**  457)- 

«  Trouver  une  formule  applicable  à  la  totalité  du  sujet 
historique  :  l'histoire,  à  ce  point  de  vue,  est  une  impossibilité, 
une  chimère...  »  (n°  467),  «  une  vanité  de  philosophe  »  (n"  473). 
Ainsi,  la  conclusion  de  Proudhon  est  nette  :  «  La  philosophie 
de  l'histoire  n'existera  que  lorsque  la  science  sociale  aura  été  défi- 
nitivement constituée.  » 

Mais  l'histoire  reste  «  matière  de  science  »  ;  elle  est  la  matière 
de  la  sociologie  économique.  C'est  elle  qui  révèle  «  les  per- 
turbations sociales  amenées  par  la  violation  des  lois  économiques  » 
(no  502).  C'est  en  elle  que  «  le  travail,  champ  d'observation  de 
l'économie  politique  considérée...  historiquement  dans  ses  déter- 
miinations  scientifiques...  »  apparaît  comme  «  la  force  plastique 
de  la  société,  l'idée-type  »,  «  l'idéo-réalité  »,  l'action  intelligente 
de  l'homme  en  société  sur  la  matière,  «  qui  détermine  les 
diverses  phases  de  la  croissance  de  la  société  et  par  suite  tout 
son  organisme  tant  interne  qu'externe  »   (n^  546) . 


B.  — Les  lois  de  travail,  clé  de  l'histoire. 

Ainsi,  les  «  lois  du  travail  »  se  découvrent-elles  «  dans  l'histoire 
dans  leurs  manifestations  spontanées  et  leurs  applications  ».  Dès  lors, 
de  même  que  les  lois  économiques  du  travail  et  «  l'économie 
politique  »  fournissent  «  la  clé  de  l'histoire  »  (n^  543)  —  car 
«  l'histoire  ne  pouvait  être  expliquée  que  par  l'économie  poli- 
tique» conçue  en  tant  que  «science...  du  développement  social» 
{nP  502)  —  de  même  l'histoire  permet  à  son  tour  de  dégager, 
de  pair  avec  l'observation  présente  de  l'organisation  écono- 
mique, «  la  formule  de  la  société  »  parce  que  «  dans  la  conception 
du  travail,  dans  ses  transformations  et  dans  ses  lois,  l'économie 
et  l'histoire,  le  possible  et  le  réel,  l'ordre  et  l'anomalie  nous 
sont  donnés»  (n^  548).  Telle  est,  écrite  dès  1843  (l'essentiel 
de  ces  idées  est  déjà  exprimé  dans  la  Création  de  l'Ordre,  c'est- 
à-dire   avant  toute  rencontre  avec  Karl  Marx  et  tout  écrit 


76  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO- ÉCONOMIE 

économique  de  ce  dernier)  *,  la  doctrine  du  travaillisme  histo- 
rique qui  s'oppose  à  l'avance  (tout  en  l'inspirant)  à  tout  maté- 
rialisme historique.  Telle  qu'elle  est,  elle  fournit  à  la  sociologie 
économique  proudhonienne  des  matériaux  pour  sa  constitution. 
C'est  de  Vobservation  de  l'organisation  des  sociétés  historiques,  comme 
de  celle  des  sociétés  contemporaines,  qu'il  va  notamment  déduire 
les  caractères  de  la  fonction  économique  des  travailleurs  et  les 
lois  qui  président  à  la  formation  et  à  l'organisation  de  la  société 
économique.  A  la  lumière  de  ces  observations,  «  la  première 
loi  d'organisation  du  travail  »  amenée  par  la  division  du  travail, 
c'est  «  le  dédoublement,  la  spécification  des  fonctions  »  (n°  405). 
La  véritable  société  économique  commence  avec  cette  spéci- 
fication des  fonctions  (n°  422).  Là  où  la  tâche  reste  commune, 
là  où  le  travail  n'est  pas  dédoublé  mais  seulement  «  frac- 
tionné »,  «les  nations  sont  arrêtées  dans  leur  développement  » 
et  l'on  aboutit  «  à  la  désorganisation  et  à  la  mort  ».  Tel  est 
notamment  pour  Proudhon  l'exemple  de  la  communauté  de 
Sparte,  de  l'Institut  de  Pythagore  ou  des  communautés  jésuites 
du  Paraguay  (n°  405). 

—  «La  seconde  loi  du  travail»  apparaît  comme  «  la  composition». 
La  fonction  doit  revêtir  un  caractère  synthétique,  c'est-à-dire 
correspondre  à  une  opération  qui  en  elle-même  forme  un 
tout  et  entraîne,  en  même  temps  qu'une  responsabilité  vis- 
à-vis  de  la  société,  un  droit  indiscutable  sur  un  produit,  et  un 
salaire  qui  l'exprime.  Or,  si  historiquement  cette  loi  apparaît 
dans  les  autres  fonctions  sociales,  elle  est  violée  dans  les  fonc- 
tions dites  inférieures.  «  Aujourd'hui  (en  1843),  ^^  prolétaire 
du  xix^  siècle  est  le  travailleur  parcellaire  sans  instruction  et 
sans  initiative...  Sous  le  nom  d'esclavage,  de  plébéianisme, 
de  servage  et  de  prolétariat...  des  auteurs  éminents  ont  raconté 
les  douleurs  de  ces  misérables  catégories  d'humains  »  (n°  527). 
D'où  ces  revendications,  «  d'où  les  explosions  périodiques  du 
prolétariat  »  (Premier  mémoire) .  «  Si  r histoire  est  le  tableau  déroulé 
dans  le  temps  de  l'organisme  collectif,  Vesclave,  le  plébéien,  le  serf, 

I .  La  Sainte  Famille,  où  il  fait  l'apologie  des  Mémoires  proudhoniens, 
est  écrite  en  1844,  publiée  en  1845;  L'idéologie  allemande,  où  il  parle 
et  juge  de  la  Création  de  l'Ordre,  date  de  1845. 


UNE    SOCIOLOGIE    ECONOMIQUE  77 

le  prolétaire  sont  le  symbole  du  citoyen  mineur»  (n°  529). 
Ainsi,  dans  le  travail  «  parcellaire  »,  se  trouve  le  principe  du 
paupérisme;  car  ces  fractionnements,  cette  violation  de  la 
loi  de  composition  sont  le  prétexte  à  de  bas  salaires.  «  Le 
principe  du  paupérisme  est  dans  le  défaut  d'équilibre  entre  le 
produit  et  le  salaire  du  travailleur  c'est-à-dire  dans  la  rançon 
prélevée  par  le  capitalisme  oisif...  Cette  thèse,  ajoute  Proudhon 
en  1843,  a  été  surabondamment  démontrée  »  (n^  449)  et 
de  renvoyer  ses  lecteurs  à  ses  deux  premiers  mémoires  (  Qu^ est-ce 
que  la  propriété?,   1840,  Lettres  à  M.  B langui,   1841). 

On  voit,  en  passant,  la  priorité  qu'a  Proudhon  dans  l'expres- 
sion de  thèses  dont  la  paternité  ^  est  attribuée  à  Karl  Marx, 
dont  l'éducation  économique  profitera  pleinement  de  la 
lecture  et  de  la  relecture  attentive  des  premiers  ouvrages 
proudhoniens. 

Mais  de  l'histoire  et  de  l'observation  de  la  réalité  contempo- 
raine, Proudhon  ne  prétend  pas  seulement  dégager  les  consé- 
quences de  l'application  de  la  division  du  travail  sur  l'orga- 
nisation des  fonctions,  c'est-à-dire  les  lois  de  spécification  et 
de  composition  qui  s'en  infèrent,  au  sein  même  des  «  per- 
turbations sociales  »  amenées  par  la  violation  de  «  ces  lois 
économiques  »  de  base.  Il  entend  encore  en  déduire  —  comme 
conséquence  première  de  cette  division  du  travail  (et  de  son 
corollaire  la  force  collective)  et  comme  conséquence  immédiate 
de  cette  organisation  des  fonctions  —  le  dégagement  des  lois 
sociales  révélatrices  de  l'organisation  de  la  société.  Et  dans  la 
Création  de  V  Ordre,  Proudhon  va  chercher  à  observer  l'influence 


I.  On  peut  reconstituer  la  plupart  des  thèses  marxistes  à  l'aide 
d'extraits  des  Mémoires  proudhoniens  et  de  la  Création  de  V  Ordre, 
C'est-à-dire  des  ouvrages  écrits  avant  tout  contact  entre  Proudhon 
et  Marx  et  toute  expression  par  ce  dernier  de  ses  thèses  (cf.,  malgré 
l'imperfection  de  ce  travail  d'étudiant,  notre  thèse  d'économie 
politique  :  Proudhon.  Vers  la  propriété  de  fonction,  en  particulier  «  Influence 
des  Mémoires  proudhoniens  sur  la  formation  des  thèses  marxistes  », 
pp.  122  à  199,  première  partie  (t.  I),  et  t.  II,  Création  de  V Ordre. 
ch.  III,  «  L'histoire»,  Paris,  1951,  pp.  243-248).  Cf.  également  Pierre 
Haubmann,  Proudhon  et  Marx,  pp.  38  et  s.,  et  édition  critique  des 
œuvres  de  Marx  de  l'Institut  «  Marx-Engels  »,  de  Moscou  (cahiers 
de  lecture). 


yS  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ÉCONOMIE 

du  travail  et  de  l'organisation  des  fonctions  sur  la  société,  et 
à  en  suivre  «  les  manifestations  organiques  »  à  travers  la 
succession  des  formes  sociales,  afin  de  percevoir  comment 
«  le  système  social  se  détermine  et  se  constitue  d'après  les  lois  de 
l'organisation  »  (n»  468) .  Saisir  «  l'expérience  sociale  »,  «  la 
raison  sociale  en  action  »,  «  la  société  en  création  d'ordre  »,  telle 
est  son  ambition. 

«  L'histoire  étant  la  succession  des  états  divers  par  lesquels  l'intel- 
ligence et  la  société  passent  avant  d'atteindre  à  la  connaissance  et  à  la 
réalisation  de  ses  droits  »,  c'est  dans  ce  «  panorama  de  création  en 
train  de  se  poursuivre  {-nP  277),  que  «  le  philosophe...  cherche... 
l'émersion  des  lois  »  {n°  456)  ^. 

Et  Proudhon  va  tenter  «  d'esquisser  en  un  trait  rapide  » 
la  succession  des  états  antinomiques  de  la  société.  Il  va  essayer 
d'y  déceler  la  formation  progressive  de  l'organisme  écono- 
mique, ses  caractères  spontanés,  et  l'émergence  dialectique 
de  cette  loi  «  sérielle  »,  ce  processus  créatif  qu'il  prétend  ériger 
en   méthode    d'organisation   sociale. 

C. — Les   sociétés   historiques,   manifestation   des   lois 
d'organisation  économique. 

Qjaelles  sont  donc,  «  sous  l'influence  du  travail  sur  la  société  », 
ces  «  manifestations  organiques,  ces  mouvements  révolution- 
naires »,  cette  «  succession  d'ordres  »  qui  décèle  le  dévelop- 
pement de  l'organisme  économique  et  l'émergence  dialectique 
d'une  loi  d'organisation?  La  première  forme  sociale  qui  appa- 
raît est  la  tribu,  ou  communauté  inorganisée.  «  La  forme 
de  la  société  est  à  l'origine  la  tribu,  c'est-à-dire  une  aggloméra- 
tion indifférenciée,  sans  série...  point  de  division  du  travail... 
rien  de  social  ne  trahit  la  personnalité  de  l'homme  »  (n°  470). 

I.  Cf.  La  Loi  sérielle  et  son  émersion  progressive.  Éd.  Lacroix,  p.  300, 
n°  455,  et  p.  184,  passages  où  Proudhon  montre  ces  lois  au  travail 
dès  le  commencement  du  monde. 


UNE   SOCIOLOGIE    ECONOMIQUE  79 

A  cette  tribu  inorganisée  succède  une  tribu  organisée. 
Cette  tribu  se  développe,  «  s'organise  sous  l'influence  de  ses 
chefs  ».  «  Les  premiers  linéaments  de  l'être  collectif  appa- 
raissent. La  vie  industrielle  prend  son  essor.  »  Et  en  même 
temps,  «  les  ordres  de  fonctions  s'établissent,  chacun  dans  sa 
spécialité».   La  société  est  à  «l'état  d'embryon»    (n^  492). 

Dès  lors,  la  division  du  travail  s'opère  par  la  «  détermination 
des  catégories  de  fonctions  ».  A  partir  de  cet  instant,  «  suivre 
le  mouvement  évolutif  de  ces  fonctions,  en  reconnaître  le  caractère 
et  les  tendances,  en  formuler  les  lois,  c'est,  comme  on  le  verra, 
constituer  la  société,  c^est  organiser  le  travail»  (n°  471). 

Application  de  la  «  division  du  travail  »  dans  les  fonctions, 
émergence  de  la  «  forge  collective  »  dans  la  société,  telle 
est  la  double  loi  du  travail  dont  témoigne  la  tribu  organisée  : 
elle  fournit  ainsi  à  l'origine  la  loi  fondamentale  de  la  société 
économique  embryonnaire. 

On  saisit  là  comment  Proudhon  conçoit  l'organisation  des 
fonctions  des  travailleurs  individuels  comme  le  premier  stade 
de  l'organisation  de  la  société  économique. 

Mais  de  cette  tribu  organisée  on  passe  rapidement  au  sys- 
tème des  CASTES.  «  A  peine  séparées,  les  fonctions  primigènes 
s'immatriculent  dans  certaines  familles  dont  elles  deviennent 
l'apanage»  (n^  472).  Ces  castes,  «  on  les  retrouve  partout  oii 
la  société  fait  ses  premiers  pas  hors  de  la  barbarie  ».  Mais 
bientôt,  ou  ces  castes  se  figent  et  mettent  la  société  à  l'état 
léthargique,  ou  elles  engendrent  un  régime  en  perpétuelle 
mutation,  où  sous  l'influence  du  «  travail  »,  du  «  despotisme  » 
et  de  la  «  liberté  »,  «  elles  s'absorbent  l'une  l'autre  et  se 
confondent  à  nouveau»  (n^  472).  Dès  lors,  le  processus  de 
l'antagonisme  dialectique  se  déchaîne  entre  les  diverses  forces 
collectives,  et  la  guerre  commence  entre  le  mouvement  et  la 
résistance.  Mais  comme  telles,  les  castes  témoignent  de  deux 
autres  lois  de  l'organisation  du  travail  :  la  «  spécification 
des  fonctions  »  et  1'  «  antagonisme  »  de  la  société  en  travail. 
Le  régime  des  castes  va  alors  osciller  entre  la  monarchie  unitaire 
et  la  féodalité  despotique,  la  démocratie  anarchique  ou  la  com- 
munauté autoritaire. 


8o  LE   FONDEMENT    :    LA   SOCIO- ÉCONOMIE 

Sous  le  RÉGIME  MONARCHIQUE,  «  l'individu-roi  forme  caste 
à  lui  seul  et  impose  sa  loi  aux  autres  castes  »  (n°  478).  Il 
assure  ainsi  «  la  convergence  et  l'harmonie  des  fonctions  » 
avant  de  procéder  «  au  dédoublement  des  catégories  de  tra- 
vailleurs ».  Ainsi,  sous  l'angle  économique,  ce  régime  apporte- 
t-il  «  unité  et  centralisation  ».  «  Telle  a  été  parmi  d'intolérables 
violences  la  mission  des  rois  »  (n°  475).  Les  monarchies 
témoignent  ainsi  des  deux  principes  d'organisation  du  travail  : 
la  «  centralisation  et  la  coordination  de  la  série  des  producteurs  » 
(no  516).  Mais,  cette  «force  expansive  »  s'épuise  «par  la 
transaction  »  que  le  roi  fait  avec«  les  castes  les  plus  puissantes  », 
ce  qui  engendre  «  le  statu  quo  »  économique  et  l'immobilisme 
hiérarchique.  Ainsi  «  l'organisme  social  apparaît  d'abord  sous 
l'image  d'une  série  pyramidale  dont  le  sommet  est  occupé  par  le 
prince  et  la  base  s'appuie  sur  le  prolétariat  »  (n^  488).  Ce  régime 
est  alors  contradictoire,  dans  son  développement,  car  sa 
conception  conduit  à  opprimer  la  base  sociale,  cette  «  matière 
organique  »  qui  le  nourrit  et  qui  tend  à  le  renverser. 

La  «  FÉODALITÉ  »  est  une  autre  phase  de  cette  période 
oscillatoire  qui  succède  à  celle  de  castes  organisées.  Qu'est-ce 
que  la  féodalité?  C'est  au  départ,  «  autant  de  guerriers, 
autant  de  princes  »,  «  autant  d'alleux,  autant  de  souverai- 
netés »  (no  509).  C'est  ensuite  le  pouvoir  économique  et  le 
pouvoir  politique  confondus,  détenus  par  quelques  titulaires 
de  fiefs.  La  «  souveraineté  »  partagée  entre  les  propriétaires, 
la  vassalité  politique  et  économique  coordonnent  entre  elles 
ces  personnalités  antagonistes,  et  devient  le  mélange  d'une 
«  aristocratie  tumultueuse  et  d'un  despotisme  divisé  ».  Et 
comme  tel,  ce  régime  de  la  féodalité  se  présente  comme  «  une 
forme  sociale  ambiguë»  (n^  513).  Elle  témoigne  cependant  du 
couple  antinomique  que  forme  dans  l'organisation  socio- 
économique  «  la  personnalité  du  travailleur  »  et  «  la  solidarité 
engendrée  dans  la  société  par  la  force  collective  ». 

«  Forme  sociale  ambiguë  »  apparaît  également  à  Proudhon, 
une  autre  phase  instable  de  cette  période  oscillatoire,  la 
«  COMMUNAUTÉ  »,  «  mode  artificiel  »,  s'apparentant  «  au  des- 
potisme oriental  »  oîi,  par  la  confusion  du  corps  politique  et 


UNE    SOCIOLOGIE    ÉCONOMIQUE  8l 

du  corps  économique,  l'Etat  devient  «  propriétaire  des  biens  et 
des  personnes  »  (Premier  mémoire) .  «  Que  d'éloges  irréfléchis 
prodigués  au  législateur  de  Sparte...  La  gérontocratie  indivise 
que  Lycurgue  avait  établie  subit  des  changements  dès  la 
mort  de  son  auteur...  Elle  était  insupportable  à  tous  les  hommes 
d'intelligence...  Et  la  liberté  individuelle,  gênée  dans  ses  actes, 
fuyait  une  patrie  où  elle  ne  pouvait  vivre...  tandis  que  la 
défense  d'agir  et  d'être  par  soi-même  poussait  à  la  tyrannie... 
et  quand  Sparte  se  fut  dépouillée  de  ses  mœurs  factices,  elle 
se  retrouva  sans  mœurs,  sans  lois,  sans  institutions,  sans  idées  » 
(n°  504).  De  même  «  l'Institut  de  Pythagore,  qui  faillit  en 
quelques  années  envahir  toute  la  Grèce,  disparut  un  jour  dans 
la  tempête.  On  dit,  commente  Proudhon,  que  ce  fut  une 
conspiration  de  riches...  je  soupçonne  que  le  dessein  hautement 
et  imprudemment  avoué  d'une  propagande  qui  dans  ses 
vues  embrassait  le  monde,  fut  la  véritable  cause  de  la  catas- 
trophe ».  Ainsi  finirent  aussi,  ajoute-t-il,  les  établissements 
communautaires  que  les  jésuites  fondèrent  en  Paraguay. 
«  Partout,  conclut  Proudhon,  où  se  formera  une  communauté 
assez  puissante  pour  se  faire  reconnaître  politiquement...  tôt 
ou  tard,  les  violences  de  la  liberté  viendront  la  dissoudre... 
Il  semble  que  pour  un  État  libre,  le  voisinage  d'une  commu- 
nauté soit  un  voisinage  de  mort  »  (n^  505)  ^.  Cependant, 
comme  telle,  la  communauté  témoigne  de  1'  «  intégration  » 
des  travailleurs  dans  la  société  et  de  la  «  force  collective  »  de 
la  société  travailleuse. 

La  DÉMOCRATIE,  telle  qu'Athènes  l'a  connue,  puis  Rome, 
avec  son  principe  d'égalité  politique,  «  ses  divisions  des  pou- 
voirs »  et  son  «  dédoublement  de  la  puissance  souveraine  » 
(no  594)  apparaît  bien  comme  une  forme  sociale  naturelle. 
N'applique-t-elle  pas  sur  le  terrain  politique  les  lois  de  dédou- 
blement et  de  spécialisation,  de  la  «  composition  »  des  fonctions 
reconnues  équivalentes,  ne  témoignent-elles  pas  de  la  liberté, 
de  l'autonomie  des  collectivités  et  des  personnes  individuelles  ? 

I.  Rappelons  que  tous  ces  passages  ont  été  écrits  en  1843  et  sont 
donc  éti-angers  à  tout  esprit  de  polémique  avec  Marx. 


82  LE    FONDEMENT    :    LA   SOCIO-ÉCONOMIE 

N'est-ce  pas  aussi  l'émergence  de  ces  lois  sociologiques  qui 
doit  inspirer  l'organisation  du  travail  ?  En  fait,  ces  démocraties 
étaient  anarchiques.  Les  fonctions  politiques  y  étaient  «  enche- 
vêtrées, mal  circonscrites  »  (n°  595) .  Ces  démocraties  politiques 
étaient  économiquement  inégalitaires.  Elles  reposaient  sur 
r  «  esclavage  »  et  sur  le  «  mépris  du  travail  ».  «  L'industrie 
était  réputée  illibérale  et  servile  »,  et  dès  lors  les  «  institutions  » 
manquaient  pour  l'organisation  démocratique  «  du  commerce 
et  de  l'industrie»  (n^  495).  «  La  Grèce  démocrate  a  péri... 
par  le  mépris  qu'elle  faisait  des  fonctions  industrielles  »;  «  la  démo- 
cratie romaine  puis  l'Empire  romain  »  ont  péri  parce  qu'ils  se 
sont  «  arrêtés  devant  la  propriété  quiritaire,  les  latifundia, 
l'esclavage  et  l'usure  »  et  n'ont  pas  «  su  républicaniser  V agricul- 
ture, l'industrie  et  le  commerce;  le  despotisme  oriental,  lui  aussi, 
après  être  ressuscité  cinq  ou  six  fois  de  ses  cendres,  a  succombé 
par  l'insuffisance  de  sa  division  ». 

A  travers  cette  succession  dialectique  des  formes  sociales 
empiriques  prises  par  les  sociétés  historiques  sous  l'effet  des 
lois  économiques  et  de  leur  violation,  quels  principes  permanents 
d'organisation  peuvent  se  dégager  pour  une  organisation  de  la 
société  conforme  à  sa  réalité  socio-économique?  Proudhon 
pense  les  résumer  ainsi  :  Au  sortir  de  la  période  inorganique  la 
«  division  du  travail  »  dans  les  fonctions,  «  la  force  collective  et  la 
solidarité  qu'elle  engendre  »  dans  la  société  apparaissent 
d'abord  dans  la  communauté  tribale,  dans  la  tribu  organisée. 
Les  «  castes  »  témoignent,  après,  de  la  spécification  des  fonc- 
tions, et  dans  leur  instabilité,  de  l'antagonisme  de  la  société 
de  travail.  «  L'unité  originelle  »  du  travail  et  sa  loi  de«  division  » 
se  produisent  ensuite  dans  la  monarchie  et  traduisent  la 
«  centralisation  »  de  l'organisme  socio-économique  et  la  «  coordi- 
nation »  des  fonctions.  La  démocratie  fait  la  preuve  de  la 
«  personnalité  »  autonome  des  personnes  individuelles  et  collec- 
tives et  de  la  «  composition  »  des  fonctions.  La  «  féodalité  » 
et  la  communauté  témoignent  en  sens  inverse  de  l'antinomie 
liberté-solidarité,  personnalité-force  collective.  Reste  l'avènement 
d'un  régime  fondé  sur  «  l'égalité  et  la  coordination  »  qui  saura 
rassembler  en  une  «  série  »  harmonique  les  lois  sociologiques  du 


UNE    SOCIOLOGIE    ÉCONOMIQUE  83 

travail  que  révèle  dialectiquement  la  succession  des  formes 
sociales  historiques. 

Mais,  en  même  temps  que  l'on  découvre  «  soiis  révolution 
des  lois  économiques,  la  constitution  progressive  de  la  société»  {pP  516), 
on  constate  que  «  le  mouvement  d'organisation  »  s'est  pra- 
tiquement «  renfermé  dans  la  sphère  politique...  et  s'est  borné 
«  aux  applications  »  des  «  premières  lois  du  travail,  la  division 
et  la  spécification  »  des  fonctions.  Par  contre,  ce  mouvement 
d'organisation  n'a  que  très  peu  «  embrassé  l'industrie,  le  commerce 
et  l'agriculture  »  (n^  5 1 6)  tandis  que  la  loi  de  composition  des 
fonctions  qui  entraîne  la  responsabilité  et  le  caractère  synthé- 
tique des  tâches  y  était  pratiquement  violée  par  la  «  perpé- 
tuation du  travail  parcellaire  »  (n°  336) . 

Ce  qu'il  convient  de  souligner  dans  ces  développements, 
c'est  que  lorsqu'il  parle  du  mouvement  d'organisation  écono- 
mique s' appliquant  à  la  «  sphère  politique  »,  Proudhon  consi- 
dère cette  dernière  non  point  dans  une  optique  proprement 
politique,  mais  dans  son  optique  de  comptable  national.  Il  considère 
alors  r  «  Etat  »  comme  agent  économique,  qui  équivaut  sur  ce 
plan  à  l'agent  «  entreprise  »  que  constituent  «  l'industrie, 
le  commerce,  l'agriculture  »,  agents  que  néglige  justement  ce 
mouvement   d'organisation. 

Dès  lors,  on  comprend  dans  cette  optique  que  les  analyses 
que  comporte  son  travaillisme  historique  se  rapportent  à  une 
sociologie  économique  et  non  à  une  sociologie  politique. 

D.  —  L'émergence    antinomique    de    l'organisme    éco- 
nomique. 

Tout  ce  contexte  s'éclaire  —  et  ce  sont  là  les  passages  les 
plus  significatifs  —  lorsque  cette  analyse  souligne  la  tendance 
progressive  de  la  société  économique  à  s'organiser  indépen- 
damment de  la  société  politique.  «  En  Orient,  commeen  Grèce, 
ce  qui  frappe  l'attention  de  V économiste,  c'est  la  tendance  inva- 
riable de  la  société  à  se  constituer  d'abord  comme  corps  politique... 
au-dehors...  avant  de  se  développer  au-dedans  comme  foyer  de  pro- 
duction et  de  consommation»  (n»  487).  Lorsque  commence  à  se 


84  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ÉCONOMIE 

constituer  «  un  embryon  »  de  corps  économique  distinct  du 
corps  politique,  on  s'aperçoit  «  que  les  fonctions  agricole,  indus- 
trielle et  commerciale  viennent  à  l'organisation...  en  passant 
par  le  gouvernement  ».  Ce  qui  veut  dire,  précise  aussitôt 
Proudhon,  «  que  l'agriculture,  le  commerce  et  l'industrie  doivent 
être  centralisés,  comme  r administration  »  et  non  point  «  que  le 
travail  doit  être  organisé  par  l'État  »  (n^  485).  Mais  on  constate 
que  l'organisation  politique  commence  toujours  par  ignorer 
l'organisme  économique.  Elle  en  viole  les  lois  en  ignorant  que 
cet  organisme  est  le  substrat  même  de  la  société  et  condition 
même  de  sa  propre  existence.  De  là  les  causes  de  décadence 
des  civilisations.  «  Au  premier  stade  de  l'évolution  sociale... 
les  spécialités  industrielles  se  sont  développées  dans  la  caste  » 
(no  490).  Plus  tard,  de  plus  en  plus  subalternisé  par  les  fonc- 
tions politiques  l'organisme  économique  engendre,  faute  d'une 
organisation  indépendante,  la  crise  des  Etats.  «  La  démocratie 
athénienne  périt...  du  mépris  qu'elle  faisait  des  fonctions  indus- 
trielles, la  Rome  impériale...  périt  parce  qu'elle  ne  sut  pas  répu- 
blicaniser  l'agriculture,  l'industrie  et  le  commerce»  (n^  497). 
Pourtant,  dès  la  civilisation  romaine,  on  voit  cet  effort  de  la 
société  économique  pour  se  constituer  en  une  «  république 
économique  »  indépendante  de  l'État.  «  Que  de  sang  versé  à 
l'occasion  des  lois  agraires,  c'était  Vordre  agricole  industriel,  sou- 
ligne Proudhon,  qui  cherchait  à  se  constituer  à  côté  de  Vordre  poli- 
tique. Mais  les  idées  n'étaient  point  mûres.  Au  lieu  d'une 
science  économique,  on  eut  le  Code,  les  Digestes,  les  Pan- 
dectes,  au  lieu  de  l'égalité,  l'Empire.  »  On  constate  donc  une 
tendance  historique  de  la  société  économique  à  se  constituer 
indépendamment  du  corps  politique  «  qui  la  recouvre  et  qui 
l'oppresse  »  et  à  émerger  en  pleine  liberté  et  autonomie.  Nous 
découvrons  là,  saisie  à  la  lumière  de  son  travaillisme  histo- 
rique, la  loi  sociologique  fondamentale  qui  va  inspirer  toute 
la  sociologie  économique  et  partant  tout  le  droit  économique. 
Par  la  suite,  l'instauration  du  régime  des  alleux,  «  propriétés 
franches,  indépendantes  »  (n^  507),  aurait  pu  être  aussi  l'em- 
bryon d'une  organisation  économique  libre.  Mais  l'alleu  dégé- 
néra «  en  fief  »  (n°  510).  Le  pouvoir  de  la  terre  donna  pouvoir 


UNE    SOCIOLOGIE    ÉCONOMIQUE  85 

sur  l'homme.  Organisme  politique  et  organisme  économique 
furent  à  nouveau  confondus. 

«  Aujourd'hui  (1844),  constate  Proudhon,  la  féodalité  comme 
système  politique  est  tombée  sous  les  efforts  réunis  des  communes 
et  des  rois,  mais  dans  l'industrie  »,  dans  «  l'organisme  écono- 
mique, comme  dans  le  corps  politique  réel,  dans  l'administra- 
tion, la  justice,  l'instruction  publique,  l'armée,  la  féodalité  nous 
étouffe  encore»  (n°  513). 

Pour  que  le  peuple  subsiste  et  que  la  société  dure,  il  faut 
«  une  organisation  économique  indépendante  et  libre  »,  «  il 
faut  centraliser  indépendamment  de  l'État  le  commerce,  l'agri- 
culture et  l'industrie  »  pour  coordonner  les  fonctions  et  consti- 
tuer «  une  démocratie  industrielle  »  (n°  538) . 


E.  —  Histoire  et  prospective  économiques. 

Dix  ans  plus  tard,  en  1853,  dans  son  Manuel  d'un  spéculateur, 
suite  à  son  Idée  générale  de  la  Révolution,  Proudhon  concluait  les 
développements  de  son  travaillisme  historique  par  une  synthèse 
portant  sur  la  période  contemporaine,  et  par  des  vues  pros- 
pectives sur  les  lustres  à  venir.  «  Les  hommes  qui  observaient 
avec  attention  le  mouvement  économique  faisaient  ressortir... 
l'incohérence  des  éléments  sociaux  et  ils  en  montraient  l'an- 
tagonisme et  les  innombrables  contradictions.  »  C'était  1'  «  anar- 
chie industrielle».  Qu'en  déduirent-ils ?  «  Une  telle  situation 
est  éminemment  critique,  elle  doit  fatalement,  par  jeu  de  ces 
principes,  aboutir,  sous  l'action  prépondérante  du  capital,  à  une  for- 
mation corporative,  à  une  féodalité  industrielle.  Anarchie  indus- 
trielle, féodalité  industrielle,  telle  était,  selon  eux,  l'inévitable 
gradation...  Maintenant,  la  prédiction  est  accomplie...  la  féo- 
dalité industrielle  existe  donc  réunissant  tous  les  vices  de  l'anar- 
chie et  de  la  subalternisation.  »  [Manuel,  préface.) 

Dès  lors,  quittant  le  passé  et  l'État  contemporain,  et  appli- 
quant sa  méthode  des  antinomies  sériées,  cette  dialectique 
sérielle  qu'il  a  dégagée  de  l'étude  de  l'histoire  et  de  l'observa- 
tion du  monde,  Proudhon  ne  craint  pas  de  se  livrer  à  ce  qu'on 


86  LE   FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ÉCONOMIE 

appellerait  actuellement  une  étude  «  prospective  »  ou  un  «  futu- 
rible  ». 

«  A  la  féodalité  industrielle...  doit  succéder,  selon  la  loi  des 
antinomies  historiques,  une  démocratie  industrielle,  cela  résulte 
de  l'opposition  des  termes.  Quel  sera  l'agent  de  cette  révolu- 
tion? U histoire  encore  nous  le  révèle,  entre  l'ancienne  féodalité 
et  la  révolution,  il  y  eut,  comme  régime  transitoire,  le  despo- 
tisme. Entre  la  féodalité  nouvelle  et  la  liquidation  définitive, 
nous  aurons  un  empire  industriel.  » 

Capitalisme  inorganisé,  capitalisme  organisé,  capitalisme d' Etat  sont 
donc  appelés  à  se  succéder  en  vertu  de  «  la  loi  des  antino- 
mies historiques  »,  cette  démonstration  de  la  dialectique  sérielle 
dans  laquelle  Proudhon  croit  découvrir  la  «  clé  »  de  la  «  créa- 
tion de  l'ordre  dans  l'humanité  »,  et  la  méthode  d'organisation 
de  la  société  économique. 

«  Anarchie  ou  féodalité,  en  effet,  /'histoire  le  démontre,  c'est  toujours 
le  défaut  d'équilibre,  V antagonisme,  la  guerre  sociale  auxquels,  dans 
l'état  actuel  des  esprits,  on  ne  saurait  envisager  de  remède  qu'au  moyen 
d'une  concentration  plus  puissante,  d'un  empire  industriel.  » 

Cet  avènement  de  l'empire  industriel  qui,  sous  un  certain 
sens,  est  poiu:  Proudhon  «  la  réalisation  du  programme  communiste  » 
{Manuel,  Éd.  Garnier)  en  tant  qu'il  suppose  l'absorption  de  la 
société  économique  par  l'Etat,  lui  parait  inévitable. 

«  Tout  nous  y  pousse,  la  tradition  monarchique,  l'histoire,  l'ins- 
tinct populaire,  les  préjugés  de  la  démocratie...  Nous  aurons 
l'accord,  l'unité...  mais  aurons-nous  la  liberté?...  aurons-nous 
le  droit?  » 

«Notre  prévision  ne  va  pas  au-delà  de  l'antithèse  que  nous  sug- 
gère le  présent  »,  a-t-il  écrit.  Cependant,  Proudhon,  «  en  grand 
presbyte»  de  l'histoire  qui  «enjambait  les  siècles»  (Sainte-Beuve) 
entend,  grâce  à  sa  dialectique  sérielle,  dépasser  la  prévision  anti- 
thétique pour  une  prospective  également  antithétique. 

A  cet  empire  industriel  doit  succéder,  «  selon  la  loi  des  anti- 
nomies historiques  »,  une  démocratie  industrielle,  «  c'est-à-dire 
la  république  industrielle  »  qui  doit  achever  le  plan  de  la 
société  économique  «  en  fondant  l'équilibre  économique  et 
social,  la  révolution  commencée  en   1 789  ». 


UNE   SOCIOLOGIE    ÉCONOMIQUE  87 

Cette  république  industrielle  est  déjà  inscrite  dans  «  cette 
raison  sociale  ».  A  travers  «  cette  expérience  sociale  »  traduite  par 
l'histoire,  Proudhon  pense  la  déchiffrer  dans  la  notion  de  «  série  »  : 
«  Il  ne  dépend  pas  de  moi  de  désigner  autrement  le  quatrième 
terme  de  cette  série  économique  dont  l'évolution  frappe  tous 
les  regards  :  anarchie  industrielle,  féodalité  industrielle,  empire 
industriel,  république  industrielle.  » 

Ainsi  apparaissent  successivement  les  formes  que  devra  revê- 
tir tour  à  tour  la  société  économique  pour  arriver  à  se  constituer 
en  toute  indépendance, 

«  De  ces  quatre  termes,  écrit-il  en  1853,  le  premier  touche  à 
sa  fin;  le  second  est  à  son  apogée;  le  troisième,  en  éclosion,  le  quatrième, 
à  V état  fœtal.  » 

F.  —  L'histoire-négation  et  l 'histoire-révélation. 

Sous  l'influence  des  lois  du  travail  (division  et  force  collec- 
tive), chacune  de  ces  formes  successives  de  la  société  aura  pour 
conséquence  de  faire  émerger  dialectiquement  les  lois  élémen- 
taires et  les  lois  organiques  de  la  réalité  sociale.  Et  l'histoire 
témoigne  ainsi  à  la  fois,  et  de  la  réalité  vivante  de  l'orga- 
nisme économique,  et  de  l'existence  de  lois  du  travail  qui 
incitent  à  son  organisation  autonome. 

Mais  l'histoire  prouve  également  (de  pair  avec  l'observa- 
tion de  la  réalité  présente)  l'existence  d'une  dialectique 
SÉRIELLE,  d'un  processus  créatif,  dont  la  transposition  systé- 
matique fournit  une  méthode  qui  doit  permettre  «  l'accord 
de  la  pratique  et  de  la  raison  sociale  »,  c'est-à-dire  «  la  consti- 
tution d'une  science  sociale»  {Contradictions  économiques.  Éd.  Gar- 
nier,  p.  86). 

Cette  «  pratique  sociale  »  n'est  autre  que  l'effort  de  la  société 
en  travail,  c'est-à-dire  l'effort  collectif,  convulsif  et  toujours 
contradictoire  par  lequel  le  travail  — •  action  intelligente  des 
hommes  en  société  sur  la  matière  —  élabore  à  travers  ses 
échecs,  ses  erreurs  et  ses  spasmes  antagonistes,  «  la  raison 
sociale  ».  Dès  lors,  l'histoire  se  découvre  sous  deux  aspects 
fonctionnels   :  histoire-négation  et  histoire-révélation. 


88  LE   FONDEMENT    :    LA   SOCIO-ÉCONOMIE 

Par  sa  partie  négative,  par  ses  scories,  par  ses  tendances 
avortées,  «  V histoire  est  la  démonstration  des  erreurs  de  l'huma- 
nité ;  par  la  réduction  à  l^ absurde  »,  elle  est  négation,  car  l'histoire 
réduit  à  l'absurde  ce  qui  est  contraire  à  la  raison  sociale. 

Par  la  façon  dont  l'histoire  témoigne  de  la  permanence  et 
de  l'émergence  sans  cesse  contrariées  de  cette  raison  sociale, 
elle  «  révèle  »  la  «  logique  »,  les  lois  propres  de  cette  raison 
sociale.  Elle  est  «  révélation  ».  Et  l'histoire  apparaît  alors 
comme  «  la  succession  des  états  divers  par  lesquels  l'intelli- 
gence et  la  société  passent  avant  d'atteindre  à  la  connaissance 
et  à  la  réalisation  de  ces  lois  ».  Elle  devient  «  l'institutrice  des 
législateurs  »  {Création  de  V  Ordre,  n"  454)  et  «  le  philosophe  y 
cherche...  les  progrès  de  la  connaissance  et  l'émersion  des  lois  ». 

Ainsi,  comme  l'a  souligné  si  bien  G.  Bougie,  «  le  processus 
historique  est  donc  aux  yeux  de  Proudhon  le  révélateur  par  excel- 
lence des  tendances  de  la  société  »  économique  {La  Sociologie  de 
Proudhon,  p.  106). 

Dès  la  Création  de  V  Ordre  (où  le  grand  sociologue  croit  déceler 
«  le  noyau  du  matérialisme  historique  »),  il  développe  ce  tra- 
vaillisme historique  par  lequel  il  met  au  service  de  la  sociologie 
économique,  la  philosophie  de  l'histoire  conçue  comme  le  dégage- 
ment dialectique  des  lois  de  l'organisation  du  travail  et  de  la  société 
économique. 

Aussi,  en  même  temps  qu'une  sociologie,  une  technologie 
est-elle  esquissée  dès  la  Création  de  l'Ordre.  C'est  elle  qui  four- 
nira la  clé  des  Contradictions  économiques  où  Proudhon  décrit 
l'histoire  du  développement  économique,  non  pas  dans  son 
aspect  positif,  révélateur  des  «  séries  »,  mais  dans  son  aspect 
négateur,  dans  ses  «  antinomies  »,  dans  ses  contradictions,  préa- 
lable indispensable  à  toute  «  révélation  »  de  principe  d'équi- 
libre. 

*    * 

Ainsi  le  travaillisme  historique  de  Proudhon  nous  introduit-il 
au  centre  de  sa  sociologie  économique.  C'est  lui  qui  permet  la 
confirmation  de  son  réalisme  social  qui  en  est  la  base,  et  le  déga- 


UNE    SOCIOLOGIE    ÉCONOMIQUE  89 

gement  de  cette  «  dialectique  sérielle  »  qui  en  est  la  méthode. 

—  Découverte  des  lois  sociologiques  organisatrices  de  l'organisme  éco- 
nomique qu'est  la  société  économique,  et  des  fonctions  qui  en 
sont  l'organe; 

— •  preuve  par  voie  de  conséquence  de  V existence  d'une  société 
économique,  être  collectif  réel  : 

Ce  double  fait,  que  Proudhon  dégage  de  l'observation  de 
l'histoire  et  de  celle  de  la  société  contemporaine,  constitue  ce 
«  RÉALISME  SOCIAL  »,  noyau  de  toute  sa  sociologie  économique. 

—  Dégagement  d'un  processus  créatif  spontané  observé  dans 
le  développement  historique  des  sociétés  passées  et  des  sociétés 
contemporaines  :  la  constatation  de  ce  processus  (qui  traduit, 
à  travers  la  «  pratique  sociale  »,  l'émergence  progressive  de  la 
«  raison  sociale»)  va  permettre  la  constitution  d'une  méthode. 
En  effet,  ce  processus  va  inspirer  une  méthode  qui,  s'y  adaptant, 
en  permettra  la  maîtrise.  Ce  sera  la  «  dialectique  sérielle  ». 

Elle  sera  pour  Proudhon  la  méthode  propre  à  la  constitu- 
tion d'une  sociologie  économique.  C'est  par  elle  que  se  fera 
«  l'accord  de  la  pratique  et  de  la  raison  sociale  »  qui  permet, 
selon  Proudhon,  «  la  constitution  de  la  science  sociale  ». 


§  3.  Le  réalisme  social. 

Comment  la  société  économique,  à  la  lumière  de  l'histoire 
et  de  l'observation  du  monde  présent,  apparaît-elle  dans  sa 
réalité  d'être  collectif  vivant,  ayant  son  organisme,  ses  attributs, 
ses  lois? 

Les  réponses  à  ces  questions  constituent  le  «  réalisme  social  » 
de  Proudhon. 

Ce  qui  manifeste  en  premier  lieu  l'existence  réelle  de  la 
«  société  économique  »,  c'est  la  constatation  de  l'existence 
d'une  «force  collective  ». 

Avant  de  l'avoir  redécouverte  à  l'œuvre  dans  l'histoire,  c'est 
dans  l'observation  de  l'économie  de  son  époque  que  Proudhon 
l'a  d'abord  saisie.   Et  comme  telle,  c'est  une  raison  comptable 


go  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO- ECONOMIE 

et  un  motif  personnaliste  qui  l'a  poussé  à  en  découvrir  l'existence. 

—  Explication  du  surplus  collectif; 

— •  explication  et  redressement  d'une  «  erreur  de  compte  » 
vis-à-vis  d'une  personne,  le  salarié  : 

Tels  sont  les  motifs  comptables  et  personnalistes  qui  ont 
amené  Proudhon  à  dégager  sa  «  théorie  de  la  force  collective  ». 

Tel  est  aussi  le  joint  entre  sa  comptabilité  de  production  et 
sa  sociologie  de  l'organisation,  son  économie  comptable  et 
son  économie  sociale. 

Ainsi,  cette  théorie  de  la  force  collective  a-t-elle  un  point 
de  départ  personnaliste. 

Si  Proudhon  en  arrive  à  sa  théorie  de  la  force  collective 
pour  expliquer  le  surplus  collectif  de  production,  s'il  découvre 
dans  la  «  société  économique  »  un  «  être  collectif  »,  une  collec- 
tivité réelle  engendrant  une  force  et  une  production  qui  est 
autre  et  supérieure  à  la  somme  des  efforts  des  productions 
individuelles  juxtaposées,  s'il  fonde  en  précurseur  une  sociologie 
économique  s'intégrant  dans  une  science  sociale  qui  l'englobe. 

—  c'est  pour  démontrer  le  droit  individuel  du  travailleur 
au  surplus  collectif; 

—  c'est  pour  fonder  ce  droit  personnel  sur  une  fonction  sociale 
et  sur  un  droit  social; 

—  c'est  pour  réintégrer  V individu-fiction,  l'individu  numéro 
dans  son  milieu  social  nourricier,  et  en  faire  cette  personne- 
fonction,  cette  unité  concrète  à  la  fois  irréductible  à  ce  milieu 

qu'elle  sécrète  et  solidaire  de  lui. 

A.  —  La  théorie  de  la  force  collective. 

Cette  théorie  de  la  force  collective  (et  son  corollaire  la  théorie 
proudhonienne  de  la  plus-value),  Proudhon  la  formule  dès 
son  Premier  mémoire  sur  la  propriété.  Il  la  déclarera  comme  sa 
pensée  fondamentale  et  dans  son  livre  posthume  :  La  Théorie 
de  la  propriété,  il  la  mettra  au  premier  rang  de  ses  apports 
constructifs. 

Les  sociologues  les  plus  avertis  ^  lui  feront  gloire  d'être  le 

I.  Bougie,  La  Sociologie  de  Proudhon,  notamment  p.    ii8  et  Intr. 


UNE    SOCIOLOGIE    ECONOMIQUE  gi 

premier  à  énoncer  une  théorie  qui  est  «  Vidée-mère  de  la  socio- 
logie »,  idée  que  lui  emprunteront  par  la  suite  Marx  et  Engels  ^. 

Dans  son  Premier  mémoire,  il  pose  le  cas  d'ouvriers  employés 
par  un  «  capitaliste  »  à  dessécher  un  marais.  Ce  dernier  a 
payé  à  chacun  son  salaire  d'une  journée  et  s'estime  quitte. 
Non,  «  ce  prix  ne  suffit  pas,  s'exclame  Proud'hon.  On  dit  que 
le  capitaliste  a  payé  les  journées  des  ouvriers.  Pour  être  exact, 
il  faut  dire  que  le  capitaliste  a  payé  autant  de  fois  une  journée 
qu'il  a  employé  d'ouvriers  chaque  jour,  ce  qui  n'est  pas  du 
tout  la  même  chose,  car  cette  force  immense  qui  résulte  de  r union 
et  de  l'harmonie  des  travailleurs,  de  la  convergence  et  de  la 
simultanéité  de  leurs  efforts,  il  ne  la  leur  a  point  payée  ^  ».  Et 
pour  mieux  mettre  en  évidence  le  surplus  engendré  par  l'effort 
collectif,  de  donner  l'exemple  frappant  des  deux  cents  grenadiers 
qui  ont  dressé  en  quelques  heures  l'obélisque  de  Louqsor  sur 
sa  base  :  «  Suppose-t-on  qu'un  seul  homme  en  deux  cents  jours 
en  serait  venu  à  bout?  Cependant  au  compte  du  capitaliste, 
la  somme  des  salaires  eût  été  la  même.  » 

Si  on  sépare  les  travailleurs  les  uns  des  autres,  «  il  se  peut 
que  la  journée  payée  à  chacun  d'eux  surpasse  la  valeur  de 
chaque  produit  individuel  »,  mais  «  lorsque  vous  avez  payé 
les  forces  individuelles,  vous  n'avez  pas  payé  les  forces  collectives 
et  par  conséquent,  il  reste  toujours  un  droit  de  propriété 
collective  que  vous  n'avez  point  acquis  et  dont  vous  ouissez 
injustement  »   (id.) . 

Ainsi,  le  capitalisme  s'attribue-t-il  indûment  la  totalité  de 
la  plus-value  collective.  Or  cette  plus-value  est  la  propriété  de 
l'ensemble  du  personnel  de  l'entreprise.  Que  le  capitaliste  ait 
«  un  droit  partiel  sur  le  tout  »  pour  «  les  fournitures  qu'il  a 
faites  »,  Proudhon  le  concède.  Comme  travailleur,  «  en  tant 
que  vous  avez  contribué  à  la  production,  vous  avez  part  à  la 
jouissance  »,  mais  seulement  comme  manager  de  la  production 
et  non  comme  détenteur  d'un  capital  constitué  le  plus  souvent 
par  l'accumulation  de  plus-value  ou  propriété  en  résultant. 

p.  XVI,  et  Gurvitch,  Les  Fondateurs  de  la  sociologie  :  Proudhon,   p.  74. 

1.  Bougie,  id.,  pp.  70  et  76;  Gurvitch,  id.,  p.  7. 

2.  Id.,  Premier  mémoire,  p.  215. 


92  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ECONOMIE 

La  conclusion  logique  que  Proudhon  en  tire  fonde  tout 
un  système  d'appropriation  mutualiste  : 

1°  «  Toute  production  étant  nécessairement  collective,  l'ouvrier  a 
droit  dans  la  proportion  de  son  travail  à  la  participation  des 
produits  et  des  bénéfices  »,  ou  plus  précisément  et  plus  lar- 
gement «  le  travailleur  conserve,  même  après  avoir  reçu  son 
salaire,  un  droit  naturel  de  propriété  sur  la  chose  qu'il  a 
produite  ». 

2°  «  Tout  capital  accumulé  étant  une  propriété  sociale,  nul  ne 
peut  en  avoir  la  propriété  exclusive.  » 

Et  pensant  surtout  aux  fermiers  agricoles,  il  énonce  encore 
cette  troisième  conclusion  :  «  Le  travailleur  acquiert  aux 
dépens  du  propriétaire  oisif.  » 

Cette  force  collective  qui  engendre  un  «  surplus  productif  », 
Proudhon  ne  se  contente  pas  d'en  montrer  l'application  à 
l'intérieur  d'une  entreprise,  il  montre  qu'il  ne  s'agit  là  que 
d'une  illustration  particulière  de  la  grande  loi  de  la  division 
du  travail  dont  les  conséquences  sont  la  force  collective  et  la 
solidarité  du  travail  i.  Celle-ci  s'étend  à  toute  «  la  société 
économique  »,  collectivité  vivante,  être  collectif  dont  l'atelier 
est  la  cellule  constituante  ^. 

Dès  lors,  le  phénomène  de  la  force  collective,  et  sa  consé- 
quence, la  création  de  la  plus-value  collective  ^,  est  un  phéno- 
mène de  l'économie  générale.  Le  producteur  isolé,  et  sa  production 
individuelle,  n'y  échappe  pas.  Par  mille  liens,  par  l'échange 
sur  le  marché,   les  fournitures,   le  crédit,   la  consommation, 


1.  «  La  force  de  la  collectivité  est  la  conséquence  de  la  division  du 
travail  »,  déclare  Proudhon  dans  une  note  de  la  Justice,  7^  étude, 
p.  154. 

2.  «  L'unité  constitutive  de  la  société  est  l'atelier  »,  Contradictions 
économiques,  ch.  5. 

3.  Ainsi,  pour  Proudhon,  ce  qui  fait  l'essentiel  de  la  plus-value 
c'est  la  différence  entre  le  travail  collectif  et  la  somme  des  travaux 
individuels,  alors  que  pour  Marx  celle-ci  est  due  principalement  à 
la  différence  entre  la  valeur  d'usage  de  la  force  de  travail  et  sa  valeur 
d'échange.  En  fait,  Proudhon  avait  déjà  utilisé  cette  argumentation 
dès  son  Premier  mémoire.  Dès  lors,  tout  en  empruntant  textuellement  à 
Proudhon  les  éléments  de  sa  théorie  de  la  plus-value,  Marx  en  ren- 
versera l'ordre  des  facteurs. 


UNE    SOCIOLOGIE    ECONOMIQUE  93 

il  bénéficie  des  avantages  inhérents  à  la  production  et  à  l'efFort 
collectif,  et  il  est  soumis  aux  règles  qui  les  régissent. 

B.  —  Le  pluralisme  travailliste. 

«  Ce  fait  incontestable  et  incontesté  de  la  participation 
générale  à  chaque  espèce  de  produits  a  pour  résultat  de  rendre 
communes  toutes  les  productions  particulières,  de  telle  sorte 
que  chaque  produit  sortant  des  mains  du  producteur  se  trouve 
d'avance  frappé  d'hypothèque  par  la  société.  »  Ainsi  «  tout  tra- 
vailleur est  à  l'égard  de  la  société  un  débiteur  »  en  même  temps 
qu'un  créancier  vis-à-vis  du  surplus  collectif  engendré  par 
l'effort  de  tous  au  sein  de  la  société  économique.  Par  sa  théorie 
de  la  force  collective,  Proudhon  aboutit  non  seulement  à 
démontrer  économiquement  le  caractère  collectif  de  la  production 
économique  et  le  droit  personnel  du  travailleur  à  participer  aux 
fruits  de  cette  production,  mais,  parallèlement  à  cette  sociali- 
sation DU  MILIEU  ÉCONOMIQUE  et  à  ccttc  personnalisation  du 
travail,  il  en  arrive  sociologiquement  à  un  personnalisme  ^ 
ÉCONOMIQUE  :  droit  individuel  du  travailleur  fondé  sur  sa 
participation  sociale,  à  un  solidarisme  ^  travailliste  :  inter- 
dépendance du  travail  et  de  l'effort  de  tous  et  de  chacun  au 
sein  de  la  société  économique,  et  à  un  réalisme  social  ^    : 

1.  Bougie,  Socialismes  français,  p.  143  :  «  Il  parle  en  morale...  un 
langage  personnaliste  »...  «  Il  réalise  ce  tour  de  force...  de  forcer 
la  raison  collective  à  consacrer  le  droit  personnel  »  ;  Bougie,  La  Sociologie 
de  Proudhon  :  «  Avec  autant  de  véhémence  qu'il  affirme  le  prix  de  la 
personnalité,  Proudhon  insiste  sur  la  réalité  de  l'être  social  »,  p.  233, 
«  une  moralité  personnaliste»;  de  Lubac,  Proudhon  et  le  christianisme, 
p.  172  :  «  C'est  là  encore  un  aspect  de  ce  personnalisme  qui  l'appa- 
rente au  Kierkegaard  du  Post-scriptum.  » 

2.  Bougie,  La  Sociologie  de  Proudhon,  p.  72  :  «  Tout  soucieux  qu'il 
soit  de  l'individualité,  il  est  à  un  certain  point  solidariste  avant  la 
lettre»;  p.  18  :  «  C'est  déjà  une  manière  solidariste  »;  Guy-Grant, 
Pour  comprendre  la  pensée  de  Proudhon,  p.  133  :  «  Proudhon  se  montre 
non  seulement  sociologue,  mais  solidariste  avant  la  lettre.  » 

3.  Bougie,  p.  146  :  «Avec  Proudhon  nous  n'avons  pas  seulement 
rencontré  un  solidarisme,  mais  un  réalisme  social  »;  p.  180  :  «  C'est 
à  l'atomisme  qu'il  en  veut.  C'est  le  réalisme  social  qu'il  entend 
défendre...  l'idée  mère  de  la  recherche  sociologique  apparaît  ainsi, 
à  savoir  l'idée  que  la  société  est  autre  que  la  somme  des  individualités  »; 


94  LE    FONDEMENT    :    LA   SOCIO-ECONOMIE 

force  collective  et  société  économique  conçues  comme  des 
réalités  différentes  des  forces  individuelles  et  des  personnes 
qui  les  sécrètent.  L'originalité  foncière  de  la  position  proudho- 
nienne  et  sa  force  viendront  non  seulement  de  ce  qu'il  arrivera 
le  premier  comme  le  reconnaîtront  les  sociologues  très  avertis 
qui  l'étudieront,  mais  qu'il  les  conservera  liés  comme  la  triple 
déduction  d'un  même  fait  :  l'effort  collectif  né  du  travail  des 
hommes.  Si  l'on  se  souvient  de  sa  définition  du  travail  (action 
intelligente  de  l'homme  sur  la  matière),  on  ne  sera  pas  surpris 
que  sur  ce  tronc  du  travaillisme  qui  fonde  et  inerve  toute  la 
construction  économique  et  l'œuvre  proudhonienne  se  rat- 
tachent également,  en  plus  des  rameaux  soulignés,  un  volon- 
tarisme ^,  un  pragmatisme  ^,  un  humanisme  que  l'on  a  qua- 
lifié de  prométhéen  (Gurvitch)  et  un  «  instrumentalisme  »  oii 
Bougie  reconnaît  «  le  noyau  du  matérialisme  historique  »  ^. 

p.  77  :  «  Proudhon  le  premier  lance  cette  théorie  de  la  force  collective 
dans  la  circulation,  le  premier  il  marque  avec  netteté  en  même  temps 
que  le  principe  auquel  il  rattache  le  phénomène  qu'il  observe  les 
conséquences  sociologiques  qui  en  découlent  »;  p.  70  :  «  C'est  à  la 
sociologie  proprement  dite  que  Proudhon  dès  cette  époque  (1840) 
nous  semble  ouvrir  les  voies  et  sur  ce  point  encore  par  cette  théorie 
de  la  force  collective  qui  est  de  son  propre  aveu  l'idée  centrale  de  son 
Premier  mémoire.  Nous  verrons  qu'il  précède  Marx  et  Engels.  » 

1 .  Gurvitch,  Les  Fondateurs  français  de  la  sociologie.  L'auteur  parle 
du  «  pragmatisme  volontariste  »  de  Proudhon,  p.  64,  et  de  son 
«volontarisme  révolutionnaire»,  p.    14. 

2.  Bougie  :  «  Il  semble  qu'une  tendance  nouvelle  prenne  ici  le 
dessus  :  une  tendance  que  l'on  appellerait  aujourd'hui  pragmatique. 
Proudhon  développe  dans  son  étude  sur  le  travail  une  philosophie 
de  l'action  qui  s'achève  par  une  apologie  de  l'outil.  Ce  qui  n'était 
dans  la  Création  de  V  Ordre  qu'un  aperçu  devient  ici  un  thème  central.  » 
Gurvitch  (ouv.  déjà  cité,  p.  6)  :  «  Proudhon  arrive  le  premier  à  une 
position  qui  recevra  le  nom  de  pragmatisme  »;  p.  26  :  «  Nous  allons 
voir  que  se  révèle  un  pragmatisme  très  marqué.  »  Cf.  également 
pp.  59,  63  et  64.  Cf.  Bernes,  La  morale  de  Proudhon,  Étude  sur  la  philo- 
sophie morale  au  xix®  s.,  p.  143,  et  G.  Pirou,  Proudhon  et  le  syndicalisme 
révolutionnaire,  p.  52. 

3.  Bougie  :  il  n'en  reste  pas  moins  que  dans  la  Création  de  V  Ordre  : 
«  Proudhon  a  mis  le  doigt  sur  le  noyau  du  matérialisme  historique. 
S'il  est  vrai  que  le  matérialisme  est  avant  tout  une  technologie, 
une  philosophie  de  l'outil,  un  bilan  de  ce  que  doivent  à  la  trans- 
formation des  moyens  de  production  la  structure  sociale  et  les  habi- 
tudes intellectuelles  elles-mêmes.  Le  souci  de  l'action  et  des  influences 
directes  ou  indirectes  exercées  par  les  formes  directes  de  l'action  a 


UNE   SOCIOLOGIE    ECONOMIQUE  95 

Cette  richesse  n'est  pas  le  fruit  d'un  éclectisme  ou  d'un  syncré- 
tisme groupant  artificiellement  des  théories  dont  il  reste  le 
découvreur,  mais  d'un  pluralisme  travailliste  englobant 
les  divers  plans  sous  lesquels  est  saisie  la  réalité  du  travail. 

Un  pluralisme  travailliste  :  telle  apparaît  la  clé  de  toute 
la  pensée  proudhonienne.  C'est  elle  que  nous  découvrirons  au 
centre  de  toutes  les  constructions  proudhoniennes,  qu'il  s'agisse 
de  sa  construction  économique  et  de  sa  démocratie  mutuelliste, 
de  sa  construction  politique  et  de  son  fédéralisme,  de  sa  construc- 
tion philosophique  et  de  sa  conception  d'une  justice  réciproque, 
de  sa  conception  éducatrice  enfin  et  de  son  enseignement 
«  polytechnique  ». 

Mais  à  ce  pluralisme  travailliste,  c'est  par  sa  conception 
sociologique  du  travail  qu'il  y  parviendra.  Et  c'est  par  une  approche 
sociologique  qu'il  donnera  toute  sa  dimension  et  son  relief 
à  cette  réalité  qu'il  a  découverte  dans  l'étude  de  l'économie. 
G.  Bougie  avait  parfaitement  raison  d'affirmer  :  «  Nous  nous 
sommes  aperçu  qu'il  existe  une  sociologie  de  Proudhon  qui, 
peut-être,  fournit  la  clé  de  beaucoup  de  ses  thèmes  ^.  » 

Mais  cette  sociologie  est  une  sociologie  économique.  Elle 
fait  partie  intégrante  de  l'économie  politique.  Elle  en  fait  une 
socio-économie. 

C'est  ainsi  que  d'une  part,  on  comprend  comment  le  plu- 
ralisme réel  que  cette  sociologie  infère  de  la  réalité  socio- 
économique  se  traduit  philosophiquement  par  une  position  plu- 
raliste, par  une  unité  pluraliste  où  se  joignent  et  convergent  des 
conceptions  apparemment  différentes  et,  d'autre  part,  comment 
ce  pluralisme  travailliste  est  le  corollaire  de  la  théorie  de  la  force 
collective. 

Résultant  de  «  communauté  d'action  »  d'une  pluralité 
constituante,  la«  force  collective  »,  seule,  permet  de  comprendre 

remis  à  l'honneur  aujourd'hui  les  théories  de  ce  genre  :  le  pragmatisme 
a  réveillé  le  technicisme.  Mais  d'ordinaire  on  néglige  sur  ce  point 
encore  de  rendre  à  Proudhon  son  dû.  » 

1.  Bougie  :  «  Le  pluralisme  de  Proudhon...  qui  est  comme  la 
racine  de  ses  tendances  économiques  et  politiques  »,  p.  326;  Gurvitch, 
ouv.  cité,  p.  2  :  «  pluralisme  sociologique  »,  etc. 

2.  Bougie,  id.f  avant-propos,  p.  xii. 


96  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ÉCONOMIE 

l'économie,  ses  contradictions  et  son  équilibre  dynamique. 
Mais  cette  force  collective,  qui  dépasse  la  simple  sommation 
de  la  pluralité  des  forces  individuelles  qui  y  contribuent,  ne 
peut  s'expliquer  alors  que  comme  un  attribut  d'un  être  collectif, 
être  collectif  dont  l'idée-maîtresse  (l'indépendance  des  réalités 
collectives)  est  le  fondement  même  de  la  sociologie. 

G.  —  La  société  économique,  être  collectif. 

«  Pour  le  véritable  économiste,  la  société  est  un  être  vivant, 
doué  d'une  intelligence  et  d'une  activité  propres,  régie  par 
des  lois  spéciales  que  l'observation  seule  découvre  et  dont 
l'existence  se  manifeste  non  sous  une  forme  physique,  mais 
par  l'intime  solidarité  de  ses  membres...  la  réalité,  j'ai  presque 
dit  la  personnalité  de  l'homme  collectif  est  un  phénomène 
aussi  certain  que  la  personnalité  et  la  réalité  de  l'homme- 
individu  ^.  »  C'est  ce  que  Proudhon  formulera  plus  précisément 
en  écrivant  :  «  Je  regarde  la  société,  le  groupe  humain  comme 
un  être  sui  generis,  constitué  par  le  rapport  fluidique  et  la 
solidarité  économique  de  tous  les  individus,  soit  de  la  nation, 
soit  de  la  localité  ou  corporation  soit  de  l'espèce  tout  entière  ^.  » 

* 

Ces  textes  sont  d'une  importance  capitale.  Cette  conception 
sociologique  est  à  la  base  même  de  sa  conception  du  droit. 

C'est  par  elle  que  Proudhon  échappe  au  faux  dilemme  de 
l'individualisme  et  de  l'étatisme,  c'est  elle  qui  fournit  la  clé 
de  voûte  à  toutes  les  constructions  économiques  de  Proudhon  : 

LA    DISTINCTION    DE     LA    SOCIÉTÉ     ÉCONOMIQUE     ET    DE     l'ÉtAT 

et  son  corollaire,  leur  autonomie  réciproque  et  leur  équilibre  anti- 
nomique. Mais  comme  l'a  si  bien  analysé  G.  Gurvitch  (ouvr. 
cité,  pp.  348  et  s.),  le  «  réalisme  social  »  de  Proudhon,  «  cette 
métaphysique  du  groupe  »,  comme  il  la  désigne  lui-même, 
distingue  trois  aspects  de  l'être  social.  Les  deux  premiers, 

1.  Contradictions  économiques,  Éd.  Lacroix,  p.  100. 

2.  Philosophie  du  progrès,  i''®  lettre. 


UNE    SOCIOLOGIE    ECONOMIQUE  97 

la    «  FORCE    COLLECTIVE  »    et    la    «  RAISON    COLLECTIVE  »,    SOnt 

des  manifestations,  des  attributs  de  l'être  social,  la  troisième 
est  la  considération  de  l'être  collectif  dans  sa  «  réalité  » 
même,  son  existence  spontanée  et  les  lois  de  son  organisation. 

La  «  FORCE  COLLECTIVE  »  cst  «  l'élément  purement  sensible 
de  la  société  »  (Gurvitch,  p.  348),  la  manifestation  de  la  société 
économique  en  travail,  l'acte  qui  en  manifeste  l'existence. 
«  Les  individus  ne  sont  pas  seuls  dotés  de  forces,  les  collectivités 
ont  aussi  les  leurs...  ces  forces  agglomérées  constituent  la  force 
ou  puissance  du  groupe.  »  En  conséquence,  la  force  collective 
«  étant  un  fait  aussi  positif  que  la  force  individuelle  »,  les 
êtres  collectifs  apparaissent  comme  des  réalités  «  au  même  titre 
que  les  individus  »  et  «  par  son  pouvoir,  de  tous  ses  attributs  le  pre- 
mier et  le  plus  substantiel,  Vêtre  social  fait  acte  de  réalité  et  de  vie  » 
{Justice,  4^  étude,  L'Etat). 

Mais  cette  force  collective  «  immanente  à  la  société  comme 
l'attraction  dans  la  matière  »  reste  «  de  la  force  ». 

Au  contraire,  le  deuxième  attribut  de  la  société  économique, 
«  LA  RAISON  COLLECTIVE  »,  cst  à  la  fois  «  uuc  communauté  de 
conscience  »  et  une  intelligence,  «  une  raison  sociale  »,  cette  raison 
sociale  dont  Proudhon  a  cherché  à  reconnaître  l'émergence 
dans  l'histoire.  Et  c'est  cette  raison  sociale  qui  produira  ce 
droit  spontané  qui  pourra  être  traduit  iuridiquement  en  «  droit 
économique  ». 

De  la  constatation  de  ces  deux  attributs  :  force  collec- 
tive et  raison  collective,  se  déduit  la  considération  même 
de  la  RÉALITÉ  DE  LA  SOCIÉTÉ  économique,  saisie  dans  son  exis- 
tence spontanée  et  dans  les  lois  de  son  organisation. 

Avec  sa  force  et  sa  raison  collective,  la  société  apparaît 
comme  «  un  être  réel  au  même  titre  que  l'homme  qui  en  fait 
partie.  Cet  être  formé  d'hommes,  qui  n'est  pas  la  même  chose 
qu'un  homme,  a  sa  vie,  sa  puissance,  ses  attributs,  sa  raison,  sa 
conscience  »  (Pornocratie,  Ed.  Lacroix,  p.  119).  Elle  a  aussi  «  ses 
lois  propres,  lois  des  rapports  que  l'observation  nous  révèle... 
dont  l'ensemble  forme  ce  que  j'appelle  droit  économique  » 
{id.,  p.  120). 


gS  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ÉCONOMIE 


D.  —  Société  économique  et  pluralité  des  êtres  collectifs. 

Mais  la  société  économique  ne  constitue  pas  le  seul  être 
collectif.  Elle  est  elle-même  constituée  par  une  pluralité  d^êtres 
collectifs  qui  sont  ses  «  organes  »,  tout  comme  les  travailleurs 
et  leurs  fonctions  en  sont  ses  «  cellules  organiques  ». 

L'être  collectif  qui  constitue  l'organe  élémentaire  de  la  société 
est  le«  groupe  de  travailleurs  »  :  «  groupe  industriel  »  d'vm«  ate- 
lier »,  «  groupe  agricole  »  d'une  «  commune  rurale  »,  groupe 
de  consommateurs  d'un  quartier. 

Ces  groupes  élémentaires  forment  eux-mêmes  par  le  jeu  de 
leurs  rapports  sociologiques  qvii  les  associent,  des  groupes  plus 
larges  :  groupes  d'industries,  districts  agricoles,  collectivités 
des  consommateurs. 

Ces  «  sociétés  particulières  »  constituent  également  des  êtres 
collectifs,  des  collectivités  ayant  une  réalité  différente  et  des 
attributs  autres  que  celles  qui  les  ont  engendrées. 

Ainsi,  par  formation  successive  et  par  intégration,  se  consti- 
tue cette  collectivité  générale,  cet  être  collectif  que  forme  l'or- 
ganisme économique  d'une  nation,  voire  d'une  humanité  :  cet 
organisme,  c'est  la  société  économique. 

Mais  la  société  économique  et  les  êtres  collectifs  qui  l'en- 
gendrent ne  sont  pas  les  seules  collectivités  existantes.  Les 
groupes  de  producteurs  et  de  consommateurs  ne  sont  pas  les 
seules  collectivités  particulières.  «  Les  compagnies  savantes, 
artistes,  les  académies,  les  écoles,  les  municipalités,  les  assem- 
blées nationales,  les  clubs,  les  jurys  »  constituent  des  êtres  collec- 
tifs socio-politiques.  Et  en  général  «  toute  réunion  d'hommes 
associés  pour  penser  et  agir  ensemble  »  {Justice,  «  Les  Idées  ») 
engendre  un  être  collectif,  une  collectivité  particulière. 

Mais  ce  qui  est  extrêmement  important  pour  comprendre 
toute  la  sociologie  de  Proudhon,  c'est  la  conséquence  que  cette 
constatation  aura  sur  la  constitution  d'un  droit  économique 
et  d'une  organisation  économique.  La  société  économique 
n'est  pas  le  seul  être,  la  seule  collectivité  générale. 

Distinct  de  ce  corps  économique,  il  y  a  l'Etat,  corps  poli- 


UNE    SOCIOLOGIE    ÉCONOMIQUE  99 

tique.  «  L'État  est  une  réalité  aussi  positive  que  la  Société  » 
(Théorie  de  V impôt,  Éd.  Lacroix,  p.  64.)  C'est  un  être  collectif 
général  qui  résulte  lui-même  de  l'association  de  groupes  socio- 
politiques.  Il  apparaît  donc,  sous  cet  aspect,  comme  «  la  résul- 
tante et  non  la  dominante  de  la  réalité  sociale  »  [id.,  p.  69). 

Mais  la  conquête  et  l'aliénation  de  l'État  par  une  minorité 
agissante  d'individus  et  une  conception  juridique  erronée  ont 
fait  méconnaître  cette  véritable  nature  sociologique  de  l'Etat. 

Cette  «  résultante  sociale  »  devient  la  «  dominante  sociale  » 
et  la  «  force  collective  »,  le  «  pouvoir  social  »,  de  ce  corps  poli- 
tique est  employé  sans  cesse  pour  tenter  d'absorber  le  corps 
économique,  la  société  économique  et  en  nier  ainsi  la  nature 
autonome,  la  réalité  indépendante. 

Ce  qu'il  faut  saisir  dès  maintenant  dans  cette  conception 
d'une  pluralité  d'êtres  collectifs,  qui  est  un  des  caractères  essen- 
tiels du  «  réalisme  social  »  de  Proudhon,  c'est  : 

—  d'une  part  qu'une  organisation  sociale  conforme  à  la 
réalité  sociologique  doit  respecter  ^existence  et  l'autonomie  des 
collectivités  particulières  qui  la.  constituent; 

—  d'autre  part,  et  c'est  la  clé  de  toutes  les  constructions 
proudhoniennes,  et  notamment  de  son  droit  économique,  que 
V Etat,  corps  politique,  et  la  «  Société  économique  »  sont,  comme  en 
témoigne  l'étude  sociologique  de  l'histoire,  deux  réalités  distinctes 
qui  doivent  s'organiser  d'une  façon  autonome. 

Sans  doute,  par  l'identité  de  certains  de  leurs  éléments  de 
base,  qui  sont  avant  tout  les  hommes,  qu'ils  soient  travailleurs 
ou  citoyens,  et  par  la  similitude  de  leur  constitution  sociolo- 
gique, corps  économique  et  corps  politique  sont  en  état  d'in- 
terdépendance. 

Cette  interdépendance  est  telle  qu'ils  constituent,  le  plus 
souvent,  ensemble,  une  «  nation  »  qui  est  également  «  un  être 
collectif»  général,  «une  personne  vivante»,  comme  l'écrit 
Proudhon  à  Michelet. 

Mais  de  cette  interdépendance,  de  cet  accouplement,  de 
cette  union  dans  une  nation,  ne  saurait  s'inférer  une  intégra- 
tion, une  confusion,  mais  simplement  une  complémentarité.  La 
société  économique  devra  donc,  pour  se  conformer  à  sa  loi 


100  LE   FONDEMENT    :    LA   SOCIO- ECONOMIE 

sociologique,  se  constituer  d'une  façon  autonome.  Dès  lors, 
pour  organiser  ce  corps  économique,  pour  l'institutionnaliser, 
il  faut  l'étudier  en  détail,  dans  sa  constitution  originelle,  dans 
sa  réalité  organique. 

E.  —  La   constitution   organique    de    la    société    écono- 
mique. 

Dans  quelle  réalité  «  organique  »  se  présente  la  société  écono- 
mique spontanée  avant  même  qu'un  droit  économique  ne  l'ins- 
titutionnalise ? 

Dans  ses  unités  constituantes,  la  société  économique,  l'or- 
ganisme économique  apparaît  en  allant  du  simple  au  complexe  : 

lO  dans  la  série  des  «fonctions  associées  »  remplies  par  les  tra- 
vailleurs individuels; 

2°  dans  la  série  des  «  groupes  de  travailleurs  des  ateliers  », 
entreprises  ; 

3°  dans  la  série  des  entreprises  d'une  même  communauté  écono- 
mique, et  par  extension,  dans  l'association  des  diverses  commu- 
nautés économiques  existantes. 

Mais  le  principe  constituant,  qui  associe  ces  unités  écono- 
miques en  un  organisme  économique,  se  découvre  dans  le  «  tra- 
vail ».  Il  n'est  autre  pour  Proudhon  que  la  loi  organique  de  la 
société,  «  la  série  s'incarnant  dans  la  société  ».  Car  c'est  le  fait 
du  travail  (cette  «  idéo-réalité,  cette  action  intelligente  des 
hommes  en  société  sur  la  matière  »)  qui,  par  ces  lois  de  la 
division  et  de  la  force  collective,  diversifie  en  fonctions  et 
associe  en  groupes  ces  éléments  constituants,  et  engendre  ainsi 
la  société.  Sans  lui,  «  la  société  serait  nulle  »  {Création  de  V Ordre, 

n°  374)- 

Ainsi,  au  départ  de  la  constitution  de  la  société  économique, 
comme  réalité  sociologique,  comme  être  collectif  autonome, 
il  y  a  le  fait  fondamental  du  travail.  «  La  première  loi  du 
travail  étant  la  division  du  travail,  par  cette  loi,  tous  les  tra- 
vailleurs sont  solidaires  »  et  toutes  les  fonctions  sont  «  des  fonc- 
tions associées»  (n^  381). 

Car    la   division   du    travail    nécessite    pour   l'accomplisse- 


UNE   SOCIOLOGIE    ECONOMIQUE  lOI 

ment  d'une  entreprise  la  «  communauté  d'action  ».  C'est  cette 
communauté  d'action,  cette  «  force  collective  »  qui  crée  une 
collectivité  primaire,  un  être  collectif  élémentaire.  Celui-ci  se 
manifeste  par  une  «  force  collective  »  engendrant  un  «  surplus 
productif»  supérieur  à  la  somme  des  productions  que  chacun 
des  travailleurs  aurait  réalisée  séparément.  Cette  collectivité 
primaire,  c'est  «  le  groupe  des  travailleurs  »,  c'est  1'  «  atelier  ». 
Nous  dirions  aujourd'hui  l'entreprise. 

«  L'unité  constitutive  de  la  société  est  (donc)  l'atelier  », 
qui  est  à  la  fois  une  série  de  travailleurs  individuels  et  une 
collectivité,  une  communauté  qui  a  une  réalité  différente  de 
chaque  travailleur  pris  en  particulier.  «  Car  l'atelier  implique 
nécessairement  un  intérêt  de  corps  et  des  intérêts  privés,  une 
personne  collective  et  des  individus...  viennent  ensuite  les 
rapports  d'atelier  à  atelier.  »  {Contradictions  économiques,  Éd.  Gar- 
nier,  ch.  V,  p.  223.) 

C'est  par  ces  rapports  d'atelier  à  atelier  qui  se  constituent 
par  l'association  naturelle  de  ces  communautés  élémentaires 
la  société  économique,  l'organisme  économique. 

Ainsi,  si  le  travailleur  remplissant  une  fonction  économique 
est  en  quelque  sorte  le  germe  de  la  société  économique,  V atelier 
né  de  l'association  des  fonctions  en  apparaît  comme  Yembryon. 
La  société  économique  qui  résultera  des  rapports  d'atelier  à 
atelier  en  sera  le  «  corps  »  constitué.  Mais  la  loi  qui  régira  tout 
le  processus  restera  le  travail. 

C'est  pourquoi  Proudhon  peut  écrire  :  «  Le  travail  considéré 
dans  sa  division  nous  découvrira  le  caractère  essentiel  du  tra- 
vailleur, les  conditions  qui  rendent  la  fonction  utile  et  normale, 
et  de  cette  conception  fondamentale...  nous  arriverons  par  une 
sorte  d'intégration...  à  l'organisation  de  la  société.  »  (Création 
de  l'Ordre,  n^  415.) 

De  V  «  organographie  »  sociale  à  la  «  constitution  sociale  »,  en 
passant  par  l'organisation  de  l'entreprise,  tel  est,  sociologiquement,  le 
déroulement  du  processus  créatif  selon  lequel  se  constitua  la  «  société 
économique  ». 


102  LE   FONDEMENT    :    LA   SOCIO-ECONOMIE 


* 
*     * 


«  Le  travail  est  un,  écrit  Proudhon  dans  ses  Carnets  à  la 
date  du  ii  mars  1847.  La  valeur,  idée  essentiellement  sociale, 
est  une.  Toutes  les  divisions  et  sous-divisions  n'expriment  pas 
au  fond  des  fractions  véritables,  mais  des  relations  et  des  pro- 
portions. Dès  lors  que  l'homme  travaille,  la  société  est  en  lui,  son 
travail  est  divisible,  partant  échangeable,  et  finalement  appré- 
ciable. »  On  voit  là  encore  en  passant  comment  la  «  consti- 
tution de  la  valeur  »  est  le  point  de  départ  de  sa  socio-économie, 
le  travail  de  l'homme  en  société  son  fil  conducteur,  et  comment 
sa  comptabilité  économique  débouche  sur  sa  sociologie  écono- 
mique. Mais«  chaque  division  (du  travail),  continue  Proudhon 
dans  le  même  passage,  est  comme  un  point  de  vue  particulier 
du  haut  duquel  on  peut  embrasser  tout  le  travail,  chaque  pro- 
duit est  une  espèce  qui  rappelle  tout  le  régime  industriel,  chaque 
fraction  de  franc...  indique  un  point  de  comparaison  qui 
rappelle  toute  la  valeur. 

Dajis  la  société  travailleuse,  conclut-il,  il  n'y  a  pas  des  tra- 
vailleurs, il  y  a  un  travailleur  unique  diversifié  à  Vinfini.  » 

On  saisit  alors  comment  Proudhon  va,  pour  dégager  la  loi 
spontanée,  constitutive  de  la  société,  l'étudier  d'abord  dans  ce 
microcosme  social  qu'est  la.  fonction  pour  l'étendre  ensuite  à  l'en- 
semble de  «  la  constitution  sociale  ». 

Ainsi  «  organiser  la  société,  c'est  décrire  une  série  :  série 
réelle  et  série  individuelle  tout  ensemble  :  car  si  la  série  sociale 
est  inaltérable  dans  sa  forme,  ses  unités  organiques  sont  à  la  fois 
vivantes,  intelligentes  et  intelligibles  »,  car  ce  sont  des  fonctions 
remplies  par  des  hommes  et  des  communautés  humaines.  C'est 
alors  que  l'organisation  de  la  société  économique  apparaît 
comme  un  processus  idéo-réaliste  :  «  organiser  la  société,  ne 
craint  pas  d'écrire  Proudhon,  c'est  opérer,  en  quelque  sorte, 
la  synthèse  de  la  matière  et  de  l'esprit  »  (n°  596).  C'est  égale- 
ment ainsi  qu'  «  organiser  le  travail,  c'est  délimiter  les  fonc- 
tions, puis  les  grouper  »  selon  les  lois  sociologiques  du  travail 
et  aboutir  ainsi  progressivement  à  la  détermination  du  «  règne 


UNE    SOCIOLOGIE    ÉCONOMIQUE  IO3 

industriel»  (n^  441).  Dès  lors,  «organiser  le  travail,  répète 
encore  Proudhon,  c'est  trouver  la  série  naturelle  des  travail- 
leurs, la  série  sociale  »  dont«  l'unité  organique  est  le  travailleur, 
en  langage  un  peu  plus  abstrait,  la  fonction  »  (n°  413). 

C'est  de  la  découverte  de  la  loi  sociologique  de  la  fonction 
que  l'on  induira  la  loi  d'organisation  de  l'atelier  et,  partant, 
celle  de  la  société  économique  tout  entière.  Ainsi,  après  cette 
démarche  inductive,  pourra- t-on  observer  le  fonctionnement 
de  cet  ensemble  social,  dégager  les  lois  générales  qui  régissent 
ses  relations,  et  par  voie  de  conséquence  la  croissance  de 
la  société  économique.  Proudhon  a  consacré  de  longs  déve- 
loppements à  ces  deux  lois  de  la  fonction  :  la  «  spécification  » 
et  la  «  composition  »,  et  nous  avons  déjà  dit  ce  qu'il  fallait 
entendre  par  ces  termes.  «  Spécialité  du  travailleur,  spécia- 
lité de  l'atelier  et  des  instruments  de  travail,  telle  est  la 
première  condition  du  travail,  le  premier  caractère  de  la 
fonction»  (n^  418).  Mais  la  spécialité  de  la  fonction  ne  per- 
met l'intégration  sociale  du  travailleur,  et  la  consécration  de 
sa  liberté,  qu'à  condition  d'être  «  spécification  »,  c'est-à-dire 
«non  Tpoint  fraction  ou  morcellement»  (n"  417)  d'une  tâche 
commune,  mais  attribution  définie  d'une  tâche  particulière, 
personnalisée.  Ce  caractère  spécifique  de  la  fonction  appelle  un 
corollaire,  une  deuxième  loi  :  la  «  composition  ».  Il  ne  doit 
pas  y  avoir  «  décomposition  de  l'œuvre  industrielle  »  entre  les 
travailleurs.  Ce  qui  aboutit  au«  travail  parcellaire»  qui  entrave 
la  liberté,  mutile  la  personnalité,  annihile  la  responsabilité 
du  travail  »  et  conduit  à  la  décomposition  du  corps  social.  Mais 
il  doit  y  avoir  en  vertu  de  la  loi  organique  du  travail  «  une 
différenciation  ».  Ainsi,  pas  de  fragmentation  des  tâches,  mais 
un  «  dédoublement  »  ;  «  le  travail,  manifestation  de  l'intelli- 
gence humaine,  suit  les  lois  de  la  nature.  Il  ne  divise  pas,  si 
j'ose  employer  ce  langage  chimiste,  en  ses  parcelles  intégrantes, 
il  se  dédouble  en  ses  espèces  constituantes»  (n"  420). 

Dans  la  fonction,  les  «  caractères  d'une  opération  synthé- 
tique doivent-ils  être  conservés?  ».  Chaque  fonction  doit  cor- 
respondre à  une  opération  économique  complète. 

«  Par  la  spécification,  le  travail  satisfait  aux  vœux  de  notre 


I04  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ECONOMIE 

personnalité  qui  tend  invinciblement  à  se  différencier,  à  se  rendre 
indépendante,  à  conquérir  sa  liberté  et  son  caractère;  par  la 
composition,  le  travail  répond  à  tous  les  besoins  de  l'intelligence, 
à  sa  faculté  inventive  et  organisatrice,  comme  à  son  amour 
de  synthèse  et  d'unité  »  (n°  434).  C'est  par  la  composition  de 
la  fonction  que  le  travailleur  est  rendu  «  responsable  ». 

Il  ne  faudrait  pas  croire  que  cette  socio-technique  que  déve- 
loppe Proudhon  nous  éloigne  de  la  société  économique  et  de 
son  fonctionnement.  «  L'honune-machine,  dans  sa  spécialité 
atomique  »  est  une  cellule  sociale  qui  dégénère,  un  cancer  de  tout 
le  corps  social.  Une  poussière  «  de  travailleurs  parcellaires  » 
ne  forme  pas  une  société  vivante,  mais  constitue  sa  négation. 
«  Les  lois  de  la  nature  ne  sont  jamais  impunément  violées. 
Ce  qui  nuit  à  l'individu  ne  profite  pas  à  l'économie  sociale  » 
(no  427). 

Du  reste,  c'est  toujours  à  partir  de  la  même  réalité  du  travail, 
cette  loi  créatrice  de  la  société,  que  se  déduisent  les  principes 
sociologiques  qui  doivent  régler  et  les  lois  spécifiques  de  la 
fonction  et  les  lois  générales  de  la  société.  «  Division  du  travail  », 
«force  collective  »,  «  spécification  »,  «  composition  »,  ne  sont  que  les 
corollaires  d'une  même  loi  générale.  Non  seulement  ces  lois  du 
travail  correspondent  à  des  réalités  psycho-sociales  ^  qui 
témoignent  de  l'interpénétration  du  travailleur  sociétaire  et 
de  la  société  travailleuse;  mais  dans  les  lois  de  la  fonction,  et 
dans  les  lois  de  la  société,  se  révèle  le  même  couple  antinomique 
de  différenciation-association  et  de  compétition-solidarité,  ce 
principe  contradictoire  qui,  à  travers  la  série  organisatrice  du 
travail,  constitue  la  loi  de  tout  développement. 

La  loi  de  «  spécification  »  de  la  fonction,  et  la  loi  de  «  compéti- 
tion »  qui  anime  la  société  économique  ne  sont  que  des  appli- 
cations de  cette  loi  élémentaire  :  V  «  antagonisme  »  qui  pousse 
chaque  être,  individuel  ou  collectif,  à  la  différenciation  et  à 
l'indépendance. 

I.  «  L'association  est  le  corollaire  de  la  division  du  travail.  La 
solidarité  est  le  corollaire  de  la  force  collective.  La  personnalité  du 
travailleur  et  la  liberté  individuelle  sont  le  corollaire  des  lois  de 
spécification  et  de  composition.  »  {Création  de  V  Ordre,  nP  443.) 


UNE    SOCIOLOGIE    ECONOMIQUE  IO5 

La  loi  de  «  composition  »  de  la  fonction  et  la  loi  d'  «  association  » 
qui  anime  également  la  société  ne  sont  que  des  applications 
de  cette  deuxième  loi  élémentaire  celle  de  la  «  solidarité  »,  qui 
pousse  chaque  être  individuel  et  personnel  à  l'union  et  à 
l'interdépendance. 

Antagonisme-solidarité  forment  ce  «  couple  antinomique  », 
Cette  loi  et  cette  contre-loi  sont  indissolublement  liées  dans  tout 
processus  créatif,  et  tout  particulièrement  dans  celui  qui  com- 
mande le  développement  de  la  société  économique. 

A  l'intérieur  de  la  loi  organique  du  travail,  agit  cette 
relation  antinomique.  Elle  joue  donc  non  seulement  au  sein 
de  la  société  économique,  entre  les  éléments  constituants, 
mais  entre  ces  éléments  et  la  société  économique  elle-même. 
Elle  joue,  en  particulier,  entre  le  travailleur  sociétaire  et  la 
société  de  travail. 

Aussi,  qu'on  ne  se  méprenne  pas  sur  les  rapports  qui  doivent 
exister  entre  cette  société  économique  et  ses  éléments  consti- 
tuants. 

De  l'observation  de  la  réalité  sociologique,  Proudhon  a  déjà 
dégagé  la  théorie  de  l'être  collectif,  par  laquelle  il  conjugue 
«  réalisme  social  »  et  personnalisme.  Une  personnalité  irréductible 
et  autonome  est  reconnue  non  seulement  à  la  société  écono- 
mique elle-même,  mais  aux  travailleurs,  à  l'entreprise,  aux 
groupes  économiques. 

Dès  lors,  d'une  plus  large  étendue  de  son  champ  d'action, 
une  collectivité  économique  ne  saurait  tirer  une  prétention 
hiérarchique  absorbante  vis-à-vis  de  groupes  plus  restreints, 
pas  plus  que  du  rôle  d'éléments  constituants  on  ne  saurait 
induire  un  rôle  de  subordination  annihilante  vis-à-vis  des 
groupes  constitués. 

Car  c'est  justement  l'action  autonome  des  personnes  qui 
permet  le  développement  et  la  survie  des  groupes  —  comme 
c'est  l'existence  autonome  et  le  développement  indépendant 
des  groupes  qui  permet  aux  collectivités  plus  larges  (sociétés 
particulières  et  sociétés  générales)  de  naître,  de  vivre,  de 
survivre  et  de  s'engendrer  mutuellement. 

Ainsi,    abstraction   faite   de   fictions  juridiques   mutilantes, 


I06  LE   FONDEMENT    :    LA   SOCIO- ÉCONOMIE 

quelle  nature  de  rapports  spontanés  l'observation  sociologique 
va-t-elle  faire  apparaître  entre  les  personnes,  les  groupes  et  la 
société  économique? 

—  des  rapports  de  compétition  :  la  loi  de  l'antagonisme  est  une 
loi  élémentaire  de  la  vie  (loi  de  création,  de  production,  de 
répartition)  ; 

—  et  des  rapports  de  commutation  :  la  loi  de  la  solidarité  est 
la  seconde  loi  élémentaire  de  la  vie  (loi  de  participation, 
d'échange,  d'association). 

C'est  alors  que  l'on  aperçoit  les  liaisons  étroites  qui  existent 
entre  le  «  réalisme  social  »  et  la  «  dialectique  sérielle  »  de 
Proudhon.  Cette  dialectique  sérielle,  Proudhon  l'a  dégagée, 
en  même  temps  que  le  réalisme  social,  de  ses  analyses  de 
l'économie  et  de  son  travaillisme  historique.  Si,  pour  lui,  le 
réalisme  social  apparaît  en  quelque  sorte,  avec  sa  théorie  de 
l'être  collectif,  à  la  fois  comme  la  statique  et  la  base  de  sa 
sociologie  économique,  la  dialectique  sérielle  en  constitue  à  la 
fois  la  dynamique  et  la  méthode. 

C'est  elle  qui,  schématisant  les  rapports  de  la  société  en 
acte  et  de  ses  éléments,  va  permettre  l'intelligence  et  la  maîtrise 
de  ces  rapports  et  la  constitution  d'une  sociologie  économique. 


§  4.  La  dialectique  sérielle. 

Lutter,  se  distinguer  pour  être,  échanger,  s'unir  pour  être 
plus  :  tels  sont  les  deux  pôles  irréductibles  et  indispensables,  la 
dialectique  vitale  de  toute  personnalité  tant  individuelle  que 
collective. 

Dès  lors,  pour  Proudhon  comme  dans  le  domaine  du  sport, 
LA  PHILOSOPHIE  DE  LA  SOLIDARITÉ  u'cst  la  traduction  réaliste 
de  la  vie,  qu'associée  avec  une  philosophie  de  la  lutte, 

DE  LA  compétition. 


UNE   SOCIOLOGIE    ÉCONOMIQUE  I07 


A.  —  Un  processus  dialectique  réel. 

Concurrence  et  échange,  compétition  et  participation  éco- 
nomiques se  révèlent  à  l'expérience  comme  les  deux  forces 
vitales  aboutissant  au  libre  développement  de  l'économie  et 
des  travailleurs  qui  l'animent  et  la  composent.  Si  par  leur 
action  propre  elles  s'opposent,  elles  se  révèlent  complémen- 
taires lorsque,  englobées  dans  la  série  économique  engendrée 
par  la  division  du  travail,  elles  sont  considérées  dans  le  contexte 
dynamique  du  travail  et  dans  son  action  associative.  Le  travail, 
nécessaire  comme  condition  de  la  survie,  libre  comme  l'action 
intelligente  de  l'homme  sur  la  matière,  est  la  loi  organique, 
constituante  des  personnes  et  de  la  société  dont  l'antagonisme 
et  la  solidarité  ne  sont  que  les  lois  fonctionnelles. 

Force  créatrice  de  la  personnalité,  «force  plastique  »  de  la  société, 
réalité  concrète  associant  dynamiquement,  dans  l'effort  de 
l'action,  la  matière,  l'esprit  et  les  personnalités  individuelles 
et  collectives,  le  travail  est,  par  ce  fait,  la  loi,  la  force  associa- 
tive qui  maintient  accouplée  l'antinomie  compétition-partici- 
pation. A  condition  de  ne  pas  être  dénaturé  par  une  appro- 
priation abusive  et  une  aliénation  stérilisante,  il  en  est  aussi  la 
«  force  organisatrice  »,  la  «  série  »,  la  «  loi  de  classification  et 
de  progression  »  qui  en  permet  1'  «  équilibration  »  dynamique. 

«  Idéo-réalité  »,  effort  matérialisé,  action  concrète  des  indi- 
vidus en  société  et  des  collectivités  intelligentes,  complexe 
fonctionnel  de  matière  et  d'esprit,  le  travail,  dans  son  libre 
développement  (qui  n'est  autre  que  le  développement  d'une 
liberté  efficiente)  permet  l'établissement  d'un  rapport  d'équi- 
libre, le  dégagement  d'une  «  loi  de  réciprocité  »,  la  prise  de 
conscience  de  cette  «  loi  de  mutualité  »  qui  n'est  autre  que  la 
première  forme  de  la  justice. 

Sur  le  plan  de  l'économie,  cette  «  justice  commutative  », 
engendrée  par  le  travail,  se  formulera  concrètement  en  un 
droit  économique,  droit  mutualiste  qui,  en  termes  de  réci- 
procité, traduira  simultanément  sous  l'angle  de  la  production 
la«  balance  »  des  biens  et  services  (telle  qu'elle  ressortira  d'une 


I08  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ÉCONOMIE 

véritable  comptabilité  économique)  et  sous  l'angle  de  l'orga- 
nisation r  «  équilibre  »  entre  les  forces  économiques  (telles 
qu'une  sociologie  économique  en  aura  dévoilé  les  règles). 

Ainsi  ce  droit  économique,  expression  d'une  justice  commu- 
tative,  traduite  en  termes  de  politique  économique,  est-il 
défini  par  Proudhon  «  comme  la  synthèse  des  deux  premières 
divisions  ^  »  de  sa  socio-économie,  celle  des  mécanismes  pro- 
ductifs et  celle  de  l'organisation  économique. 

Mais  avant  de  passer  à  l'étude  du  dernier  volet  de  ce  tryp- 
tique,  il  est  nécessaire,  pour  sa  compréhension,  d'insister  sur 
la  liaison  qui  existe  entre  le  «  réalisme  social  »  qui  sera  la 
source  de  ce  droit  et  la  «  dialectique  sérielle  »  qui  en  sera  le 
jaillissement. 

*    * 

C'est  à  partir  de  l'observation  de  l'économie  et  de  ses  contra- 
dictions, et  de  l'histoire  analysée  à  la  lumière  d'un  travaillisme 
historique,  que  Proudhon,  juste  après  la  rédaction  de  ses 
premiers  Mémoires,  dégage,  dans  sa  Création  de  V  Ordre  dans 
Inhumanité,  cette  «  dialectique  sérielle  ».  Reposant  sur  le  postulat 
de  l'identité  des  lois  régissant  le  monde,  la  vie  et  la  pensée,  elle 
se  présente  comme  une  formulation  dynamique  du  mécanisme  de  ces 
lois  et  partant  comme  une  méthode  pratique  de  les  assimiler  intel- 
lectuellement, de  les  maîtriser  volontairement  et  de  les  utiliser  pragma- 
tiquement.  Le  monde  humain  et  le  monde  matériel  —  la  vie, 
l'action  et  l'effort  les  imbriquant  continuellement  dans  leur 
réalisme  —  apparaissent  comme  une  pluralité  d'éléments  irréduc- 
tibles, à  la  fois  aîitagonistes  et  solidaires. 

Le  monde  économique  —  quelles  que  soient  les  forces  qui 
tentent  de  le  réduire  en  l'aliénant  —  n'échappe  pas  à  ce  plu- 
ralisme de  fait.  Constituant  type  de  ce  pluralisme,  1'  «  anti- 
nomie »  est  un  «  couple  ^  »  de  forces  composé  par  l'opposition 
de  deux  éléments  à  la  fois  antagonistes  et  complémentaires. 

Ainsi,  par  l'opposition  des  éléments  pris  deux  à  deux,  se 

I.  Création  de  V  Ordre,  ch.  IV,  n»  383. 


UNE   SOCIOLOGIE    ECONOMIQUE  IO9 

constitue  une  succession,  une  chaîne  d'antinomies  sans  autre 
lien  apparent  entre  elles  que  leur  rapport  antagoniste.  Le  monde 
ainsi  saisi  apparaît  nécessairement  comme  contradictoire,  et 
l'économie  en  particulier  comme  une  succession  de  «  contradictions 
économiques  ». 

Or,  la  résolution  de  l'antinomie  est  impossible.  Pourquoi? 
Parce  que  c'est  de  l'opposition  des  éléments  antinomiques,  de 
leur  confrontation  réciproque  que  naissent  le  mouvement  et  la 
vie.  La  synthèse  est  artificielle.  Elle  ne  résiste  pas  à  l'épreuve 
de  la  vie,  ou  entraîne  la  mort.  Sur  le  plan  économique,  la 
compétition  et  la  participation  constituent  par  excellence  l'an- 
tinomie type  qui  suscite  le  mouvement  économique  et  sans 
laquelle,  par  suite  de  la  stérilisation  des  forces  libres,  l'économie 
dégénère  1. 

L'économie  serait-elle  donc  condamnée  pour  survivre  à 
n'être  qu'une  succession  de  contradictions?  Non!  car  l'obser- 
vation de  la  réalité  économique  comme  celle  d'autres  réalités 
(et  Proudhon  évoque  parallèlement  les  travaux  de  Jussieu  et 
de  Cuvier  sur  la  botanique  et  la  zoologie)  révèlent  que  la 
chaîne  antinomique  —  qui  exprime  les  lois  élémentaires  de 
l'antagonisme  et  de  la  solidarité  —  sont  intégrées  naturellement 
dans  des  séries  qui  en  forment  la  loi  organique.  La  «  série  »  se 
présente  comme  une  force  associative  et  organisatrice  qui 
traverse,  sous-tend  et  discipline  le  mouvement  dialectique  des 
chaînes  antinomiques.  Dans  l'économie,  le  travail  constitue 
la  série  type  ^  qui  parcourt  et  soumet  à  sa  force  organisatrice 
les  antinomies  économiques.  En  fait,  le  travail  constitue  une 
série  générale,  sorte  de  faisceaux  de  séries  particulières  qui 
apparaissent  comme  autant  de  lignes  de  force. 

Autre  loi  organique  de  l'action  humaine  :  la  guerre  qui  orga- 
nise négativement  antagonisme  et  solidarité  et  constitue  une 
série  générale  inverse  de  celle  que  le  travail  constitue  positive- 
ment. Dès  lors,  le  monde  apparaît  comme  une  trame  de  séries 


1 .  Philosophie  du  progrès,  eh.  VIII. 

2.  Pour  Proudhon,   le  travail  est  la  série  «  s'incarnant  dans  la 
société»  économique,  Création  de  l'Ordre,  p.  269. 


IIO  LE   FONDEMENT    :    LA   SOCIO-ECONOMIE 

évoluant  elles-mêmes  par  le  mouvement  résiiltant  de  la  somme 
des  tensions  internes. 

B.  —  Une  prise  de  conscience  d'un  ordre  idéo-réaliste. 

La  «  DIALECTIQUE  SÉRIELLE  »  apparaît  donc  comme  une 
loi  de  progression  et  d'organisation,  un  principe  organique  de 
différenciation  et  d'association  simultanée,  un  processus  général  de 
croissance  commun  au  monde  matériel,  à  l'esprit,  à  l'homme, 
à  la  société  (dont  les  dominantes  sociales  sont  le  travail  ou  la 
guerre)  et  à  l'intérieur  duquel  se  développe  en  une  «  dialec- 
tique de  conflit  et  de  solidarité  »  (J.  Lacroix),  une  chaîne 
de  couples  antinomiques  dont  l'opposition  interne  des  deux 
termes  accouplés  est  la  source  de  tout  mouvement  et  de  toute 
vie.  Leur  propriété  essentielle  est  leur  impossibilité  de  se 
résoudre  en  synthèse  et  leur  possibilité  de  «  se  balancer  »  par 
le  jeu  de  l'équilibre  des  contraires,  soit  terme  à  terme,  soit  par 
opposition  avec  d'autres  couples  antinomiques. 

Tout  ordre  se  découvre  ainsi  simultanément  comme  une  dia- 
lectique ANTINOMIQUE,  sourcc  de  tout  mouvement  et  de 
toute  liberté,  et  la  traversant,  comme  une  loi  sérielle,  une 
SÉRIE  ASSOCIATIVE,  sourcc  de  tout  équilibre  et  de  toute  unité. 

Cette  vision  dynamique  n'est  autre  que  celle  d'un  ordre 
en  création.  C'est  le  mouvement  engendré  par  cette  dialec- 
tique  antinomique   qui  frappe  d'abord  l'observateur. 

«  En  effet,  pour  quicoiaque  observe  de  près  le  mouvement 
de  la  civilisation,  le  progrès  apparaît  comme  une  immense  chaîne 
dialectique.  »  (Idée  générale  de  la  révolution,  p.  6.  j  «  L'opposition, 
l'antagonisme,  l'antinomie  éclatent  partout.  »  (Théorie  de  l'im- 
pôt.) Dès  lors,  une  évidence  s'impose  :  «  Le  monde  moral 
comme  le  monde  physique  repose  sur  une  pluralité  d'éléments 
irréductibles  et  antagonistes  et  c'est  de  la  contradiction  de  ces 
éléments  que  résultent  la  vie  et  le  mouvement  de  l'univers.  » 
(Théorie  de  la  propriété,  p.  231.J 

Le  monde,  la  société  et  l'homme  témoignent  de  cet  anta- 
gonisme dialectique  :  «  Le  monde,  la  société,  l'homme  sont  composés 
d'éléments    irréductibles,    de    principes    antithétiques    et    de 


UNE    SOCIOLOGIE    ECONOMIQUE  I  I  I 

forces  antagonistes.  »  (Théorie  de  V impôt,  p.  239. y)  L'économie 
comme  le  droit  se  révèlent  ainsi  antinomiques  :  «  La  science 
du  droit,  comme  celle  de  Véconomie  roule  sur  de  perpétuelles 
antinomies.»  (Lettre  à  Langlois,  30  décembre  1861.) 

Mais  à  travers  ce  mouvement  dialectique,  à  travers  cette  pluralité 
d'éléments  antinomiques,  se  révèle  le  travail  d'une  force 
organisatrice,  d'une  loi  d'organisation,  créatrice  d'unité,  d'ordre 
et  de  progrès  :  c'est  la  loi  sérielle,  «la série  ».  Agissant  à  U inté- 
rieur même  de  ce  mouvement,  la  tiaversant,  la  disciplinant 
et  respectant  la  pluralité  des  éléments  et  leur  antagonisme, 
elle  les  amène  à  une  unité  pluraliste  et  à  une  tension  dj>?ia- 
mique. 

Ainsi,  l'ordre  apparaît-il,  à  l'état  spontané,  «  comme  unité  dans 
la  diversité...  Cette  unité  est  l'œuvre  de  la  série»  (Création  de 
r Ordre),  loi  d'organisation  et  d'équilibre  qui  se  décèle  dans 
le  monde  en  création. 

Mis  en  présence  de  ce  double  mouvement  qui  se  conjugue 
pour  engendrer  un  monde  en  création  continue,  l'observateur 
en  vient  à  admettre  —  comme  force  de  Vordre,  l'antagonisme, 
r«  antinomie  »  et  ce  mouvement  dialectique  qui  en  résulte, 
—  et  comme  forme  et  principe  de  cet  ordre,  la  loi  sérielle, 
la  «  série  »,   ce  processus  organique  et  organisateur. 

Ayant  ainsi  pris  force  par  Le  mouvement  dialectique,  V  ordre  prendrait 
forme  par  la  «  série  »...  «  cette  loi  suprême  qui  gouverne  la 
nature,  donne  la  forme  à  nos  pensées,  redresse  nos  jugements 
et  constitue  la  science  ».  «  Elle  peut  être  ainsi  définie  »  intel- 
lectuellement, comme  «  V  intuition  synthétique  dans  la  diversité, 
la  totalité  dans  la  division  »  (Création  de  V  Ordre,  n°  300J . 

Dès  lois,  «  découvrir  une  série  c'est  apercevoir  l'unité  dans 
la  multiplicité,  ce  n'est  pas  créer  l'ordre  en  vertu  d'une  prédis- 
position de  l'esprit,  c'est  se  mettre  en  sa  présence,  et  par  l'éveil 
de  son  intelligence,   en  percevoir  l'image»    (n°  254). 

Par  suite,  la  série  apparaît  comme  la  découverte,  dans 
une  «  totalité  déterminée  »  constituée  d'une  pluralité  dialec- 
tique d'éléments  antinomiques,  d'une  unité  pluraliste,  qui 
la  traverse  et  la  fait  participer  à  la  formation  d'un  ordre 
progressif.  Le  concept  d'unité  n'est  autre  alors,  dans  l'esprit 


112  LE   FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ECONOMIE 

de  l'observateur,  «  que  l'intuition  de  la  série  ».  L'esprit  dis- 
tingue en  effet  «  d'abord  une  totalité  déterininée,  puis  dans  cette 
totalité,  il  reconnaît  des  parties  et  acquiert  le  principe  de 
pluralité  »  qui  n'est  autre  que  la  traduction  dans  l'esprit  d'un 
pluralisme  réel,  «  enfin  saisissant  le  rapport  d'identité  qui  les 
unit...,  elle  arrive  au  concept  d'unité  »  et  à  la  perception  d'un 
ordre  pluraliste   (n^  341). 

Ainsi,  le  monde  matériel,  l'esprit,  l'homme,  la  société 
sont-ils,  dans  le  principe  même  de  leur  constitution,  une  unité 
pluraliste,  un  antagonisme  discipliné,  organisé,  «  sérié  ». 

«  Otez  l'antinomie,  le  progrès  des  êtres  est  inexplicable.  Otez  la 
série,  le  monde  n'est  plus  qu'une  mêlée  d'' oppositions  terribles.  »  (Créa- 
tion de  l'Ordre,  p.  396.)  L'antinomie  est  la  source  de  la  société 
et  de  la  liberté  tant  individuelle  que  collective. 

C'est  le  JEU  que  permet  V antagonisme  de  ces  facultés  qui  permet 
à  l'homme  ce  «  composé  de  puissance  »,  la  maîtrise  de  ce  jeu 
qui  devient  ainsi  liberté  (cf.  Justice,  conscience  et  liberté 
contradictions  économiques,  ch.  XI). 

C'est  le  jeu  des  forces  collectives  qui  permet  la  liberté  des 
personnes  collectives. 

Ainsi,  précise  Proudhon,  «  ce  qui  rend  la  société  possible  est, 
à  mes  yeux,  la  même  chose  que  ce  qui  rend  la  liberté  possible  : 
l'opposition  des  puissances  »  {Justice,  t.  III,  p.  212). 

Dès  lors,  toute  résolution  de  ces  antinomies  vitales,  toute 
«  SYNTHÈSE  »  qui  prétend  confondre  les  deux  éléments  qui 
composent  le  couple  antinomique,  base  de  toute  chaîne 
dialectique,  est-elle,  soit  artificielle,  soit  mortelle,  procédé  factice^ 
ou  processus  «  fatal  ». 

Ainsi  «  les  termes  antinomiques  ne  se  résolvent  pas  plus  que  les 
pôles  opposés  d'une  pile  électrique  ne  se  détruisent...  ils  sont 
la  cause  génératrice  du  mouvement  de  la  vie,  du  progrès...  Le 
problème  consiste  à  trouver,  non  leur  fusion  —  ce  qui  serait 

I.  En  1843,  dès  la  Création  de  l'Ordre,  donc  avant  tout  contact  avec 
Marx,  Proudhon,  contrairement  à  l'affirmation  de  ce  dernier  qui 
prétendait  l'avoir  «  infecté  d'hégélianisme  »,  critique  le  système 
hégélien  qu'il  connaît  déjà  fort  bien  :  «  La  synthèse,  écrit-il,  ne 
détruit  pas  réellement  la  thèse  et  l'antithèse,  le  système  de  Hegel  n'est 
qu'un  artifice  de  langage.  »  {Création  de  l'Ordre,  ch.  III,  n»»  283  et  s.) 


UNE    SOCIOLOGIE    ECONOMIQUE  II3 

la  mort  —  mais  leur  équilibre,  équilibre  sans  cesse  instable, 
variable  selon  le  développement  même  des  sociétés  »  (  Théorie 
de  la  propriété,  Ed.  Lacroix,  p.  52). 

«  L'antinomie  ne  se  résout  pas.  Là  est  le  vice  fondamental 
du  système  de  Hegel  »  {Justice,  Les  biens)  qui  n'a  pas  compris 
que  «  V antinomie  ne  fait  qu'exprimer  un  fait  et  s'impose  impé- 
rieusement à  l'esprit  ». 

En  faisant  intervenir  artificiellement  un  troisième  terme 
qu'elle  croit  faire  provenir  de  la  fusion  des  deux  termes  du 
couple  antinomique,  cette  dialectique  conduit  sur  le  terrain 
politique  et  social  «  à  l'absolutime  gouvernemental,  à  la 
prépotence  de  l'État,  à  la  subalternisation  de  l'individu» 
{Guerre  et  Paix,  Éd.  Dentu,  p.  162),  et  sur  le  terrain  philoso- 
phique, «  à  la  négation  de  la  liberté  »  {Justice,  9^  étude) . 

A  l'observateur  de  la  réalité  physique,  psychique,  sociale, 
il  apparaît  donc  que  le  couple  antinomique  ne  peut  être  réduit 
en  un  troisième  terme,  ce  qui  supprime  toute  possibilité  de 
liberté  et  de  vie.  «  Les  termes  se  balancent  soit  entre  eux,  soit 
avec  d'autres  termes  antinomiques  »,  mais  «  une  balance  n'est 
pas  une  synthèse»  {Justice,  Les  biens),  c'est  un  équilibre  dyna- 
mique, un  BALANCEMENT,  uuc  équilibration  de  ces  deux  termes 
dans  leur  marche  antinomique  naissant  de  leur  opposition  syn- 
chrone et  de«  leur  action  réciproque  »  {Pornoc,  Éd.  Lacroix,  p.  123). 

Ainsi  l'antinomie,  la  chaîne  des  antinomies,  la  pluralité 
antinomique  apparaît-elle  comme  la  loi  d'existence  et  de 
développement  de  toute  vie,  de  tout  organisme,  qu'il  soit 
végétal  ou  animal,  individuel  ou  social  :  «  Qui  dit  organisme 
DIT  COMPLICATION,  écrit  Proudhon  avant  Teilhard.  Qui  dit 
pluralité  dit  contrariété,  INDÉPENDANCE  »  {Théorie  de  Vim- 
pôt,  p.  234).  Mais  «  de  même  que  la  vie  suppose  la  contradic- 
tion, la  contradiction  à  son  tour  appelle  une  force  organi- 
satrice »  {Solution  du  problème  social,  p.  93).  Il  y  a  au  sein  même 
des  conflits  «  une  force  organisatrice»  {Justice,  t.  III,  p.  256). 
Cette  force  organisatrice,  c'est  V œuvre  de  la  «  série  ». 

Deux  espèces  de  séries  dominent  pour  Proudhon  le  monde 
social  : 

—  la  série  positive  du  travail,  l'ordre  économique  productif 


114  LE    FONDEMENT    :    LA   SOCIO-ECONOMIE 

qui  crée  une  ufiité  d'association  en  catalysant  les  solidarités, 
pôle  positif  du  couple  antinomique  qui  en  constitue  le  facteur 
6^ union  intérieure; 

—  ou  la  SÉRIE  DE  LA  GUERRE,  Ordre  destructif  qui  engendre 
une  unité  de  compétition  en  magnétisant  les  antagonismes,  pôle 
négatif  du  couple  antinomique,  qui  en  constitue  la  contradiction 
interne. 

C.  —  Une  méthode  inductive  et  pragmatique. 

En  l'homme,  pour  Proudhon,  «  l'entendement  comme  la 
conscience  semble  constituer  aussi  des  catégories  sérielles  qui 
embrassent  toutes  les  antinomies  »  de  l'être,  (cf.  lettre  du 
17  janvier  1862  [Correspondance,  t.  XI,  pp.  349-350). 

Mais  en  fait,  «  la  série  n'est  pas  une  forme  de  l'entendement, 
amorphe  de  sa  nature.  Elle  est  d'abord  une  impression  de  la 
réalité  sur  V entendement  »  {Création  de  V  Ordre,  n"  590). 

La  «  SÉRIE  »  est  avant  tout  «  réelle  ».  Dans  le  monde 
minéral,  végétal,  animal,  humain,  social,  elle  exprime  une 
force  associative  «  qui  résiste...  et  se  brise  »,  et  se  désintègre 
ou  se  décompose  «  plutôt  que  de  se  soumettre  à  aucune  méta- 
morphose »  {Création  de  V  Ordre,  n^  361). 

Ainsi,  «  d'après  cette  théorie  idéo-réaliste,  la  réalité 
de  l'être  irait  en  croissant  du  minéral  au  végétal  et  du  végétal 
à  l'animal  et  à  l'homme  :  elle  atteindrait  son  maximum  dans  la 
société,  la  chose  à  la  fois  la  plus  libre  et  qui  souffre  le  moins 
l'arbitraire  de  ceux  qui  la  gouvernent  »  (id.) . 

On  voit  ici  transparaître,  par  cette  théorie  idéo-réaliste,  au 
centre  même  de  la  dialectique  sérielle,  cet  axiome  du  réalisme 
social  de  Proudhon  :  la  société  économique  se  décompose  ou 
dégénère  si  elle  n'est  pas  constituée  selon  ses  lois  sociologiques, 
selon  la  loi  sérielle  du  travail. 

Mais  il  peut  y  avoir  une  catégorie  de  «  séries  idéelles  ». 
«  En  vertu  de  l'activité  propre  de  l'entendement,  elle  est  en 
certains  cas  une  création  opérée  par  l'esprit  à  l'image  de  la  nature  » 
{Création  de  l'Ordre,  n°  590). 

C'est  par  ce  procédé  d'une  schématisation  «  idéelle  »,  opérée 


UNE    SOCIOLOGIE    ECONOMIQUE  II5 

à  l'image  de  la  réalité,  d'une  «  logique  »  formelle  copiée  sur  la 
«  logique  »  réelle  du  monde,  que  la  dialectique  sérielle  de  processus 

CRÉATIF     EFFECTIF     PEUT     DEVENIR     UNE     METHODE     EFFICIENTE. 

C'est  ainsi  que  se  calquant  sur  la  démarche  spontanée 
du  développement  socio-économique  de  la  société,  elle  pourra 
en  acquérir  l'intelligence  et  la  maîtrise,  et  en  devenir  la  méthode. 

Alors,  r  «  antinomie  »  devient  la  marche  d'une  «  logique  »  qui 
procède,  à  l'image  de  la  réalité,  par  la  «  contradiction  »  et 
par  le  «  balancement  »  antinomique. 

«  La  série  idéelle  étant  (alors)  un  calque  de  la  série  réelle,  para- 
digme authentique  de  l'intelligence»  (n^  590),  devient  Vunité 
de  cette  logique,  la  loi  qui  rassemble  la  chaîne  des  antinomies 
en  un  ensemble  harmonique. 

Dès  lors,  décalque  de  la  réalité,  «  Isl  dialectique  est  proprement 
la  marche  de  l'esprit,  d'une  idée  à  l'autre,  à  travers  une  idée  supérieure, 
une  série»   {Contradictions  économiques,   ch.   IX). 

Cette  marche  sera  d'autant  plus  une  représentation  réelle 
d'un  processus  fidèle  que  I'idée  sera  fidèle  à  ce  qu'elle  est 
dans  son  origine  :  un  rapport  dégagé  d'une  action. 

En  effet,  «  toute  idée  naît  de  l'action  et  doit  retourner  à  l'action 
sous  peine  de  déchéance  pour  l'agent  ».  C'est  pourquoi  cette 
marche  des  idées  enfantées  par  copie  du  processus  réel,  cette 
dialectique  sérielle  dégagée  du  processus  créatif  du  travail 
dans  la  société,  ne  doit  cesser  de  se  «  réincarner  »  dans  ce  travail. 

«  Cela  signifie,  enchaîne  aussitôt  Proudhon  après  le  passage 
cité,  que  toute  connaissance  a  priori  est  sortie  du  travail  et 
doit  servir  d'instrument  au  travail.  »   (Justice.) 

Ainsi,  dans  cette  optique  pragmatique,  «  tout  ce  que  l'obser- 
vation révèle  est  loi  de  la  pensée...  Il  est  donc  vrai  de  dire 
que  les  choses  sont  les  types  des  idées  »  et  dans  cette  optique, 
dans  cette  optique  seulement,  qu'elles  apparaissent  aussi, 
en  quelque  sorte  «  comme  des  idées  réalisées  ». 

Ainsi,  la  dialectique  sérielle  se  découvre-t-elle  comme  une 
méthode  «  idéo-réaliste  »  qui  s'oppose  au  matérialisme 
comme  à  l'idéalisme.  «  La  théorie  sérielle,  écrit  Proudhon... 
c'est  par  elle  que  nous  réfutons  l'idéalisme.  »  {Création  de 
l'Ordre,  n^  358.) 


I  l6  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ÉCONOMIE 

Car  l'idéalisme  crée  des  séries  artificielles  sans  rapport  avec  la 
réalité.  Dès  lors,  ce  ne  sont  plus  «  des  idées  »  au  sens  pragma- 
tique que  leur  donne  Proudhon,  mais  des  mythes,  des 
«  chimères  »  ou,  dans  le  langage  proudhonien,  «  des  idéoma- 
NIES  ». 

«  La  série  artificielle  est  funeste,  lorsqu'au  lieu  de  se  pré- 
senter comme  auxiliaire  de  la  série  naturelle,  elle  la  méconnaît 
et  prétend  en  usurper  le  rôle.  Alors  la  nature,  en  lutte  avec 
le  génie  de  l'homme,  l'écrase  de  ses  propres  œuvres,  la  science 
déraisonne,  l'industrie  est  stérile,  l'art  grimace,  le  despotisme 
s'empare  de  la  société  jusqu'à  ce  que  l'arbitraire  de  l'homme 
cède  à  la  nécessité»  {Création  de  V Ordre,  n"  233),  c'est-à-dire, 
selon  cette  optique,  à  ce  qu'il  obéisse,  pour  développer  ses 
actions  libres,  aux  lois  de  sa  nature. 

A  l'inverse,  les  séries  idéelles,  calque  des  séries  réelles,  sont 
en  quelque  sorte  un  «  complément  de  la  création  »  (n°  359),  «  une 
création  continuée  »,  «  une  création  opérée  par  l'esprit  à  l'image 
de  la  nature  »  (no  590)  ^. 


I.  Cette  dialectique  sérielle,  lors  de  son  exposition  dans  la  Création 
de  l'Ordre,  fit  une  impression  profonde  dans  les  milieux  philosophiques 
et  socialistes  allemands  et  russes.  Elle  eut  «  une  fortune  considérable  », 
note  A.  Cuvillier  (préface  Création  de  V  Ordre,  Éd.  Rivière,  p.  28). 
Elle  eut  notamment  une  influence  très  importante  sur  trois  hommes 
dont  la  pensée  exerça  une  action  dominante  :  Marx,  Grun  et  Herzen. 
Pour  Grun,  la  Création  de  V  Ordre  est  «  son  livre  (de  Proudhon)  le  plus 
riche  et  le  plus  savant  ».  Par  sa  dialectique  sérielle  «  il  a  compris  la 
négation  de  la  négation...  cette  vérité  colossale  où  mille  crânes  fran- 
çais ont  trouvé  leur  Waterloo  »  {Die  sociale  Bewegung  in  Frankreich, 
pp.  449  et  404).  Ainsi  il  égale  pour  lui  les  plus  grands  philosophes 
allemands.  Pour  Marx,  (pour  lequel  Grun  cet  autre  docteur  en 
philosophie  fut,  en  Allemagne,  le  grand  rival  socialiste,  et  en  France 
l'homme  qui  fut  à  l'origine  de  la  brouille  Proudhon-Marx),  «  ce  qu'il 
y  a  de  plus  intéressant  dans  le  livre  de  Proudhon,  de  la  Création  de 
V  Ordre  dans  V  humanité,  c'est  sa  dialectique  sérielle,  l'essai  de  donner 
une  méthode  de  la  pensée,  par  quoi  la  pensée  indépendante  est 
remplacée  par  l'opération  de  la  pensée  »  {Idéologie  allemande,  écrite 
en  1845  et  publiée  en  1938). 

Pour  Herzen,  qui  le  répandra  dans  toute  la  Russie,  ce  livre  «  est 
un  phénomène  extrêmement  remarquable...  Il  résout  (les)  anti- 
nomies par  des  séries...  par  la  raison  dialectique  qui  conçoit  la  synthèse 
comme  la  réalité»  {Journal,  Éd.  de  Genève,  pp.  270-271). 


UNE    SOCIOLOGIE    ÉCONOMiqUE  I  I  7 

D.  —  Le  travail  social  et  la  dialectique  sérielle. 

Le  TRAVAIL,  action  des  hommes  en  société  sur  la  matière, 
constitue,  quant  à  lui,  1'  «  idéo-réalité  »  par  excellence,  la  série- 
type,  celle  qui  rassemble  en  elle  des  séries  réelles  et  des  séries 
idéelles.  Il  est  «  la  série  s'incarnant  dans  la  société  économique  », 
la  source  même  de  la  constitution  sociale. 

«  Toutes  les  lois,  formes,  puissances  de  la  série,  trouvent  dans  le 
travail,  leur  application.  »  {Création  de  V  Ordre,  n^  595.) 

Par  sa  nature  idéo-réaliste,  il  constitue  la  puissance  organi- 
satrice de  l'économie  sociale.  Car,  «  en  fait,  V industrie  humaine 
consiste  dans  le  maniement  des  réalités  sériées  »  et  «  dans  la 
substitution  de  séries  idéelles  aux  séries  naturelles  de  corps  » 

(n°  595). 

Organiser  le  travail,  c'est  «  former  la  série  sociale  des  tra- 
vailleurs »  selon  les  lois  organiques  du  travail.  «  Organiser  la 
société  (économique),  c'est  décrire  (selon  ces  lois)  une  série 
réelle  et  individuelle  tout  ensemble»  (n^  596). 

Mais  la  loi  organique  du  travail,  la  loi  sérielle  de  l'économie 
demeure  une  loi  de  classification,  d'organisation,  Ib.  forme  et  le 
principe  de  V  ordre  productif  Elle  n'en  est  point  la  force  et  le  moteur. 

Si  elle  traverse  et  discipline  le  mouvement  dialectique  des  anti- 
nomies, des  contradictions  économiques  qui  opposent  les  élé- 
ments de  la  société  économique,  elle  en  respecte  le  dynamisme, 
source  de  toute  production  et  de  tout  mouvement. 

Dans  sa  marche  antinomique,  «  la  société  (économique),  écrit 
familièrement  Proudhon  dans  ses  Carnets  intimes,  se  balance  ainsi 
sur  elle-même...  comme  la  marche  consiste  pour  ainsi  dire  dans 
ce  balancement  alternatif  sur  les  deux  pieds,  et  tend  toujours 
à  tomber...  avant  de  se  résoudre  en  progrès,  ainsi  la  société...  » 
{Carnets,  Éd.  Rivière,  4  septembre  1846,  vol.  I,  p.  376.) 

Dans  l'application  de  la  dialectique  sérielle  à  la  société  éco- 
nomique, on  conçoit  donc  que  la  notion  d'équilibre  dyna- 
mique interviendra  dans  cette  maîtrise  de  la  réalité  comme 
une  synchronisation  à  la  fois  particulière  et  générale  de  tous 
les  mouvements,  chaque  dérèglement  antinomique  risquant 
d'engendrer  par  contagion  un  antagonisme  général. 


Il8  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ÉCONOMIE 

Dès  lors,  l'effort  volontaire  tant  individuel  que  collectif  (effort 
qui  n'est  à  un  certain  point  de  vue  que  la  libre  application 
de  la  loi  sérielle  érigée  en  moteur  des  révolutions  permanentes) 
devra  sans  cesse  tendre  d'une  part  à  organiser  en  «  loi  de  classi- 
fication et  de  progression  »,  en  principe  d'équilibre  et  de  justice, 
la  série  générale  positive  dont  le  travail  révèle  le  principe 
naturel,  et  d'autre  part  à  convertir  la  série  négative  de  la 
guerre  en  compétitions  économiques  ^  et  en  «  luttes  d'indus- 
tries »,  en  «  paix  émulative  ^  »  pour  éviter  le  risque  d'une 
désintégration  générale  dont  la  vision  hante  Proudhon. 

On  comprend  alors  comment  dans  le  plan  de  l'économie, 
la  dialectique  sérielle  ^  apparaît  comme  la  dynamique  de 
cette  sociologie  économique,  dont  la  théorie  de  l'être  collectif 
serait  la  statique.  Le  droit  économique  mutualiste  devra 
traduire,  dans  son  pluralisme  dialectique,  cette  double 
optique  d'une  même  réalité. 

1.  «  Afin  d'assurer  la  paix,  tenir  les  énergies  sociales  en  lutte 
perpétuelle.  »  (Justice.)  «  Dans  une  société  bien  ordonnée  les  forces 
ne  luttent  que  pour  se  reconnaître,  se  confirmer,  se  contrôler  et  se 
classer.  »  {Guerre  et  paix,  p.   132.) 

2.  La  Guerre  et  Paix,  Éd.  Rivière,  p.  483  et  p.  438. 

3.  Cf.  également  l'influence  de  la  dialectique  sérielle  sur  Gambetta. 
«  La  série,  telle  était  sa  pensée  directrice,  disons  le  mot,  sa  marotte. 
Il  faut  sérier  les  questions.  Combien  de  fois  la  formule  s'est  épanouie 
sur  ses  lèvres...  Gambetta  nous  parla  alors  de  Proudhon  et  de  son 
livre  :  De  la  création  de  V  Ordre  dans  l'humanité;  c'est  là,  nous  dit-il,  que 
j'ai  trouvé  les  plus  clairs  développements  de  l'idée  de  série.  »  («  La 
philosophie  de  Gambetta  »,  par  Deluns-Monteau,  Rev.  pol.  et  parlem, 
1897,  t.  L  PP-  263  et  264.) 

Pour  Proudhon,  «  chaque  science  est  un  mode  particulier  de 
sériation,  une  variation  de  la  loi  sérielle  »  [Création  de  V  Ordre,  n°  301). 
Il  est  curieux  de  constater  d'une  part  comme  la  théorie  de  la  particule 
et  de  l'antiparticule  constitue  en  physique  moderne  une  confirmation 
de  la  théorie  proudhonienne  de  l'organisation  antinomique  du 
monde,  et  d'autre  part  l'usage  de  plus  en  plus  poussé  cjue  l'on  fait  de 
la  notion  de  série,  tant  dans  la  chimie  (la  série  des  composés),  que 
dans  la  physique  appliquée  (le  montage  en  série,  montage  électrique 
constitué  d'une  succession  de  pôles  plus  et  moins),  et  surtout  dans  le 
domaine  des  techniques  statist  ques  économiques  et  de  l'économétrie 
(«  la  méthode  de  sériation  »,  la  série  et  «  le  pluralisme  fonctionnel  » 
de  Waguemann,  etc.)  et  dans  celui  des  mathématiques  pures  («  la 
théorie  des  séries  »). 


Chapitre  III 
UN   DROIT    ÉCONOMIQUE 


Ce  que  Proudhon  entend  par  droit  économique  est  à  l'opposé 
des  conceptions  traditionnelles  du  droit.  Il  ne  s'agit  nullement 
d'une  acception  courante  du  droit  envisagé  comme  une  dis- 
cipline unitaire,  régie  par  des  principes  propres  et  s'exprimant 
en  une  série  de  règles  autoritaires  qui  dominent  et  s'imposent 
de  l'extérieur  aux  sujets  de  droit,  en  en  fixant  et  en  rationa- 
lisant d'une  façon  permanente  les  rapports  et  les  obligations. 

Cette  conception  fortement  ancrée  dans  les  esprits  qui  fait 
du  droit  une  entité  unitaire,  transcendante,  autoritaire,  fixe, 
permanente,  à  la  fois  idéalisée  et  rationalisante,  est  exactement 
l'inverse  de  la  conception  proudhonienne. 

Elle  en  est  aussi  éloignée  que  la  conception  abstraite  et  figée 
d'une  justice  juridique  (qu'implique  la  conception  tradition- 
nelle du  droit)  l'est  de  la  justice  proudhonienne,  cette  justice 
concrète,  vivante,  sous-jacente  à  toute  sa  conception  d'un  droit 
économique. 


§   I .  Un   droit  «  SOCIOLOGIQUE  ». 

Si  l'on  voulait  la  qualifier  d'un  mot,  il  faudrait  dire  qu'il 
s'agit  avant  tout  d'une  conception  sociologique,  sans  oublier  tou- 
tefois qu'elle  découle  d'une  sociologie  économique,  étroitement 
liée  dans  le  contexte  de  l'économie,  à  une  comptabilité  écono- 
mique. 

Ce  droit  économique  est  pour  Proudhon  la  troisième  partie 
d'une  véritable  science  économique. 


I20  LE    FONDEMENT    :    LA   SOCIO- ECONOMIE 

C'est  du  croisement  d'une  sociologie  économique  et  d'une 
comptabilité  économique  qu'il  résultera. 

C'est  grâce  à  ses  observations  sociologiques  et  comptables 
qu'il  entend  en  montrer  la  réalité  concrète  et  les  éléments 
spontanés.  C'est  dans  ces  éléments  qu'il  prétend  découvrir  les 
conditions  naturelles  d'un  équilibre. 

C'est  de  ces  réalités  socio-économiques  qu'il  attend  —  grâce 
à  leur  institutionnalisation  et  leur  organisation  non  hiérar- 
chique —  l'émergence  d'une  loi  d'équilibre,  d'une  «  équilibra- 
tion »  dynamique  s'exprimant  et  se  développant  sous  les  formes 
d'un  droit  souple,  pluraliste  et  relatif. 

Dès  lors,  ce  droit  économique  apparaît  comme  l'expres- 
sion d'un  mutuellisme  économique  se  présentant  conjointement 
—  comme  un  principe  permanent  d'  «  équilibration  »  et  d'or- 
ganisation («  le  principe  de  la  mutualité  »)  —  comme  une 
action  institutionnalisante  traduisant,  régularisant  et  protégeant 
en  institutions  ouvertes  et  évolutives  («  les  institutions  mutuel- 
listes  »)  la  vie  des  groupes  et  les  réalités  socio-économiques,  et 
enfin  comme  un  droit  pluraliste  («  le  droit  relatif  et  mobile  de 
la  mutualité  ^  »)  exprimant  les  relations  vivantes  et  les  rapports 
dynamiques  des  forces  et  des  groupes  constituant  l'économie 
et  la  société  économique. 

Ces  prémisses  permettent  de  comprendre  comment  pour 
Proudhon  ce  mutuellisme,  et  le  droit  économique  qui  en 
découle,  s'intègrent  à  la  science  économique  et  en  constituent 
la  troisième  partie. 

Le  travail  «  considéré  objectivement  »  dans  ses  produits  a 
constitué  pour  Proudhon  la  première  partie  de  l'économie  poli- 
tique. De  l'analyse  de  celle-ci  il  a  tiré  une  théorie  de  la  valeur- 
travail  et  les  éléments  constituants  d'une  comptabilité  écono- 
mique. 

Le  travail  «  considéré  subjectivement  »  dans  1'  «  organisation  », 
dans  la  fonction  du  travailleur  et  dans  la  société  économique 
lui  est  apparu  comme  la  deuxième  partie  négligée  de  la  science 
économique.  Il  en  a  dégagé  sa  théorie  de  l'être  collectif  et  l'a 

I.  Révolution  sociale. 


UN    DROIT    ECONOMIQUE  121 

considéré  comme   l'expression   d'une  sociologie   économique. 

Le  travail  «  considéré  synthétiquement  »  dans  sa  nature  à  la 
fois  objective  et  subjective,  dans  les  produits  et  les  instruments  de 
travail  et  dans  les  fonctions  de  la  société  économique  se  révèle 
alors  comme  la  troisième  partie  de  l'économie  politique,  celle 
qui  touche  aux  problèmes  «  de  l'administration  et  de  la  répar- 
tition »  économiques. 

Comme  telle,  elle  se  présente  donc  «  comme  la  synthèse  des 
deux  premières  divisions  d'après  les  données  fournies  par  les 
théories  des  valeurs  et  de  l'organisation,  et  a  rapport  à  la 
science  du  droit  ^  ». 

Quelles  données  ressortent  de  la  production  considérée  sous 
l'angle  de  la  valeur-travail  et  d'une  comptabilité  économique? 
Celles  de  la  nécessité  scientifique  d'une  balance  comptable 
permanente.  C'est  elle  qui  fournira  à  un  droit  économique 
les  bases  comptables  d'un  droit  de  répartition,  première  partie 
de  ce  droit  économique. 

Quelles  tendances  naturelles  se  dégagent  de  l'étude  de  l'or- 
ganisation de  l'homme  et  des  groupes  travailleurs  lorsqu'on 
les  envisage  sous  l'optique  d'une  théorie  de  la  force  collective 
et  d'une  sociologie  économique?  Celle  de  la  possibilité  pra- 
tique d'une  «  balance  »  sociologique,  d'une  équilibration  réci- 
proque et  évolutive  des  groupes  et  des  forces  économiques. 
C'est  elle  qui  fournira  au  droit  économique,  les  bases  sociolo- 
giques d'un  droit  d'organisation  qui  constitue  la  deuxième  partie 
de  ce  droit  économique. 

Ainsi,  c'est  donc  un  même  principe  d'équilibre  qui  semble 
se  dégager  des  deux  premières  parties  de  l'économie  dont  le 
travail  constitue  à  la  fois  le  lien,  l'axe  et  la  matière  :  balance 
comptable,  balance  sociologique,  équilibration  des  biens  et 
services,  équilibration  des  groupes,  apparaissent  à  Proudhon 
comme  deux  applications  (l'une,  sur  le  plan  physique,  matériel, 
du  travail  économique,  l'autre  sur  le  plan  organique,  social 
de  ce  même  travail),  d'une  loi  naturelle  tendant  à  constituer 
un  équilibre  ou  plutôt  une  équilibration, 

I.  Création  de  l'Ordre,  ch.  IV. 


122  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ECONOMIE 

Par  rapport  aux  lois  élémentaires  de  l'antagonisme  et  de  la 
solidarité,  celle-ci  se  révèle  comme  une  loi  organique  qui  en 
permet  l'équilibre  dialectique,  le  balancement. 

C'est  le  travail,  force  associative  et  organisatrice,  série  attrac- 
tive englobant  le  couple  antinomique,  qui  permet  le  dégage- 
ment de  ce  rapport  d'équilibre. 

C'est  par  le  travail  (à  condition  qu'il  ne  soit  point  aliéné, 
qu'il  traduise  «  une  liberté  efficiente  »)  que  ce  rapport  d'équi- 
libre devient  principe  intelligible,  c'est-à-dire  «  réciprocité  »  et 
loi  consciente,  c'est-à-dire  «justice».  Celle-ci  peut  alors  se 
traduire  en  «  droit  réel  ». 

Ce  droit  réel,  le  principe  de  la  mutualité  en  exprime  la 
réalité  permanente  dans  des  institutions  ouvertes,  incarnation 
de  groupes  sociaux  évolutifs,  et  dans  un  pluralisme  juridique, 
expression  vivante  d'un  droit  mobile  et  relatif. 

Ayant  ainsi  «  bouclé  »  la  relation  fonctionnelle  qui  unit  ce 
droit  économique  à  sa  sociologie  économique  et  à  sa  compta- 
bilité économique,  on  comprend  alors  pourquoi  pour  Proudhon 
ces  trois  grandes  divisions  forment  trois  séries  engagées  inti- 
mement l'une  dans  l'autre  {Création  de  V  Ordre,  ch.  IV,  n^  383). 

En  effet,  ce  droit  ne  sera  pas  une  science  juridique  qui  trans- 
cende les  réalités  socio-économiques  et  les  règles  autoritaire- 
ment, mais  une  technique  immanente  à  celle-ci,  destinée  à  susciter 
l'émergence  et  à  canaliser  l'évolution  d'un  rapport  naturel 
d'équilibre,  d'une  tendance  à  l'équilibration,  d'un  «  droit  » 
spontané  que  l'économie  implique  dans  sa  structure  anti- 
nomique. «  Chaque  force,  écrit  Proudhon  dans  La  Guerre  et 
la  paix,  porte  son  droit  en  elle-même»  (Éd.  Rivière,  p.  133), 
même  l'homme  qui  sous  un  certain  angle  apparaît  comme 
«  un  composé  de  puissance  ». 

«  L'économie  politique»  —  croisement  de  forces  physiques  et 
de  forces  sociologiques  —  «  donne  naissance  à  un  droit  nouveau 
qu'il  s'agit  de  reconnaître  et  de  constituer  »  (id.,  p.  463). 

Dès  lors,  l'économie  politique  se  compose  de  deux  branches 
fondamentales  :  «  La  description  des  forces  économiques  en  dehors  du 
droit  et  leur  régularisation  par  le  droit»  (Théorie  de  la  propriété, 
ch.  X). 


UN    DROIT    ECONOMiqUE  I23 

Lorsque  l'économiste  a  analysé  les  phénomènes  économiques, 
«  dégagé  des  moyennes,  établi  une  balance  »  comptable  de 
l'économie,  lorsqu'il  a  observé  les  forces  économiques,  dégagé 
les  rapports  des  groupes  économiques,  établi  la  possibilité  d'une 
balance  sociologique,  sa  tâche  n'est  point  terminée,  il  doit  voir 
dans  ces  tendances  dégagées  «  l'indice  d'une  construction  scien- 
tifique à  opérer»  {Justice,  Les  biens). 

Dès  lors,  à  l'aide  des  «  matériaux  dégagés  de  l'expérience  », 
il  doit  organiser  «  un  droit  économique  »  qui  exprime  et  régu- 
larise ce  rapport  d'équilibre,  ce  droit  spontané  que  décèle, 
malgré  les  aliénations  des  forces  et  les  appropriations  abusives, 
l'étude  des  phénomènes  et  des  forces  économiques. 

«  C'est,  écrit  Proudhon,  ce  que  j'appelle  avec  plus  ou  moins 
d'exactitude  l'application  de  la  justice  à  l'économie.  » 

En  fait,  cette  justice  n'est  elle-même  que  l'application  cons- 
tante et  généralisée  d'une  loi  d'équilibre  décelée  dans  le  jeu 
même  des  forces  et  des  phénomènes  socio-économiques. 

Ainsi  conçue,  «  la  justice,  explique-t-il,  ne  méconnaît  pas 
les  faits  économiques,  elle  ne  les  travestit  pas  pour  son  usage. 
Elle  ne  leur  impose  pas  de  loi  étrangère,  elle  se  borne  à  en 
constater  la  nature  variable  et  antinomique.  Dans  cette  anti- 
nomie, elle  saisit  une  loi  d'équilibre  ». 

Et  de  cette  loi  d'équilibre  semblable  à  elle  (puisqu'elle 
en  est  en  fait  l'application  consciente),  elle  «  fait  un  principe 
pratique,  une  vérité  générale  pour  la  société,  une  obligation  » 
{Justice,  Les  biens). 

Et  Proudhon,  pour  nuancer  sa  pensée,  ne  craint  pas  de 
répéter  :  «  La  justice  appliquée  à  l'économie  n'est  autre  qu'une 
balance  perpétuelle  ou,  pour  m'exp rimer  d'une  manière  plus 
exacte,  la  justice,  en  ce  qui  concerne  la  répartition  des  biens, 
n'est  autre  chose  que  l'obligation  imposée  à  tout  citoyen  et  à 
tout  État  de  se  conformer  à  la  loi  d'équilibre  qui  se  manifeste 
partout  dans  l'économie  et  dont  la  violation  accidentelle 
ou  volontaire  est  le  principe  de  la  misère  :  ...Féconomie  sociale 
est  un  vaste  système  de  balances  »  (id.) . 


124  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ECONOMIE 


* 


Dès  lors,  «  la  justice...  en  tant  qu'elle  s'applique  aux  choses 
du  travail,  de  l'industrie  et  de  l'échange  »  n'est  autre  «  que 
le  droit  économique  »  (la  Guerre  et  la  PûMr,Ed.  Rivière,  p.  341). 

Il  y  a  ainsi  un  engendrement  respectif  de  la  justice  par  le  travail 
et  du  droit  par  la  justice  :  le  travail  est  la  «  force  »  qui  engendre 
les  rapports  socio-économiques  et  les  soumet  à  sa  loi  d'équi- 
libre. La  justice  économique  est  la  «  forme  »  mobile  qui 
traduit  constamment  cette  formulation,  cet  équilibre  de  justice. 

Cette  justice  et  ce  droit  économique  naissent  donc  sponta- 
nément des  rapports  socio-économiques  engendrés  par  le 
travail  envisagé  comme  un  processus  créatif  basé  sur  les 
relations  homme-matière-société. 

Dès  lors,  cette  justice  économique  sera  une  «  loi-rapport  » 
traduisant  la  coordination  des  ensembles  socio-économiques, 
et  non  une  «  loi  commandement  »  (cf.  Jean  Lacroix,  Itinéraire 
spirituel  :  Proudhon  et  la  souveraineté  du  droit.  Éd.  Bloud  et 
Gay,  p.  78)  édictée  par  une  autorité  hiérarchique. 

De  même,  le  droit  économique  ne  sera  pas  un  droit-fiction 
de  nature  individuel  attribué  à  un  sujet  abstrait,  mais  un 
DROIT-FONCTION  de  nature  essentiellement  sociale,  résultant 
concrètement  des  rapports  réciproques  des  éléments  consti- 
tuant la  société  économique  (personnes  individuelles  et  collec- 
tives) et  des  fonctions  remplies  par  eux. 

Cette  justice  économique  se  traduira  donc  en  principe 
de  mutualité,  expression  consciente  et  maîtrisée  d'une  réci- 
procité de  fait,  et  ce  droit  économique  traduira  un  «  droit 
SOCIAL  »  (cf.  L'Idée  de  droit  social,  G.  Gurvitch,  Éd.  Sirey) 
qui  sera  aussi  bien  un  droit  social  personnalisé,  fonction  d'un 
travailleur  individuel,  qu'un  droit  social  sociétaire,  fonction 
d'une  collectivité  travailleuse. 

Tout  comme  cette  justice  dont  il  émane,  ce  droit  écono- 
mique, ce  droit  social  existe  à  l'état  spontané  à  l'intérieur  de 
la  société  économique  par  le  jeu  même  des  éléments  qui  la 
constituent  et  de  la  réalité  collective  qui  s'exprime  dans  ces 


UN   DROIT    ECONOMIQUE  125 

rapports.  Ainsi  ce  droit  économique  existe-t-il  embryonnaire- 
ment  dès  lors  que,  sous  l'effet  du  travail,  il  y  a  société  de  fait, 
et  donc  rapport  réel,  et  donc  justice  en  puissance,  et  donc 
droit  spoîitané.  Ce  droit  est  alors  un  «  droit  inorganisé  »,  juridique- 
ment un  droit  sans  cesse  aliéné  par  les  actions  hiérarchisantes, 
mais  un  droit  qui  vit  organiquement,  qu'engendre  la  réalité 
même  des  rapports  sociaux.  Nous  avons  déjà  souligné  que 
pour  Proudhon,  «  d'après  la  science  nouvelle,  l'homme,  qu'il  le 
veuille  ou  non,  est  partie  intégrante  de  la  société,  qui,  anté- 
rieurement à  toute  convention,  existe  par  le  fait  de  la  division 
du  travail  et  par  l'unité  de  l'action  collective  ».  Dès  lors, 
enchaîne-t-il,  «  les  lois  concernant  la  production,  la  répartition, 
l'administration...  (de  la  société  économique)  résultent  objective- 
ment des  rapports  qu'engendre  ce  double  fait  et  indépendamment  de 
la  volonté  et  de  la  connaissance  de  V homme  »  (Création  de  V  Ordre, 
no  572).  C'est  l'erreur  des  théories  nominalistes  de  ne  pas 
«  reconnaître  ce  principe  antérieur  aux  conventiotis  et  aux  contrats, 
niant  ainsi  V objectivité  du  droit  »  {Mélanges,  III,  Éd.  Lacroix, 
p.  144).  Découvrir  ce  droit  spontané  doit  être  l'objectif; 
une  convention  ou  une  loi  qui  ne  le  respecte  pas  finit  par 
devenir  lettre  morte.  «  Une  loi  ne  s'invente  pas,  elle  se  découvre. 
Les  prescriptions  du  code  sont  lettre  morte  là  où  elles  sont 
en  opposition  avec  les  faits  et  les  lois.  »  {Manuel  d'un  spéculateur, 
Éd.  Garnier,  p.  204.) 

Les  lois  de  l'économie  sociale  que  révèlent  une  comptabilité 
économique  et  une  sociologie  économique  existent  donc  par 
elles-mêmes.  «  Les  lois  de  l'économie  sociale  sont  indépendantes  de 
la  volonté  de  l'homme,  du  législateur.  »  Elles  émanent  des  rapports 
qui  naissent  dans  la  société  du  travail,  «  JVotre  privilège  est  de 
les  reconnaître,  notre  dignité  d'y  obéir.  »  {Révolution  sociale.  Éd.  Gar- 
nier, p.  255.)  Cette  obéissance  est  une  obéissance  libératrice,  une 
maîtrise  de  son  propre  milieu  puisque  c'est  la  reconnaissance 
d'une  loi  que  l'on  a  préalablement  suscitée  en  tant  qu'élément 
constituant  et  actif  de  la  société  économique,  ce  «  travailleur 
indivis  »,  ce  «  législateur  indifférencié  »,  immanent  à  chacun 
de  nous. 


126  LE    FONDEMENT    :    LA   SOCIO-ÉCONOMIE 


Ainsi,  par  le  seul  effet  des  lois  du  travail  et  de  leurs  consé- 
quences socio-économiques  (division  du  travail  impliquant 
échanges,  force  collective  impliquant  association),  il  y  a  donc, 
indépendamment   de   toute   convention   ou  loi,   une   société 

RÉELLE,    UNE    JUSTICE    LATENTE,    UN    DROIT    SPONTANÉ. 

Ce  droit  économique  que  Proudhon  considère  comme  la 
troisième  partie  d'une  socio-économie  doit  être  entendu  comme 
nous  l'avons  déjà  souligné  comme  un  mutuellisme  économique. 
Ce  mutuellisme  économique  apparaît  alors  comme  l'expression 
consciente  et  organisée  de  ces  trois  aspects  d^wi  même  fait  social 
préexistant  :  la  société  réelle,  la  justice  immanente  à  celle-ci,  le  droit 
spontané  et  vivant  qu'elle  suscite.  En  effet,  souligne  Proudhon, 
«  société,  justice,  égalité,  sont  trois  termes  équivalents,  trois 
expressions  qui  se  traduisent  »  {Premier  mémoire.  Ed.  Rivière, 
p.  309).  Aussi  la  constitution  de  ce  droit  économique  apparaît- 
elle  comme  un  passage  de  l'organique  à  l' organisation,  de  l'existence 
à  la  conscience,  de  la  spontanéité  à  la  volonté.  Il  y  aura  donc  passage 
d'une  société  réelle  à  une  société  institutionnelle,  d'une  justice  naturelle 
à  une  justice  mutuelle,  d'un  droit-rapport  à  un  droit-fonction. 

Cette  institutionnalisation  des  réalités  sociales  qui  sécrètent 
le  droit  économique  va  se  traduire  par  l'émergence  effective 
et  la  libération  de  tous  les  éléments  constituant  l'organisme 
économique,  organisme  et  éléments  que  méconnaît  ou  mutile 
une  organisation  purement  politique. 

L'institutionnalisation,  la«  constitution  sociale  »  de  la  société 
va  aboutir  à  reconnaître  la  réalité  et  l'autonomie  de  la  société 
économique  par  rapport  à  la  société  politique  et  à  la  doter 
d'une  organisation  indépendante  de  celle  de  l'Etat.  Cette 
réalité,  cette  existence  autonome  de  l'organisme  économique  que  Proudhon 
avait  décelée,  dans  ses  conséquences,  par  une  comptabilité 
économique,  et  saisie,  dans  son  fonctionnement,  dans  une 
sociologie  économique,  et  notamment  par  son  travaillisme 
historique,  il  va  en  faire  l'existence  et  l'indépendance  juridiques 
d'un  être  collectif  sujet  de  droit. 


UN    DROIT    ECONOMIQUE  127 

Et  ces  passages  d^organismes  sociaux  en  personnes  collecti7)es 
organisées  vont  s^ accomplir  à  tous  les  niveaux  de  la  société  économique. 
Car  la  société  économique,  «  ce  travailleur  à  mille  bras  », 
ne  saurait  arriver  à  une  existence  libre  si  ses  bras,  ses  membres 
dont  dépendent  sa  vie  et  son  existence  ne  participaient  à 
cette  libération. 

Dès  lors,  la  réalité  sociale  de  l'entreprise-atelier  doit  aussi 
être  reconnue  juridiquement  et  se  constituer  en  une  commu- 
nauté de  travail,  un  être  collectif  qui  a  son  droit  et  son  auto- 
nomie. Par  le  même  fait,  la  fonction  du  travailleur  doit  devenir 
une  réalité  institutionnelle  qui,  en  obéissant  aux  caractères 
sociologiques  de  cette  fonction,  garantit  la  liberté  efficietite  (respect 
de  la  personnalité)  et  la  responsabilité  concrète  du  travailleur 
(respect  de  la  participation). 

De  même  que  le  passage  de  ce  droit-rapport  à  ce  droit- 
fonction,  le  passage  d'une  justice  naturelle  à  une  justice 
mutuelle,  c'est-à-dire  d'un  rapport  d'équilibre  à  une  réciprocité 
et  d'une  sociabilité  de  fait  à  un  principe  de  mutualité,  se  traduira 
également  à  deux  niveaux  :  chez  les  travailleurs  personnels  et 
dans  les  êtres  sociaux  que  sont  les  collectivités  travailleuses. 

Dans  la  mentalité  des  personnes  tant  collectives  qu'indi- 
viduelles, il  devra  y  avoir  passage  d'un  instinct  social  à  une  conscience 
sociale,  ce  qui  implique,  pour  les  personnes  collectives,  la 
mutation  d'une  force  collective  en  un  effort  collectif,  et  pour  les  per- 
sonnes individuelles,  d'un  instinct,  d'un  culte  primaire  de  la 
justice  en  une  culture  de  cette  justice. 

Et  par  cette  culture,  s'effectue  un  dernier  passage  :  celui 
d'une  morale  abstraite  en  une  «  philosophie  du  travail  » 
qui,  pour  être  une  «  philosophie  pratique  »  du  métier,  demande 
avant  tout  une  pratique  approfondie  de  ce  métier,  une  édu- 
cation concrète  et  plénière  sur  le  travail,  une  «  capacité  ». 
Ainsi,  pour  qu'au  niveau  des  mentalités  la  justice  économique 
passe  à' un  rapport  saisi  et  subi  instinctivement  à  un  principe  de 
mutualité  éprouvé  et  appliqué  consciemment,  il  faut  que  le  droit 
économique  fasse  appel  à  une  éthique  personnelle  et 
COLLECTIVE  qui  s'intègre  en  fait  à  une  culture  professionnelle 
complète. 


128  LE    FONDEMENT    :    LA   SOCIO-ÉCONOMIE 

Du  culte  à  la  culture,  de  la  force  à  l'effort,  de  la  puissance  à  la 
capacité,  Proudhon  entend  prouver  par  cette  progression  que  la 
constitution  d'une  science  sociale,  ne  fût-elle  qu'économique, 
implique  celle  d'une  conscience  sociale. 

Une  organisation  mutualiste  s'inspirant  des  structures  réelles, 
un  principe  mutualiste  s'appuyant  sur  les  mentalités  pour  les 
convertir  en  esprits  conscients  :  cette  mutation  de  réalité 
sociologique  en  réalité  juridique  serait  incomplète  si  ces 
structures  et  ces  mentalités  n'étaient  envisagées  dans  les 
rapports  qu'elles  suscitent  :  un  droit  mutualiste  s'appuiera 
sur  ces  rapports  naturels  pour  les  transformer  en  des  relations  fonc- 
tionnelles. 

Ces  relations  juridiques  traduiront  «  synthétiquement  »  des 
rapports  matériels  de  travailleurs  à  produits  et  des  rapports 
sociaux  entre  travailleurs  personnels  ou  collectifs.  Ainsi  appa- 
raissent-elles à  cet  égard  comme  les  résultantes  d'une  compta- 
bilité économique  et  d'une  sociologie  économique.  Dès  lors, 
c'est  sous  l'aspect  d'une  conjonction  de  relations  comptables 
et  de  relations  sociologiques  qu'elles  s'expriment.  On  comprendra 
donc  pourquoi,  selon  les  développements,  ce  droit  économique 
prend  dans  l'œuvre  proudhonienne,  tantôt  l'aspect  d'un  droit 
comptable  «  qui,  souligne  Jean  Lacroix,  fait  consister  la  justice 
dans  ime  stricte  comptabilité  de  justes  comptes  entre  égaux  » 
(ouvrage  cité,  pp.  74  et  75)  :  «  Parlez-moi  de  droit  et  d'avoir, 
seul  critère  à  mes  yeux  de  la  justice  »  {Contradictions  écono- 
miques, t.  I,  p.  258),  soit  sous  l'aspect  d'un  droit  sociologique; 
et  «  la  jurisprudence  »  apparaît  alors  comme  «  l'art  de  trouver 
l'équation  des  antinomies  sociales  »  (Lettre  à  Beslay,  27  août 
1856,  cf  Gurvitch,  ouvrage  cité,  p.  375).  En  fait,  comme  il 
le  précise  dans  la  Création  de  V  Ordre  où  il  donne  l'articulation 
de  ces  trois  parties  de  sa  sociologie,  la  troisième  partie  de 
l'économie  qui  a  rapport  à  la  science  du  droit  est  comme  la 
synthèse  des  deux  premières  divisions,  le  dégagement  des  règles  du 
juste  et  de  l'injuste  d'après  les  données  fournies  par  la  théorie 
des  valeurs  »  (rationalisée  dans  une  comptabilité  économique) 
«  et  de  l'organisation  »  (traduite  en  une  sociologie  écono- 
mique) (Création  de  l'Ordre,  n^  380). 


UN   DROIT    ECONOMIQUE  I29 

Arrivés  à  ce  point,  nous  quittons  déjà  la  philosophie  de  ce 
droit  économique,  que  nous  avons  tenté  d'exposer  systémati- 
quement, pour  aboutir  à  ses  traductions  pratiques.  Avant  de 
passer  à  celles-ci  il  convient  d'insister  sur  le  fait  que  la  consti- 
tution de  ce  droit  économique  organisé  n'est  pas  faite  pour 
remplacer  le  droit  économique  spontané,  mais  pour  en  faciliter 
l'expression  généralisée.  Car  la  source  du  droit  économique  est 
dans  la  société  économique  réelle  et  dans  ses  éléments  consti- 
tuants et  non  dans  l'organisation  institutionnelle  qui  n'en  est 
que  le  «  lit  canalisé  ».  Dès  lors  que  cette  société  est  vivante  et 
évolutive,  les  rapports  changent  et  donc  le  droit  qu'elle  sécrète. 
Par  voie  de  conséquence  ce  droit  traducteur  doit  être  relatif,  et 
mobile  («  le  droit  relatif  et  mobile  de  la  mutualité  »,  La 
Révolution  sociale). 

* 

Comment  effectivement  va  s'exprimer  ce  droit  économique? 

Quelles  vont  être  dans  les  différents  domaines  économiques 
ces  diverses  manifestations  pratiques  et  à  quel  type  de  struc- 
ture aboutit-il? 

Ces  deux  questions  nous  conduisent  maintenant  à  tenter 
d'exposer  systématiquement,  après  les  principes  de  ce  droit 
économique,  ses  applications  pratiques. 


§  2.  Un    droit  «  CONTRACTUEL  ». 

L'expression  pratique  de  ce  droit  économique  n'est  pas  la  loi 
mais  la  convention,  le  contrat  (le  terme  de  quasi-contrat  employé 
par  Pi'oudhon  dans  son  Principe  fédératif  prêterait  moins  à 
confusion) . 

Ce  contrat  n'est  pas  le  contrat  individualiste  du  Code  civil,  ni 
le  «  contrat  social  »  à  la  Rousseau,  contrat  qui  crée  le  droit  et 
la  société  et  qui  résulte  du  consentement  volontaire  de  chacun. 
Il  s'agit  d'un  contractualisme  sociologique.  Ces  contrats 
collectifs,  ces  conventions  collectives  sont  en  fait,  comme  l'a 


130  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ECONOMIE 

si  bien  précisé  G.  Gurvitch,  «  des  actes-règles...  des  procédés  tech- 
niques de  constatation  formelle  d'un  droit  préexistant  qui  rend  juste- 
ment valables   les   conventions   elles-mêmes  »    (ouvrage   cité, 

p.  355)- 

Ces  conventions  collectives  ont,  comme  le  soulignejean  Lacroix, 
«  pour  seul  but  de  dégager  et  de  reconnaître  une  loi  imma- 
nente qu'elles  ne  créent  pas,  mais  constatent.  Il  ne  s'agit  pas 
de  tirer  un  droit  du  néant  mais  de  découvrir  un  droit  exis- 
tant, déjà  latent  dans  la  société.  Ainsi,  recommande-t-il,  le  contrat 
ne  saurait  être  I'origine  du  droit,  mais  seulement  son  instru- 
ment »  (ouvrage  cité,  p.  77). 

Le  statut,  la  coutume,  le  contrat-convention,  la  pratique  des  tribu- 
naux arbitraux  seront  les  moyens  formels  de  dégager  et  d'harmo- 
niser ce  droit  objectif,  tandis  que  ses  sources  en  demeureront 
la  société  économique  et  que  ses  éléments  constituants  seront 
reconnus  comme  institutions  juridiques. 

On  a  rapproché  cette  théorie  proudhonienne  du  droit  de 
théories  de  juristes  modernes  comme  celles  d'un  Duguit,  ou  d'un 
Hauriou  (théorie  institutionnaliste  du  droit).  En  fait,  ce  rap- 
prochement n'est  pas  fortuit.  Hauriou  a  reconnu  en  Proudhon 
son  maître  (Gurvitch,  ouvrage  cité,  pp.  48  et  s.)  et  la  pratique 
des  conventions  collectives  qui  se  sont  développées  à  partir 
de  1936  trouve  son  origine  dans  la  pensée  proudhonienne. 

Dès  lors,  pour  Proudhon,  comme  il  l'exprime  dès  la  Créa- 
tion de  l'Ordre,  cette  loi-contrat  «  est  l'expression...  des  rapports 
qui  naissent  entre  les  hommes  du  travail  de  l'échange  »  et  la 
société  économique  organisée  «  est  V  organisme  fondé  sur  la  connais- 
sance réfléchie  de  ces  lois»  (n»  573).  Aussi  ce  droit  résultant  de 
la  constatation  objective  d'un  droit  social  préexistant  variera-t-il 
avec  l'évolution  des  organismes  sociaux  qu'il  engendre.  Ces 
conventions  collectives  qui  le  formalisent  apparaissent  comme 
des  actes  de  jurisprudence  chargés  d'interpréter  un  droit  essentielle- 
ment mobile,  parce  qu'expression  d'un  organisme  social  vivant 
par  le  développement  même  de  ses  éléments  personnels  et 
collectifs.  Jurisprudentiel,  interprète  d'un  droit  mobile,  ce  droit 
économique  aboutira  donc  à  «  formuler  la  jurisprudence  stu:  les 
rapports  qu'engendrent  chaque  jour  le  commerce  et  l'indus- 


UN   DROIT    ECONOMIQUE  I3I 

trie  au  fur  et  à  mesure  de  V accomplissement  des  faits  »  (Création  de 
V  Ordre,  11°  547).  De  plus,  par  sa  procédure  contractuelle,  il 
sera,  en  dépit  de  la  fiction  de  la  représentation,  un  droit  essen- 
tiellement ÉGALiTAiRE  et  démocratique  et  non  un  droit  hiérar- 
chique, car  une  convention  est  conclue  d'égaux  à  égaux. 

«  La  justice  commutative,  le  règne  des  contrats,  en  d'autres 
termes  le  régime  économique  et  industriel  se  substituent  ainsi 
au  vieux  système  de  justice  distributive,  au  régime  des  lois...  au 
régime  féodal  gouvernemental  et  militaire.  »  Selon  Proudhon, 
«  l'avenir  de  l'humanité  est  dans  cette  substitution  »  {Idée  géné- 
rale de  la  révolution.  Ed.  Garnier,  p.  124). 

Le  caractère  réciproque  et  égalitaire  de  ce  droit  économique 
ne  fait  que  refléter  la  réalité  et  l'autonomie  des  organes  qui 
composent  la  société  économique,  et  la  réalité  même  et  l'au- 
tonomie de  cette  société  économique  par  rapport  à  la  société 
politique  qu'est  l'Etat. 

Dès  lors,  ce  droit  sera  également  pluraliste  tant  par  son 
origine  sociologique  d'où  s'infère  un  pluralisme  social  basé  sur 
la  compétition  et  l'association  des  personnes  individuelles  et 
collectives,  que  par  son  origine  comptable  d'où  se  dégage  un 
pluralisme  de  fait  basé  sur  l'opposition  et  la  solidarité  des 
intérêts. 

Droit  reflétant  un  droit  vivant  spontané,  droit  de  constatation, 
droit  conventionnel  et  extra-étatique,  droit  mobile,  droit  égalitaire,  droit 
pluraliste,  ce  droit  sera  également  un  droit  de  tension  en  vertu 
des  antinomies  mêmes  des  réalités  qu'il  traduit.  Il  devra  donc 
«  maintenir  les  énergies  sociales  en  action  »,  traduire  en  compé- 
tition, «  en  lutte  d'industries  »  {la  Guerre  et  la  Paix,  Éd.  Rivière, 
p.  483),  r  «  antagonisme  »  qui,  sociologiquement,  est  une  loi 
élémentaire  du  développement  naturel  des  êtres  individuels  et 
collectifs  et  la  source  même  de  leur  vitalité  et  de  leur  dyna- 
misme. Mais  ce  droit  de  tension  sera,  en  vertu  même  du  mou- 
vement dialectique  qui  anime  les  sociétés  réelles  et  de  la  soli- 
darité de  fait  qui  en  constitue  la  contre-loi  élémentaire,  égale- 
ment un  droit  d^ association,  un  droit  fédératif 

Tous  ces  aspects  du  droit  économique  vivant  constituent 
les  caractères  et  le  contenu  de  ce  «  droit  relatif  et  mobile  de 


132  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ECONOMIE 

la  mutualité  »  que  Proudhon,  après  l'avoir  développé  tout  au 
cours  de  son  œuvre,  expose  plus  spécialement  dans  son  tes- 
tament :  La  Capacité  politique  des  classes  ouvrières. 

* 
*    * 

Ayant  ainsi  précisé  quels  caractères  effectifs  revêtira  ce  droit 
économique,  on  peut  tenter  maintenant  de  systématiser  ses 
manifestations,  c'est-à-dire  les  structures  juridiques  pratiques 
auxquelles  aboutit  son  action. 

Dans  la  Création  de  l'Ordre,  où  se  trouve  l'ébauche  de  toute 
sa  socio-économie,  Proudhon  précise  que  ce  droit  économique 
a  pour  objectif  :  la  «  répartition  des  produits  »,  la  «distribu- 
tion des  fonctions  »  et  1'  «  administration  des  instruments  de 
production  »  (cf  nP^  380,  382,  408,  443,  446,  448  et  547). 

En  fait,  il  regroupe  ses  objectifs  en  deux  parties  (n^  448)  : 
r  «  ADMINISTRATION  ÉCONOMIQUE  »  qui  traduit  surtout  l'or- 
ganisation économique  de  la  société  et  qui  comporte  la  dis- 
tribution des  instruments  de  travail,  et  la  «  répartition 
ÉCONOMIQUE  »  qui  traduit  l'organisation  des  fonctions  des  tra- 
vailleurs et  la  répartition  des  produits  en  une  politique  de 
l'emploi  et  une  politique  des  revenus.  Nous  aborderons  ici 
brièvement  la  répartition  économique  pour  systématiser  ensuite 
l'administration  économique. 


§  3.  Un  droit  de  répartition  économique. 

Nous  avons  déjà  souligné  les  caractères  que  Proudhon  attri- 
buait à  une  organisation  de  la  fonction  conforme  aux  impé- 
ratifs sociologiques  :  ce  sont  la  «  spécification  »,  garante  de  la 
liberté  et  de  la  personnalité  du  travailleur,  et  la  «  composition  », 
garante  de  sa  responsabilité  sociale  et  de  son  droit  au  produit 
intégral  de  son  travail.  Mais  pour  que  ces  fonctions  économiques 
et  les  travailleurs  qui  les  remplissent  constituent,  dans  la  réalité 
de  l'entreprise-atelier,  des  équipes  homogènes  à  la  fois  solidaires 
dans  leur  ensemble  et  équivalentes  dans  leurs  éléments  fonc- 


UN   DROIT    ECONOMIQUE  I33 

tionnels,  il  faut  que  cesse  «  cette  abstraction  fondamentale... 
d'où  résulte  la  division  de  la  société  en  deux  catégories,  celle 
des  spirituels  faits  pour  le  commandement  et  celle  des  charnels 
voués  au  travail  et  à  l'obéissance»  {Justice,  t.  III,  pp.  20-21, 
cf.  Jean  Lacroix,  ouvrage  cité,  p.  84  et  §  sur  «  La  philosophie 
du  travail  ») . 

Cette  distinction  méconnaît  la  nature  pragmatique,  1'  «  idéo- 
réalisme  »  du  monde,  du  travail  et  partant  de  l'intelligence. 
Car  «  Vidée  naît  de  faction  et  doit  revenir  à  l'action  à  peine  de 
déchéance  pour  l'agent»  {Justice,  III,  p.  69). 

En  fait,  cette  distinction  résulte  de  l'érection  de  l'enseigne- 
ment supérieur  en  «  séminaires  d'aristocratie  »  (Idée  générale  de 
la  révolution)  et  de  la  séparation  de  la  formation  professionnelle 
et  de  l'enseignement  général.  «  De  tous  les  systèmes  d'éduca- 
tion, le  plus  absurde  est  celui  qui  sépare  l'intelligence  de  l'ac- 
tivité et  scinde  l'homme  en  des  entités  impossibles,  un  abstrac- 
teur  et  un   automate»  {Contribution  économique,  t.  I,  p.   172). 

Dès  lors,  pour  aboutir  à  l'équivalence  des  capacités  — •  préa- 
lable à  l'équivalence  des  fonctions,  et  par  voie  de  conséquence, 
condition  pour  une  organisation  démocratique  et  libre  de  la 
société  économique  —  Proudhon  établit,  en  particulier  dans 
sa  Capacité  et  sa  Justice,  un  Programme  d^ enseignement  étendu  à 
toute  la  nation  où  est  combiné  ce  qu'il  appelle  «  Vécolage  et  l'appren- 
tissage» (Principe  fédératif),  c'est-à-dii^e  l'enseignement  général 
et  la  formation  professionnelle.  Cette  éducation  «  avant  tout 
expérimentale  et  pratique  »  s'appuie  sur  des  méthodes  actives  : 
«  apprendre  par  les  yeux  et  par  les  mains  ».  Et  «  le  travail 
réunissant  l'analyse  et  la  synthèse,  la  théorie  et  l'expérience 
en  une  action  continue...  résumant  la  réalité  et  l'idée  »  y  est 
présenté  comme  «  le  mode  universel  d'enseignement  »  {Contra- 
dictions économiques,  t.  I,  p.  172). 

Ainsi  conçu,  l'enseignement  devient  un  véritable  apprentissage 
polytechnique.  «  En  deux  mots,  l'apprentissage  polytechnique  et 
l'ascension  à  tous  les  grades,  voilà  en  quoi  consiste  l'émancipa- 
tion du  travailleur,  hors  de  là  il  n'y  a  que  mensonge  et  verbiage, 
vous  retombez  dans  la  servitude  du  travail  parcellaire...  dans 
le  prolétariat,  vous  recréez  la  caste...  vous  détruisez  la  justice  », 


134  ^^    FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ÉCONOMIE 

c'est-à-dire  toute  possibilité  d'un  droit  économique  et  d'une 
société  économique  autonome  [Justice,  t.  III,  p.  93). 

Ainsi,  pour  pouvoir  organiser  les  fonctions,  un  droit  éco- 
nomique doit-il  respecter,  non  seulement  la  spécification, 
garante  de  la  liberté  personnelle  des  travailleurs,  la  «  compo- 
sition »,  garante  de  leurs  responsabilités  sociales,  mais  encore 
r  «  équivalence  des  fonctions  »  garante  d'une  équivalence 
entre  les  travailleurs,  équivalence  rendue  possible  par  la  «  capa- 
cité »,  facteur  d'égalisation  et  de  promotion. 

* 
*    * 

La  répartition  des  produits  ou  la  politique  des  revenus 
s'enchaînent  avec  l'organisation  des  fonctions. 

Si  Proudhon  demande  une  équivalence  des  fonctions,  il  n'en- 
tend nullement  par  là  une  égalisation  des  salaires.  «  La  justice 
(économique)  consiste  à  mettre  tous  les  travailleurs  à  même 
d'obtenir  par  leur  produit  un  bien-être  égal,  elle  ne  va  pas 
jusqu'à  conduire  la  main  et  exagérer  la  charité  fraternelle  pour 
niveler.  »  {Création  de  V  Ordre,  vP  444.) 

D'après  les  développements  que  Proudhon  consacre  à  cette 
question,  cette  répartition  des  produits  résulte  de  la  combi- 
naison de  trois  facteurs  de  droit  :  un  droit  social  «  à  un  minimum 
de  salaire  »,  dont  Proudhon  fait  formellement  état  dès  son  troi- 
sième mémoire,  un  droit  économique  «  au  produit  de  son  travail  » 
personnel  qui  est  une  des  idées  maîtresses  du  premier  mémoire 
proudhonien,  un  droit  socio-économique  à  une  part  du  «  surplus  pro- 
ductif »  engendré  par  le  fait  de  l'effort  collectif.  Comment  ce 
droit  à  la  «  plus-value  »,  qui  est  une  des  revendications  prin- 
cipales des  mémoires  proudhoniens,  sera-t-il  réalisé,  comment 
ce  surplus  collectif  sera-t-il  réparti  au  sein  de  l'entreprise  (et 
par-delà  elle  au  sein  des  groupes  d'entreprises)  ?  En  fonction 
de  la  «  responsabilité  »  prise  dans  l'œuvre  collective  (cf.  n^  443, 
Création  de  l'Ordre,  et  lettre  à  Villaume  du  24  janvier  1856). 
En  fait,  Proudhon  voit  très  bien  les  difficultés  soulevées.  D'une 
part,  pour  séparer  le  salaire  correspondant  au  produit  personnel 
de  celui  du  produit  collectif  et,  d'autre  part,  pour  répartir 
selon  la  responsabilité  effective  ce  produit  collectif.  Aussi,  outre 


UN   DROIT    ÉCONOMIQUE  I35 

le  soin  apporté  pour  déterminer  la  responsabilité  afférente  à 
une  fonction  (grâce  à  sa  spécification  et  à  sa  composition), 
compte-t-il  pour  cela  sur  deux  procédures  :  une  procédure 
comptable  et  une  procédure  arbitrale. 

C'est  la  comptabilité  économique  qui  permettra  de  dégager  les 
éléments  objectifs,  les  calculs  sur  lesquels  s'appuiera  sa  poli- 
tique de  revenus;  c'est  en  cela  que  Proudhon  peut  affirmer 
qu'il  s'agit  là  d'une  «  affaire  de  comptabilité  »,  «  le  droit  et 
l'avoir  »  étant  alors  le  «  critère  de  la  justice  »  économique. 
Mais  c'est  un  arbitrage,  des  sentences  arbitrales,  soit  que  cet 
arbitrage  soit  prévu  dans  les  contrats  collectifs,  soit  qu'il  résulte 
d'une  magistrature  économique,  d'un  «  pouvoir  arbitral  » 
indépendant  (cf.  Création  de  V  Ordre,  n"  549,  et  Manuel  d'un 
spéculateur)  qui  permettront,  sur  la  base  des  calculs  dégagés  et 
des  caractères  des  fonctions,  d'effectuer  un  partage  équitable. 

«  Salaires,  écrit-il,  cette  question  la  plus  délicate  de  l'éco- 
nomie forme  le  point  de  jonction  des  trois  parties  de  la  science 
(économique).  Liée  intimement  à  la  production,  à  la  circula- 
tion et  à  la  consommation  des  richesses,  résolue  seulement  par 
la  théorie  de  l'organisation,  elle  entre  par  la  voie  de  ses  déter- 
minations dans  le  domaine  de  la  jurisprudence.  »  {Création  de 
V  Ordre,  nP  408.) 

«  En  cas  de  conflit  c'est  au  magistrat  de  se  prononcer  selon 
l'équité  »  (n°  41 1)  ;  dans  les  cas  de«  force  majeure  »  où  1'  «  esti- 
mation arbitrale  »  ne  peut  intervenir,  c'est  à  un  «  système  d'assu- 
rance d'y  pourvoir»  (n°  442). 

En  fait,  ce  mot  salaire  doit  être  entendu  au  sens  de  revenu 
du  travail.  Proudhon  ne  prévoit-il  pas  pour  l'agriculture  une 
«  taxe  de  compensation  »  pour  l'égalisation  des  revenus  agri- 
coles (Idée  générale  de  la  révolution). 

* 
*   * 

§  4.  Un  droit  d'administration  économique. 

Entre  la  partie  du  droit  économique  portant  sur  la  «  répar- 
tition  économique  »   des   fonctions   et   des    produits   et   celle 


136  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ÉCONOMIE 

portant  sur  1'  «  administration  économique  »,  partie  qui 
aborde  la  question  de  la  distribution  des  instruments  de 
travail,  existent  évidemment  des  liens  étroits  que  le  comptable, 
le  sociologue  et  le  juriste  qui  coïncident  en  Proudhon  ne 
pouvaient  ignorer. 

«  Il  nous  reste  à  parler  de  la  troisième  partie  de  l'économie, 
la  science  du  droit  (économique)...  C'est  là  qu'on  verra 
comment  par  le  fait  du  salaire  et  de  l'échange,  double  expres- 
sion de  la  division  du  travail  et  de  la  force  collective,  la  pro- 
duction est  socialisée.  »  {Création  de  V  Ordre,  p.  448.) 

L'existence  d'un  surplus  productif  dû  à  l'effort  indivis 
de  toute  une  collectivité  —  d'un  droit  sociétaire  à  ce  surplus, 

—  celle  d'une  «  collectivisation  »  de  tout  produit  par  le  fait  même 
de  la  nécessité  de  la  division  du  travail  et  de  l'échange,  — 
aboutissent  à  «  socialiser  »  économiquement  l'ensemble  de  la 
production.  La  reconnaissance  de  la  société  économique  comme 
une  personnalité  collective  indépendante,  —  la  reconnaissance 
de  la  communauté  d'entreprise  comme  une  collectivité  réelle, 

—  la  reconnaissance  du  travailleur  comme  un  sociétaire  de 
toutes  ces  collectivités  —  impliquent  donc  juridiquement  une 
«  socialisation  »  des  institutions  économiques. 

Mais  il  s'agit  tout  de  suite  de  préciser  que  cette  «  socialisa- 
tion mutuelle  »,  cette  «  mutualité  socialisante  »  est  à  V  opposé  d'un 
collectivisme  étatique,  qu'il  prenne  la  forme  d'un  capitalisme 
d'État  ou  d'un  communisme  autoritaire.  De  plus,  ce  régime 
mutualiste  n'exclut  nullement,  dans  certains  secteurs,  la  possi- 
bilité d'appropriation  personnelle. 


A.  —  Une  organisation  a-étatique. 

Ce  qui  nous  conduit  à  définir  la  pratique  de  ce  régime 
mutualiste  (d'administration  économique),  d'une  part  dans 
les  rapports  société  économique- État,  d'autre  part  dans  les 
rapports  entre  les  éléments  constituant  la  société  économique. 

La  CLÉ  DE  TOUTE  LA  soGio- ÉCONOMIE  proudhoniennc,  et 
partant  de   toutes  les  solutions  économiques  auxquelles  elle 


UN   DROIT    ECONOMIQUE  I37 

aboutit,  est  la  distinction  que  proudhon  établit  entre  la 

SOCIÉTÉ    économique    ET    LA   SOCIÉTÉ    POLITIQUE. 

L'organisme  économique  qu'est  la  société  économique  et 
le  corps  politique  qu'est  l'Etat  sont  des  réalités  collectives  qui 
doivent  être  constituées  séparément.  «  Je  distingue  en  toute 
société  deux  espèces  de  constitutions  :  l'une  que  j'appelle 
constitution  sociale,  l'autre  qui  est  la  constitution  politique.  »  Chacun 
connaît  cette  phrase  célèbre  de  ses  Confessions  d'un  révolution- 
naire. Sans  doute,  dans  ces  lignes  écrites  lors  de  son  emprison- 
nement par  le  prince-président,  comme  dans  La  Révolution 
sociale  et  les  Confessions  d'un  révolutionnaire,  Proudhon,  tout  à 
l'indignation  d'avoir  vu  une  révolution  républicaine  accoucher 
d'un  empire  et  le  suffrage  universel  consacrer  une  dictature, 
pousse-t-il  cette  distinction  à  l'extrême  et  prétend-il  remplacer 
le  gouvernement  par  la  société.  Mais,  la  polémique  épuisée, 
l'opposition  tactique  exprimée,  Proudhon  revient  assez  rapide- 
ment à  la  position  qu'il  avait  soutenue  dès  sa  Création  de  V  Ordre, 
c'est-à-dire  à  la  nécessité  d'une  organisation  distincte  du  corps 
économique  et  du  corps  politique.  Ce  qui  n'exclut  nullement  l'inter- 
dépendance de  ces  deux  corps  sociaux  qui  doivent  se  séparer 
pour  être,  s'opposer  pour  se  composer  et  se  distinguer  pour  s'unir. 
Cette  leçon,  Proudhon  la  tire  de  son  «  travaillisme  histo- 
rique »  où  il  met  en  relief  la  lutte  incessante  de  l'organisme 
économique  qui  tente  de  se  constituer  indépendamment  d'un 
corps  politique  qui  l'oppresse,  le  méconnaît,  et  déchoit  du 
fait  même  de  cette  méconnaissance. 

Effectuée  indépendamment  de  l'Etat,  «  l'organisation  des 
forces  économiques  sous  la  loi  suprême  du  contrat  »  (Idée 
générale  de  la  révolution)  sera  donc  le  principe  directeur  de  cette 
«  constitution  sociale  »,  qui  n'est  autre  que  l'institutionalisa- 
tion  de  la  société  économique  prise  dans  son  ensemble,  c'est- 
à-dire  l'instauration  d'une  démocratie  industrielle. 

*   « 

Quelle  forme  juridique  empruntera  cette  organisation  de  la 
société  économique? 


138  LE    FONDEMENT    :    LA   SOCIO-ÉCONOMIE 

Celle  d'une  confédération  de  groupements  fédératifs  organisés 
sur  le  principe  de  la  mutualité. 

Cette  confédération,  appelée  par  Proudhon  «  fédération 
AGRICOLE-INDUSTRIELLE  »  (cf.  Principe  fédératif),  respecte  le 
droit  économique  particulier  à  chaque  groupement  autonome 
qui  la  compose  (conventions,  statuts,  droit  coutumier),  mais 
l'intègre  en  un  droit  économique  commun  défini  convention- 
nellement. 

Ainsi,  la  constitution  de  la  société  économique  en  «  fédération 
agricole-industrielle  »  apparaît-elle  comme  le  résultat  d'un 
pacte  fédératif  issu  lui-même  d'une  série  de  conventions  collectives. 

Cette  constitution  aboutit  donc  à  institutionnaliser  des  collec- 
tivités économiques  socialement  préexistantes  et  à  leur  permettre 
de  développer  conventionnellement  un  droit  économique  qu'im- 
pliquaient déjà  leurs  rapports. 

Dans  son  projet  de  «  banque  du  peuple  »,  Proudhon  précise 
l'articulation  de  l'organisation  centrale  de  la  société  écono- 
mique. Celle-ci  aura  pour  organe  gestionnaire  «  un  syndicat 

GÉNÉRAL  DE  LA  PRODUCTION  ET  DE  LA   CONSOMMATION  ». 

Celui-ci  est  en  fait  une  union  syndicale  qui  comporte  «  un 
syndicat  de  la  production  »,  qui  comprend  les  groupes  de  produc- 
teurs constituant  la  fédération  agricole  industrielle,  et  un 
«  syndicat  de  la  consommation  »,  qui  groupe  les  unions  de  consom- 
mateurs et  participe  à  la  gestion  commerciale.  Cette  union 
syndicale  aura  pour  objet  la  gestion  économique  générale, 
établissement  de  statistiques,  de  prévisions  et  de  programmes 
productifs.  C'est  à  lui  que  Proudhon  semble  penser  plus 
particulièrement  pour  rassembler  les  éléments  d'une  comptabilité 
économique.  Ainsi  cette  union  des  producteurs  et  des  consommateurs 
est  pour  Proudhon  la  seule  manière  de  représenter  l'intérêt 
économique  général  et  d'exprimer  le  droit  économique  com- 
mun. Il  ne  suffit  pas  d'intégrer  les  producteurs  en  une  seule 
union  fédérative,  il  faut  encore  les  contre-balancer  par  l'union 
des  consommateurs. 


UN    DROIT    EGONOMiqUE  I39 


*     * 


La  société  économique  apparaissant  ainsi  constituée  en 
son  sommet,  il  convient  de  préciser  l'organisation  juridique 
donnée  à  ses  éléments  constituants.  Indépendantes  de  l'État, 
les  structures  juridiques  de  ces  éléments  présenteront  deux 
caractères  fondamentaux  :  elles  seront  basées  sur  des  pro- 
priétés-fonctions personnelles  ou  sociétaires;  fédérées  entre 
elles,  elles  seront  différenciées  selon  les  secteurs  économiques 
(agriculture,   industrie,   services) . 

B.  —  La  société  économique  mutuelliste  et  fédérative. 

«  La  théorie  de  la  propriété  mutuelliste  et  fédéraliste  »,  que  Prou- 
dhon  qualifie  ainsi  au  chapitre  XIII  de  sa  Capacité  politique 
(«  De  l'association  dans  la  mutualité  »)  est  la  base  de  cette 
structuration  juridique  des  éléments  individuels  et  collectifs  qui 
composent  la  société  économique. 

Il  convient  d'exposer  les  facteurs  sociologiques  dont  elle 
part  et  l'équilibre  dialectique  auquel  elle  aboutit. 

En  fait,  cette  théorie  traduit,  en  s'y  adaptant,  la  structure 
sociologique  de  la  société  économique  et  de  ses  composantes  individuelles 
et  collectives.  En  effet,  «  le  principe  de  la  propriété  »,  malgré 
les  aberrations  auxquelles  il  a  donné  lieu,  «  n'en  est  pas  moins 
le  produit  spontané  de  l'être  collectif  et  de  la  société»  {Théorie  de  la 
propriété,  Ed.  Garnier,  p.  225). 

Il  ne  peut  être  pleinement  compris  et  les  erreurs  auxquelles 
il  a  donné  lieu  pleinement  redressées  que  si  l'on  se  souvient  des 
deux  caractères  essentiels  de  la  société  économique  suscités  par  une 
pluralité  de  personnes  individuelles  et  collectives  que  la  loi 
du  travail  met  nécessairement  en  rapport  d'association  mutuelle. 
Selon  Proudhon,  l'origine  de  la  propriété  n'est  pas  dans  un 
droit  individualiste  qui  a  méconnu  sa  véritable  nature  et  l'a 
détournée  de  ses  fins;  cette  origine  est  sociologique,  elle  ne  se 
comprend  que  par  les  rapports  dialectiques  de  l'État  et  de  la  société 
économique. 


140  LE    FONDEMENT    :    LA   SOCIO- ECONOMIE 

La  propriété  remplit  avant  tout  une  fonction  sociolo- 
gique. Elle  apparaît  par  rapport  à  l'Etat,  comme  un  droit 
absolu  de  l'ensemble  de  la  société  économique,  une  fonction 
socio-politique  et,  dans  les  rapports  de  la  société  écono- 
mique ET  DE  SES  membres,  commc  un  droit  relatif,  une 
fonction  socio-économique.  Car  ce  droit  de  propriété  est 
alors  fonction  de  la  société  en  tant  qu'ensemble,  des  personnes 
et  des  groupes  qui  la  composent,  et  des  buts  économiques  qui 
ont  amené  à  sa  création. 

C'est  de  cette  théorie  que  découle  la  mutualisation  de  V agriculture 
et  la  constitution  de  propriétés  d'exploitation  —  la  «  socialisa- 
tion »  de  l'industrie  et  la  constitution  de  propriétés  d^ entreprises, 
—  V organisation  coopérative  des  services,  —  la  multiplication  des 
institutions  mutualistes  suscitant  entre  ces  ensembles  le  tissu 
d'une  économie  contractuelle  —  la  création  enfin  de  la 
«  fédération  agricole-industrielle  »  destinée  à  composer,  face 
à  l'État  et  à  la  «  constitution  politique  »,  la  société  économique, 
détentrice  d'un  droit  absolu  de  propriété  et  ferment  de  la 
«  constitution  sociale  ». 

* 
*    * 

Cette  théorie  mutuelliste  et  fédérative  de  la  propriété  montre 
comment  la  fédération  agricole-industrielle,  et  le  «  syndicat 
de  la  production  et  de  la  consommation  »  qui  la  comprend, 
trouve  son  support  dans  «  la  propriété  fédéraliste  »  «  copropriété 
en  main  commune  »  des  groupes  et  des  individus  qu'elle 
englobe  (cf.  ouvrage  cité,  Gurvitch,  p.  401). 

Elle  va  nous  montrer  surtout  comment,  à  l'intérieur  de 
cette  propriété  fédéraliste,  sont  attribuées,  entre  les  membres 
de  la  société  économique,  ces  propriétés-fonctions. 

Là  encore,  la  solution  de  ce  droit  économique  ne  va  pas 
résulter  de  la  volonté  arbitraire  ou  abstraite  d'un  législateur 
ou  d'un  théoricien  a  priori,  mais  elle  va,  selon  Proudhon, 
refléter  l'organisation  spontanée  que  révèle  l'observation  des 
réalités  socio-économiques. 

lu' exploitation  est-elle  personnelle  (voire  familiale  ou  artisanale) 


UN    DROIT    ECONOMIQUE  I4I 

et  la  participation,  individuelle,  l'attribution  de  cette  pro- 
priété-fonction, de  cette  propriété  «  sociétaire  »  (cf.  Premiers 
mémoires)  est  faite  à  des  personnes  individuelles. 

L'exploitation  requiert-elle  l'emploi  d'une  «  grande  force 
collective  »,  la  participation  de  tout  un  groupe  est-elle  nécessaire, 
cette  propriété  devient  collective.  Elle  constitue  une  propriété 
d'entreprise  et  est  réservée,  à  l'exclusion  de  toute  autre,  aux 
éléments  du  groupe  qui  la  mettent  en  valeur. 

Ce  critère  socio-économique  va  conduire  à  des  solutions 
diversifiées  selon  les  branches  : 

—  Pour  l'agriculture,   la  propriété  individuelle  sera  la   règle. 
— ■  Pour   l'industrie,    la  propriété  collective   dominera. 

—  Pour  les  services  qui,  par  nature,  requièrent  en  fait  la 
participation  de  tous,  la  propriété  sera  coopérative. 

Mais  cette  règle  sera  nuancée  par  le  fait  que  les  propriétés 
agricoles  seront  mutualisées,  que  les  propriétés  industrielles 
seront  la  propriété  personnelle  des  communautés  d'entreprise  et 
que  la  propriété  coopérative  des  services  sera  la  propriété 
commune  des  producteurs  et  des  consommateurs. 

En  effet,  le  principe  de  la  mutualité  n'est  pas  un  principe 
théorique  inspiré  par  un  système  a  priori,  mais  cette  récipro- 
cité-liberté-solidarité qui  l'anime  traduit  l'autonomie  et  la 
réalité  des  êtres  collectifs  des  collectivités  constituant  cette 
collectivité  générale  qu'est  la  «  société  économique  ». 

Et  ce  droit  économique  qui  la  constitue  n'est  autre  que  la 
traduction  juridique  d'une  réalité  sociale  vivante  qui  enfante 
spontanément  son  propre  droit.  Dès  lors,  ce  droit  ne  fait  pas 
de  V association  un  dogme,  mais  ne  la  reconnaît  qu'autant  que 
la  réalité  socio-économique  le  requiert. 

A  la  lumière  des  divers  développements  proudhoniens,  on 
peut  s'apercevoir  que,  contrairement  à  une  opinion  qui  tend 
à  s'affaiblir,  la  partie  du  droit  économique  consacrée  à  la 
gestion  des  instruments  de  travail  occupe  chez  Proudhon  une 
place  prépondérante.  Ainsi,  sa  socio-économie,  pratiquement  igno- 
rée dans  ses  articulations  et  son  unité,  aboutit-elle  à  des  solu- 
tions concrètes  et  réalistes,  parce  qu'elle  est  essentiellement  basée 
sur  l'étude  des  réalités  socio-économiques. 


142  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ECONOMIE 

Comme  base  matérielle  de  la  société  économique,  la  pro- 
priété fédéraliste  garantit  concrètement,  par  rapport  à  l'Etat, 
son  existence  réelle  et  son  autonomie  effective. 

Comme  «  fonction  politique  »  de  la  société  économique  prise 
dans  son  ensemble,  cette  propriété  fédéraliste  implique,  par 
rapport  au  corps  politique,  un  droit  absolu  à  la  propriété  des 
instruments  de  travail  et  à  la  gestion  économique. 

Octic  propriété  fédéraliste  est,  par  rapport  à  chacun  des  membres 
de  la  société  économique,  «  une  copropriété  en  main  commune  ». 
Dans  son  caractère  de  droit  absolu  de  la  société  économique, 
elle  reste  donc,  sous  cet  aspect,  indivise  à  chacune  des  per- 
sonnes individuelles  et  collectives  de  cette  société. 

Par  la  fédération  agricole  des  propriétés  d'exploitation,  «  la 
terre  n'est  pas  aux  mains  de  l'Etat,  gouvernementalisme  et 
communisme  dangereux,  mais  sous  la  main  de  tous  »  (  Théorie  de 
la  propriété,  conclusion.  Éd.  Garnier,  p.  240). 

Par  la  fédération  industrielle  des  propriétés  d'entreprise,  «  par 
les  règles  de  l'association  industrielle,  chaque  travailleur  a  la  main 
sur  une  portion  du  capital»  {id.,  p.  241). 

Par  l'organisation  coopérative  des  services  qui  en  universa- 
lise la  propriété,  chaque  citoyen,  producteur  ou  consommateur, 
a  la  main  sur  ces  derniers;  c'est  ainsi  que  «  par  l'organisation 
tout  citoyen  a  la  main  sur  la  circulation  et  se  trouve  à  la  fois 
commanditaire  et  commandité,  escompteur  et  banquier  »  (id., 
p.  241). 

Il  ressort  de  cette  participation  commune  un  fait  très  impor- 
tant. Cette  propriété  fédéraliste  reste  bien,  dans  la  réalité  pra- 
tique, par  rapport  à  l' Etat,  un  droit  absolu  de  la  société  écono- 
mique et  de  tous  ses  membres  qui,  comme  organes  du  corps 
social,  en  constituent  la  réalité  indivisible. 

Mais  lorsqu'on  étudie,  à  l'intérieur  de  la  société,  la  façon 
dont  se  forment  concrètement  les  relations  socio-économiques 
dont  résulte  ce  droit,  on  découvre  que  cette  appropriation 
absolue  de  la  société  économique,  cette  propriété  fédérative, 
apparaît  alors  comme  constituée  par  un  ensemble  de  droits 
relatifs.  Ce  droit  relatif,  qui  concrétise,  personnellement,  écono- 
miquement et  socialement,  la  participation  de  chacun  à  la 


UN    DROIT    ECONOMIQUE  I43 

plénitude  de  l'ensemble  des  droits  détenus  par  l'ensemble  des 
membres  de  la  société  économique,  est  la  propriété-fonction. 
C'est  elle  qui  servira  à  l'organisation  des  personnes  individuelles 
et  collectives  qui  constituent  la  société.  Fonction  personnelle,  elle 
est  attribuée  pour  la  reconnaissance  de  la  liberté  et  la  défense 
des  personnes  individuelles  et  collectives.  Fonction  économique,  elle 
est  destinée  à  les  rendre  responsables  et  intéressées  aux  lois  et 
règles  du  travail,  aux  fins  économiques  qui  ont  suscité  la  société 
économique. 

S'adaptant  fidèlement  à  la  réalité  sociale  qu'elle  exprime, 
cette  propriété  se  diversifie  selon  les  secteurs  économiques. 
Des  propriétés  d'entreprises  pour  l'industrie,  des  propriétés 
d'exploitation  pour  l'agriculture,  une  propriété  coopérative 
pour  les  services  sont  autant  de  traductions  juridiques  adaptées 
aux  divers  aspects  de  la  réalité  sociale  du  travail. 

Par  leur  origine  même,  ces  propriétés  sont  fédérées.  Les 
groupes  de  propriétés  d'entreprises  forment  la.  «fédération  industrielle  » 
La  «  commune  rurale  »  des  propriétés  d'exploitation  forme  la 
«fédération  agricole  ».  L'union  de  ces  deux  fédérations  forme 
la  «  fédération  agricole-industrielle  ».  C'est  elle  qui,  au  sein 
du  «  syndicat  général  de  la  production  et  de  la  consommation  »,  forme 
le  «  syndicat  de  la  production  ».  L'union  des  consommateurs, 
en  formant  le  «  syndicat  de  la  consommation  »,  vient  constituer, 
avec  le  syndicat  de  la  production,  ce  «  syndicat  général  de 
la  production  et  de  la  consommation  »  qui  est  l'organe  central 
de  la  société  économique.  C'est  à  ce  syndicat  général  que  vient 
se  rattacher  fédérativement  la  propriété  coopérative  des  ser- 
vices (cf.   t.  II,  chap.  II). 

Les  structures  auxquelles  aboutit  le  droit  économique  prou- 
dhonien  (structures  dont  les  vicissitudes  de  sa  vie,  et  sa  mort 
précoce,  l'ont  empêché  de  faire  l'exposition  systématique)  sont 
donc  particulièrement  cohérentes. 

Telles  quelles,  elles  traduisent  ce  que  l'on  pourrait  appeler, 
selon  les  optiques  et  les  tendances,  un  libéralisme  socialiste  ou 
un  collectivisme  libéral. 

Economiquement,  surtout  par  son  organisation  industrielle, 
mais   avec  une  idéologie    différente,    elles  semblent  toucher 


144  ^^   FONDEMENT    :    LA   SOCIO-ECONOMIE 

parfois  aux  frontières  d'un  certain  communisme  décentralisateur 
fédératif. 

En  fait,  leur  originalité  est  foncière.  Le  mutuellisme  prou- 
dhonien  apparaît  comme  une  doctrine  spécifique.  Proudhon 
s'est  un  jour  écrié  :  «  Entre  la  propriété  et  la  communauté,  je 
bâtirai  un  monde  »  (solution  du  problème  social) .  Si,  pour 
préciser  fidèlement  sa  pensée,  on  ajoute  au  nom  propriété 
l'adjectif  «  capitaliste  »  et  à  la  communauté  l'adjectif  «  éta- 
tique »  ou«  autoritaire  »,  on  situe  d'emblée  ce  troisième  monde 
dont  le  travaillisme  historique  de  Proudhon  décelait  la  création 
par  convergence. 

G.  — Les  rapports  société  économique-État  dans  l'or- 
ganisation  économique. 

Mais  cette  démocratie  économique  que  l'émergence  socio- 
logique du  droit  économique  doit  instaurer,  à  la  place  de  la 
«  féodalité  économique  »  capitaliste  qu'il  croit  voir  décroître, 
et  de  celle  de  1'  «  empire  économique  »,  communiste  ou  fas- 
ciste, qu'il  croit  voir  naître.  Proudhon  ne  la  conçoit  pas  sans 
une  démocratie  politique. 

Pour  conclure  cette  étude  sur  la  socio-économie  de  Proudhon, 
il  convient  finalement  de  montrer  V enchaînement  qui  existe  entre 
cette  SOCIO-ÉCONOMIE  ET  SA  SOCIO-POLITIQUE.  C'cst  cct  enchaî- 
nement qui  va  nous  faire  pressentir  non  seulement  comment 
s'établit  pratiquement  Véquilibre  entre  la  société  économique  et  la 
société  politique  qu'est  l'Etat,  mais  encore  comment  le  fédéra- 
lisme proudhonien  relie  les  sociétés  économiques  nationales 
entre  elles  et  les  «  balances  »  avec  un  fédéralisme  politique 
international. 

* 
*    * 

Pour  étudier  la  façon  dont  Proudhon  organise  les  relations 
entre  la  société  économique  et  l'Etat,  il  convient  d'interpréter 
correctement  la  signification  de  la  période  qui  va  de  1848  à 
1852.  Pendant  quatre  ans,  sur  une  période  d'écrivain  de  trente- 


UN    DROIT    ECONOMIQUE  I45 

cinq  ans,  et  dans  deux  livres  sur  un  total  de  trente-huit  (L'idée 
générale  de  la  révolution  et  les  Confessions  d'un  révolutiotinaire), 
Proudhon,  tout  à  la  déception  que  lui  cause  l'échec  de  la 
révolution  de  1848  et  l'élévation  du  prince-président,  se  livre 
à  une  polémique  tactique  où  il  affirme  qu'il  entend  remplacer 
r  État  et  le  gouvernement  par  la  société  économique  organisée. 
Mais  en  fait  il  ébauche  déjà  les  éléments  d'un  gouvernement 
fédératif  et  d'un  Etat  contractuel. 

Et,  dès  1853,  dans  le  Manuel  d'un  spéculateur,  il  précise  la 
position  réaliste  qu'il  a  affirmée  depuis  l'origine  et  qu'il  conser- 
vera jusqu'à  sa  mort.  Le  corps  politique  et  le  corps  économique 
sont  deux  réalités  autonomes  et  solidaires,  «  les  deux  pôles  » 
de  la  société  nationale  ou  internationale.  Elles  doivent  être 
«  balancées  »  dialectiquement. 

Dès  la  Création  de  l'Ordre,  cette  position  s'affirme  très  clai- 
rement (cf.  no  552)  :  l'Etat  comme  la  propriété  doivent 
être  réformés  simultanément;  la  «  démocratie  industrielle  »  et  la 
«  démocratie  politique  »  sont  complémentaires  {Manuel  d'un  spécula- 
teur, pp.  423-428  et  pp.  408  et  s.;  cf.  Gurvitch,  ouvrage  cité, 
pp.  365  et  s.). 

Dans  ses  trois  livres-testament  (la  Théorie  de  la  propriété,  le 
Principe  fédératif  et  la  Capacité),  cette  complémentarité  est  expri- 
mée avec  force.  En  fait,  sociologiquement,  «  l'Etat  est  une  réalité 
aussi  positive  que  la  société»  économique  {Théorie  de  l'impôt. 
Éd.  Lacroix,  pp.  64  et  s.),  mais  loin  d'être,  comme  le  prétend 
le  dogme  individualiste  de  la  souveraineté,  l'origine  du  pou- 
voir social,  «  il  est  la  résultante  et  non  la  dominante  de  la  réalité 
sociale»  {id.,  p.  69).  Lorsqu'on  considère  la  réalité  sociolo- 
gique de  la  société  économique  et  de  l'État,  on  s'aperçoit 
«  qu'entre  les  fonctions  économiques  et  les  fonctions  politiques  il  existe 
un  rapport  analogue  à  celui  que  la  physiologie  indique  chez 
les  animaux  entre  les  fonctions  de  la  vie  organique  et  les 
fonctions  de  la  vie  de  relation  »  {Capacité  politique.  Éd.  Rivière, 
P-  215). 

Dès  lors,  les  rapports  entre  la  société  et  l'État,  entre  le  corps 
économique  et  le  corps  politique  apparaissent  sociologique- 
ment comme  ceux  d'un  couple  constitué  entre  deux  réalités  sociales, 


146  LE   FONDEMENT    ;    LA   SOCIO-ÉCONOMIE 

deiix  êtres  collectifs  à  la  fois  autonomes  et  solidaires,  opposés 
et  complémentaires. 

Si  le  principe  même  de  l'équilibre  et  du  développement  de 
ce  couple  est  dans  I'autonomie  des  deux  êtres  collectifs  qu'ils 
forment,  —  l'identité  «  organique  »  des  cellules  sociales  qui  consti- 
tuent ces  deux  corps  autonomes,  et  les  relations  mêmes  que  ces 
derniers  entretiennent  «  physiologiquement  »,  c'est-à-dire  socio- 
logiquement,  —  vont  révéler,  entre  les  constitutions  de  l'Etat 
et  de  la  société  économique,  une  similitude  de  principe  et 
une  interdépendance  de  fait. 

Cette  similitude  de  principe,  Proudhon  l'exprime  très  clai- 
rement dans  un  de  ses  livres-testament  ^  :  «  Transporté  dans 
la  sphère  politique,  ce  que  nous  avons  appelé  jusqu'à  présent 
mutuellisme...  prend  le  nom  de  fédéralisme  »  et  dans  «  cette  simple 
synonymie  »  se  résume  «  la  révolution  tout  entière  politique 
et  économique  »  {id.,  p.  198).  Car  «  le  principe  fédératif  est 
synonyme  de  mutualité  et  de  garanties  réciproques  »  (p.  194). 

«  Dans  la  démocratie  ouvrière,  la  politique  est  le  corollaire  de  V écono- 
mie... Elles  se  traitent  toutes  deux  d'a.prèsla.  même  méthode  et  d'après 
les  mêmes  principes.  »  A  la  théorie  mutuelliste  et  fédérative  de  la 
propriété  correspond  l'organisation  fédéraliste  des  États. 

Dès  lors,  «  la  fédération  industrielle  et  agricole  sert  de  complément 
et  de  sanction  à  la  fédération  politique  »  {Principe  fédératif ,  p.  113) 
et  «  dans  la  démocratie  nouvelle  le  principe  politique  devra  être 
identique  et  adéquat  au  principe  économique  »  {Capacité,  p.  194).  Car 
«  dans  la  constitution  démocratique  »  telle  que  la  dégage  l'étude 
de  la  réalité  sociale,  «  l'ordre  politique  et  l'ordre  économique 
sont...  établis  sur  un  principe  unique»  {Capacité,  p.  215). 

Cette  similitude  des  principes  «  organiques  »  de  la  «  consti- 
tution économique  »  et  de  la  «  constitution  politique  »  va  engen- 
drer une  interdépendance  de  fait,  une  complémentarité. 

Elle  va  se  traduire  d'abord  par  l'interdépendance  entre 
le  droit  politique  et  le  droit  économique. 

I .  Cf.  Capacité,  ch.  XIV  :  «  De  la  mutualité  dans  le  gouvernement.  » 
Conception  de  l'identité  du  principe  politique  et  du  principe  écono- 
mique. Comment  la  démocratie  ouvrière  résout  le  problème  de  la 
liberté  et  de  l'ordre. 


UN    DROIT    ÉGONOMIQ^UE  147 

Elle  se  traduira  ensuite  par  des  relations  entre  les  struc- 
tures   ÉCONOMIQUES   ET   LES  STRUCTURES   POLITIQUES. 

* 
*     * 

«  Qu'on  s'en  souvienne,  écrit  Proudhon  dans  sa  Capacité, 
entre  l'égalité  et  le  droit  politique  et  l'égalité  et  le  droit  économique, 
il  existe  un  intime  rapport  en  sorte  que  là  où  l'un  est  nié  l'autre 
ne  tardera  pas  à  disparaître.  »  Mais  qu'on  ne  se  méprenne 
pas  :  le  droit  «  organique  »,  «  intérieur  »  de  la  société  est  le  droit 
économique;  le  droit  politique  n'est  qu'un  «  droit  de  relation» 
(Guerre  et  Paix,  p.  214),  un  droit  «extérieur»,  tout  comme 
la  «  constitution  sociale  »  est  la  constitution  organique  de  la 
société,  et«  VÉtat,  la  constitution  extérieure  de  la  puissance  sociale  » 
{Mélanges  II,  p.  11,  cf.  p.  23,  et  Gurvitch,  ouvrage  cité,  p.  378). 
Dès  lors,  «  le  droit  économique  donné,  le  droit  public  va  s'en 
déduire  immédiatement  »  {Capacité,  p.  195).  «  La  mutualité,  for- 
mule de  la  justice  »  économique,  en  «  fondant  le  droit  écono- 
mique »,  est  la  formule  radicale  par  laquelle  la  démocratie 
«  entend  réformer  le  droit  dans  toutes  ses  branches  et  caté- 
gories »  (p.  201). 

Le  droit  économique  est  donc  le  droit  fondamental  qui,  sous 
l'action  du  travail  et  de  ses  lois,  émerge  finalement  au-dessus 
de  la  «  gamme  des  lois  »  qu'il  a  dans  l'histoire  successivement 
suscitées  (droit  de  la  force,  droit  public,  droit  civil)  (cf.  la  Guerre 
et  la  Paix). 

Ainsi,  «  le  principe  de  la  mutualité...  entrant  dans  la  légis- 
lation et  dans  les  mœurs  et  créant  le  droit  économique  renou- 
velle de  fond  en  comble  le  droit  civil,  le  droit  commercial  et 
administratif,  le  droit  public  et  le  droit  des  gens,  ou  plutôt, 
dégageant  cette  fondamentale  et  suprême  catégorie  du  droit, 
le  droit  économique,  le  principe  de  la  mutualité  crée  l'unité  de  la 
science  juridique  »  en  formalisant  un  droit  social  «  essentielle- 
ment positif»  {Capacité,  pp.  220-221). 

Historiquement,  c'est  donc  seulement  «  quand  le  droit 
ÉCONOMIQUE  aura  été  reconnu,  son  objet  défini,  sa  circonscrip- 
tion tracée,  ses  formules  données,  ses  rapports  avec  le  droit 


148  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ÉCONOMIE 

civil  et  le  droit  politique...  établis,  que  nous  pourrons  reprendre 
en  toute  connaissance  de  cause  le  débat  politique  »  {Guerre  et  Paix, 
Éd.  Rivière). 

* 
*    * 

Mais  dans  les  interrelations  entre  le  corps  politique  et  le 
corps  économique  il  n'y  a  pas  seulement  pénétration  du 
droit  économique  dans  le  droit  politique,  il  y  aura  également 
pénétration  de  Vorganisme  économique  à  l'intérieur  de  Vorganisation 
politique. 

C'est  cet  «  économisme  »  qui  caractérise,  avec  son  «  régiona- 
lisme »,   la   socio-politique  de  Proudhon. 

Non  seulement  une  des  conditions  d'un  gouvernement 
républicain,  d'une  démocratie  politique  sera  «  la  définition 
du  droit  économique  »  {Justice,  4^  étude,  L'État),  mais  «  les 
fonctions  politiques  »  doivent  être  «  distinguées  et  classées 
selon  les  lois  de  Uéconomie  (cf.  ch.  XIV)  et  «  le  gouvernement, 
établi  sur  la  démocratisation  et  la  mutualité  des  groupes 
industriels...,  réformé  diaprés  la  loi  de  leur  pondération»  [Justice, 
6^  étude). 

Plus  même,  «  pour  rendre  le  suffrage  universel  intelligent, 
moral  et  démocratique,  il  faut,  après  avoir  organisé  la  balance 
des  services  et  assuré  par  la  libre  discussion  l'indépendance  des 
suffrages,  faire  voter  les  citoyens  par  catégorie  de  fonctions,  confor- 
mément au  principe  de  la  force  collective  qui  est  la  base  de  la 
société  et  de  l'État»  [Justice,  4^  étude,  L'État).  Car  «  l'État, 
précise  Proudhon  dans  sa  Théorie  de  la  propriété,  se  compose  : 
1°  de  la  fédération  des  propriétaires  (agriculteurs)  groupés 
par  districts,  départements,  provinces;  2°  des  associations 
industrielles,   petites  républiques  ouvrières»    [Conc,   p.   240). 

Proudhon  aboutit  donc  à  la  constitution  d'un  parlement  écono- 
mique, ou  du  moins  d'une  Chambre  économique  (une  chambre 
des  collectivités  régionales  semble  être  aussi  esquissée)  et 
l'origine  proudhonnienne  du  Conseil  économique  a  été  du  reste 
reconnue  (cf.  Bougie,  Socialisme  français,  Armand  Colin,  p.  162), 


UN    DROIT    ECONOMIQUE  I4.9 


* 
*     * 


Si  l'organisme  économique  pénètre  l'État  en  le  soumettant 
à  des  règles  similaires  à  celles  de  l'organisation  économique  et 
en  comprenant  dans  la  représentation  politique  une  représentation 
professionnelle,  l'État  à  son  tour  n'est  pas  sans  jouer  un  rôle  en 
matière  économique.  Ce  rôle  est  essentiellement  un  rôle  d'ar- 
bitre, et  d'incitateur. 

Un  rôle  d'arbitre  d'abord  :  l'État  a  un  représentant  au 
sein  des  conseils  des  compagnies  ouvrières.  «  Il  fait  partie  de 
droit  du  conseil  de  surveillance  et  du  conseil  d'administra- 
tion. »  «  Cette  ingérence  de  l'État,  explique  Proudhon,  n'a 
point  pour  but  de  gêner  la  liberté  d'association  ni  de  la  subor- 
donner aux  vues  et  à  l'autorité  administrative,  mais  unique- 
ment de  veiller  à  l'éducation  économique  et  sociale  de  la 
classe  ouvrière,  au  développement  de  ses  idées,  à  la  prudence 
des  conseils,  à  la  droiture  des  mœurs,  à  l'observation  des 
principes  de  liberté  et  d'égalité  sur  lesquels  repose  l'institu- 
tion. »  (Lettre  à  Villaumé,  déjà  citée.) 

Pour  cette  action,  Proudhon  prévoit,  dans  sa  Création  de 
r  Ordre,  «  un  pouvoir  arbitral  »,  indépendant  du  pouvoir  exécutif, 
sorte  de  magistrature  économique  [Création  de  V  Ordre,  n°  549; 
cf.  également  Manuel  d'un  spéculateur). 

Mais  l'État  a  également  en  matière  économique  un  rôle 
d'incitation.  S'il  s'abstient  de  toute  gestion  économique,  il 
n'en  coordonne  pas  moins  la  politique  économique.  «  Un 
pouvoir  consulaire  »,  sorte  de  pouvoir  indépendant  du  pouvoir 
législatif,  est  chargé  de  cette  fonction.  Sa  mission  «  est  de 
surveiller  l'économie  des  fonctions,  de  stimuler  partout  le 
travail  et  de  préparer  les  voies  au  progrès  »  {Création  de  V  Ordre, 
n^  549).  Son  but  est  de  «procurer  faction,  non  de  s'immiscer 
dans  l'administration...  mais  de  surveiller  V  application  des  lois 
économiques,  de  requérir  le  travail  »  (n°  564) .  «  Cette  action  est 
en  quelque  sorte  instigatrice,  exhortative,  objurgative  »  (n^  565). 
Mais  cette  action  est  équilibrée  dans  l'organisation  politique />ûr  la 
Chambre  économique  qui  représente  les  «  intérêts  professionnels  ». 


150  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO-ECONOMIE 

Dès  lors,  en  matière  économique,  «  l'Etat  ne  doit  pas  plus 
commanditer  le  travail  que  se  faire  industriel  ou  commer- 
çant :  S071  rôle  est  d'avertir,  d'exciter  et  puis  de  s'abstenir  » 
(  Théorie  de  la  propriété,  annexe  Société  d'exposition,  Ed.  Garnier, 
p.  302).  Est-ce  à  dire  que  l'État  ne  peut  intervenir  dans  la 
création  d'entreprises  d'utilité  publique?  Proudhon  s'en 
explique  dans  son  Principe  fédératif  (Éd.  Flammarion,  pp.  55, 
56,  57).  «  Je  comprends,  j'admets,  je  réclame  au  besoin 
l'intervention  de  l'État  dans  toutes  ces  grandes  créations  d'utilité 
publique  :  je  ne  vois  pas  la  nécessité  de  les  laisser  sous  sa  main 
une  fois  qu'elles  ont  été  livrées  au  public.  Une  semblable 
concentration,  selon  moi,  constitue  un  véritable  excès  d'attri- 
bution. J'ai  demandé,  en  1846,  l'intervention  de  l'État  pour 
l'établissement  de  banques  nationales,  institutions  de  crédit, 
de  prévoyance,  d'assurances,  comme  pour  les  chemins  de  fer  : 
il  n'est  jamais  entré  dans  ma  pensée  que  l'État,  ayant  accompli 
son  œuvre  de  création,  dût  rester  à  tout  jamais  banquier, 
assureur,   transporteur.  » 

Oui,  l'État  doit  être,  de  pair  avec  la  société  économique, 
le  comptable  national  et  l'instigateur  d'une  politique  prévisionnelle. 

«  Qu'il  y  ait  une  Cour  des  Comptes,  de  même  qu'un  bureau 
des  statistiques,  établis  pour  rassembler,  vérifier  et  généraliser 
toutes  les  informations,  toutes  les  transactions,  toutes  les  opé- 
rations de  finances  sur  la  surface  de  la  République,  à  la  bonne 
heure!  »  Car  la  croissance  économique  et  le  développement  social 
forment  un  tout  organique  et  l'État  doit  veiller  à  ce  dévelop- 
pement et  à  cette  harmonisation. 

«  Dans  une  société  régulièrement  organisée,  tout  doit  être 
en  croissance  continue  :  science,  industrie,  travail,  richesse,  santé 
publique...  Là  le  mouvement,  la  vie  ne  s'arrêtent  pas  un  instant. 
Organe  principal  de  ce  mouvement,  l'État  est  toujours  en  action, 
car  il  a  sans  cesse  de  nouveaux  besoins  à  satisfaire,  de  nouvelles 
questions  à  résoudre.  » 

Mais  de  ce  rôle  d'incitateur,  d'initiateur  au  progrès,  ne 
s'infère  nullement  un  rôle  de  gestionnaire  de  l'économie. 

«  Si  sa  fonction  de  premier  moteur  et  de  haut  directeur  est 
incessante,    ses   œuvres,    en   revanche,    ne   se  répètent  pas... 


UN    DROIT    ECONOMIQUE  I5I 

Or,  qu'arrive-t-il  lorsque,  comme  nous  le  voyons  presque 
partout,  comme  on  l'a  vu  presque  toujours,  il  s'attarde  dans  les 
services  qu'il  a  lui-même  créés  et  cède  à  la  tentation  de 
l'accaparement?  De  fondateur  il  se  fait  manœuvre.  » 

C'est  alors  le  capitalisme  d'État,  c'est  le  communisme 
autoritaire. 

L' État  «  n'est  plus  le  génie  de  la  collectivité,  qui  la  féconde, 
la  dirige  et  l'enrichit  sans  lui  imposer  aucune  gêne,  c'est  une 
vaste  compagnie  anonyme...  organisée  pour  tout  faire,  et  qui, 
au  lieu  de  venir  en  aide  à  la  nation,  au  lieu  de  servir  les  citoyens 
et  les  communes,  les  dépossède  et  les  pressure  ».  Dès  lors,  c'est 
la  décadence,  l'autocratie,  l'impérialisme  économique.  «  Tout 
occupé  de  se  soutenir,  d'augmenter  ses  prérogatives,  de  multi- 
plier ses  services  et  de  grossir  son  budget,  le  pouvoir  perd  de 
vue  son  véritable  rôle,  tombe  dans  l'autocratie  et  l'immobi- 
lisme; le  corps  social  souffre,  et  la  nation,  à  rebours  de  sa 
loi  historique,   commence  à  décroître.  » 

Ainsi,  le  résume  très  nettement  Proudhon,  «  le  rôle  de 
l'État  est  par  excellence  un  rôle...  de  création,  d'' inauguration, 
d^ installation  »,  jamais  de  gestionnaire  économique,  et  «  la 
délimitation  du  rôle  de  l'État  et  une  question  de  vie  et  de 
mort  pour  la  liberté  collective  et  individuelle  ». 


* 
*    * 


Un  tel  passage  montre  avec  évidence  quels  sont  les  rapports 
que  Proudhon  entend  instaurer  entre  l'État  et  la  société 
économique. 

Ce  corps  économique  et  ce  corps  politique  sont  faits  pour  collaborer, 
jamais  pour  se  confondre  :  à  la  société  économique,  la  gestion 
économique,  à  l'État  décentralisé  et  pénétré  par  le  droit  écono- 
mique et  la  représentation  professionnelle,  la  coordination  de 
la  politique  économique. 

Pour  éviter  la  confusion  entre  ces  deux  corps,  ces  deux  «  pôles 
de  la  société»  {Théorie  de  la  propriété,  p.  239),  la  «propriété 
fédéraliste  »    a   été    accordée   à   la   société    économique.    Pour 


152  LE   FONDEMENT    :    LA   SOCIO-ECONOMIE 

trancher  leurs  conflits  :  une  définition  précise  «  des  services 
publics  et  des  services  libres  »  {id.,  p.  242)  et«  une  cour  suprême  » 
{Création  de  V  Ordre,  n°  570).  Ainsi  ce  corps  économique  et  ce 
corps  politique  pourront-ils  se  conjuguer  en  une  «  nation  »  qui, 
comme  l'écrit  Proudhon  à  Michelet,  est  aussi  «  un  être  collectif, 
une  personne  vivante»  (Lettre  du  11  avril  1851),  qui  repré- 
sente une  société  vivant  d'un  territoire  et  d'une  histoire 
communs  (Lettre  à  X,  du  27  septembre  1853).  Mais  le  dévelop- 
pement du  droit  économique  aboutit  à  faire  dépasser  à  Proudhon 
les  limites  d'une  nation,  et  par  le  fédéralisme  international,  tant 
politique  qu'économique,  à  agrandir  progressivement  la  notion 
juridique  de  corps  politique  et  de  corps  économique  à  l'ensemble 
de  l'humanité. 

Sous  l'effet  de  la  division  du  travail,  de  la  force  collective 
et  de  leurs  conséquences,  l'extension  des  échanges  et  l'élar- 
gissement des  marchés,  communautés  politiques  et  commu- 
nautés économiques  nationales  sont  amenées  conjointement 
à  s'associer  de  plus  en  plus  entre  elles  pour  former  des  ensembles 
de  plus  en  plus  larges.  Le  fédéralisme  international,  tant  écono- 
mique que  politique,  sera  l'expression  juridique  qui  traduira 
leur  solidarité  et  leur  association. 

Ainsi  la  fédération  apparaît-elle  comme  la  forme  même  de 
l'organisation  sociale,  tant  économique  que  politique,  nationale 
qu'internationale.  La  société  humaine  est  amenée  à  s'organiser 
progressivement  sous  cette  forme  juridique  qui  reflète,  dans 
son  unité  pluraliste,  la  constitution  sociologique  que  prennent  pro- 
gressivement les  sociétés  humaines. 

«  Toutes  mes  idées  économiques,  élaborées  depuis  vingt- 
cinq  ans,  peuvent  se  résumer  en  ces  trois  mots  :  fédération 
agricole-industrielle.  Toute  mes  vues  politiques,  continue  Prou- 
dhon, se  réduisent  à  une  formule  semblable  :  fédération  politique 
ou  décentralisation...  Toutes  mes  espérances  d'actualité  et  d'avenir 
sont  exprimées  par  ce  troisième  terme,  corollaire  des  deux 
autres  :  fédération  progressive.  »  {Principe  fédératif   i  ""^  partie.) 

Distinguer  pour  être,  diversifier  pour  unir,  tel  est  le  processus 
organique   que   doit    traduire  juridiquement   le   fédéralisme. 

Sinon,  en  lieu  et  place  des  fédérations  s'établiront  de  vastes 


UN    DROIT    ÉCONOMIQUE  I53 

empires  dont  Proudhon  prévoit  avec  crainte  l'instauration. 
«  Nous  marchons  à  grands  pas,  écrit-il,  vers  la  formation  de 
cinq  ou  six  empires.  Ces  empires,  une  fois  formés...  devront  se 
faire  la  guerre.  »  (Lettre  à  Gouvernet  et  Beslay.)  Or,  «  l'huma- 
nité... ne  veut  plus  la  guerre;  s'il  en  était  autrement,  le  monde 
retournerait  au  chaos.  Viendrait  le  jour  où,  par  la  guerre,  il 
n'y  aurait  plus,  comme  à  l'aube  de  la  création,  que  du  vide 
et  des  atomes  »  (la  Guerre  et  la  Paix) .  Selon  lui,  seul  le  fédéralisme 
peut  empêcher  cette  marche  à  l'Apocalypse  :  «  Le  XX^  siècle 
ouvrira  Vère  des  fédérations,  ou  l'humanité  recommencera  un 
purgatoire  de  mille  ans.  »  (Principe  fédératif,  pp.  78-79.)  Mais, 
enchaîne-t-il  aussitôt,  «  le  vrai  problème  à  résoudre  ce  n'est 
pas  le  problème  politique,  c'est  le  problème  économique  ».  Car, 
malgré  les  camouflages,  politiques,  nationalistes  et  diploma- 
tiques, pour  Proudhon,  l'existence  des  guerres  est  liée  «  au 
déséquilibre  économique  »,  à  un  prolétariat  à  qui  l'on  veut 
masquer  les  causes  réelles  de  sa  misère  (cf  la  Guerre  et  la  Paix, 
2®  partie). 

C'est  pourquoi  «  la  fédération  politique  a  pour  complément 
la  fédération  économique».  «La  constitution  fédérale...  ne 
se  soutiendra  elle-même  qu'autant  qu'elle  ne  rencontrera 
pas  dans  l'économie  publique  des  causes  incessantes  de  disso- 
lution. En  d'autres  termes,  il  faut  au  droit  politique  le  contrefort 
du  droit  économique  »  {Principe  fédératif,  p.  77).  Dans  le  fédéra- 
lisme international,  «  l'ordre  politique  a  pour  complément 
nécessaire  une  série  de  réformes  dans  l'ordre  économique...  La  cause 
du  prolétariat  et  celle  de  V équilibre  européen  sont  solidaires  ».  Si 
l'ordre  fédératif  «  ne  sert  qu'à  protéger  l'anarchie  capitaliste 
et  mercantile  »,  mieux  vaut  alors  «  préférer  l'unité  impériale 
à  la  fédération»   {id.,  p.   78). 

Il  faut  donc  que  l'organisme  économique  international  et 
l'organisme  politique  international  soient  organisés  sur  les 
mêmes  bases  que  celles  que  Proudhon  a  exposées  pour  les 
organisations  nationales  des  corps  économiques  et  des  corps 
politiques,  car  il  résulte  de  leur  association. 

Dès  lors,  «  ce  qu'il  faut  faire  pour  rendre  la  confédération 
indestructible,    c'est   lui  donner...    comme  base  du  droit  fédératif 


1^4  LE   FONDEMENT    :    LA   SOCIO-ÉCONOMIE 

et   de   tout   ordre  politique,    le   droit    économique  »    {Capacité, 

p.   2Il). 

Ainsi,  le  droit  économique  apparaît-il  non  seulement  comme 
l'aboutissement  de  la  socio-économie  proudhonienne,  mais 
comme  la  base  même  de  sa  socio-politique. 


CONCLUSION 

DROIT   ÉCONOMIQUE   ET  JUSTICE 


Comme  principe  de  mutualité,  comme  expression  d'une  jus- 
tice, d'une  philosophie  du  travail,  d'une  conscience  sociale,  ce  droit 
économique  est  encore  beaucoup  plus  pour  Proudhon  :  il  est 
la  base  de  toute  une  morale,  de  tout  un  ordre  spirituel. 

La  mutualité  est«  une  forme  de  la  justice  »  {Capacité,  p.  203), 
elle  est  l'expression  concrète  de  la  justice  immanente  dans  la 
société.  Cette  mutualité  aboutit  aussi  à  une  philosophie  pra- 
tique, une  philosophie  de  ce  travail  qui  l'a  révélée.  Car  «  la 
philosophie  n'est  qu'une  manière  de  généraliser  et  d'abstraire 
les  résultats  de  notre  expérience,  c'est-à-dire  de  notre  tra- 
vail. Par  le  travail,  nous  spiritualisons  de  plus  en  plus  notre 
existence»  (la  Guerre  et  la  Paix,  Éd.  Rivière,  p.  328).  Aussi 
la  reconnaissance  et  la  constitution  d'un  droit  économique 
entraînent-elles  également  poiur  Proudhon  la  reconnaissance 
et  la  constitution  d'un  nouvel  ordre  spirituel. 

«  Il  reste  à  la  démocratie  française,  une  initiative...  qu'au- 
cune puissance  ne  lui  disputera,  écrit  Proudhon  dans  La  Guerre 
et  la  paix,  c'est  avec  la  constitution  du  droit  économique,  la  création 
d'un  nouvel  ordre  spirituel»  (p.  509).  Car,  enchaîne-t-il  dans  son 
livre-testament  (la  Capacité),  «  ce  qu'il  faut  aux  générations 
nouvelles,  c'est  une  unité  qui  exprime  l'âme  de  la  société  : 
unité  spirituelle,  ordre  intelligible,  qui  nous  rallie  par  toutes 
les  puissances  de  notre  conscience  et  de  notre  raison,  et  cepen- 
dant nous  laisse  la  pensée  libre,  la  volonté  libre,  le  cœur 
libre»,  une  unité  qui  soit«  liberté-ordre...  et  droit  et  vérité  ». 
Pour  Proudhon,  cet  ordre  à  la  fois  spirituel  et  juridique  «  est 
précisément  ce  que  promet  de  nous  donner  V organisation  mutuel- 


1^6  LE    FONDEMENT    :    LA    SOCIO- ÉCONOMIE 

liste»  {Capacité,  p.  202).  Cette  unité  libre  repose  en  effet  sur 
la  nature  sociologique  de  la  société  humaine.  Celle-ci  révèle 
un  ordre  pluraliste,  une  unité  dans  la  diversité  et  rejette  ainsi 
«  le  matérialisme  de  la  fausse  unité»  (p.  205). 

Car  l'étude  de  la  réalité  sociale  montre  que  «  la  société  pas 
plus  que  le  corps  humain  ne  peut  s'ossifier,  notre  système  social 
est  compliqué...  si  toutes  les  données  en  sont  acquises...  elles 
ont  besoin  d'être  coordonnées,  synthétisées  d'après  leurs  lois 
propres.  Là  se  découvre  une  pensée,  une  vie  intime  collective  qui 
évolue  en  dehors  des  lois  de  la  géométrie  et  de  la  mécanique... 
dont  la  logique  ordinaire  syllogistique,  fataliste,  unitaire  est 
incapable  de  rendre  compte,  mais  qui  s'explique...  à  l'aide 
d'une  philosophie  plus  large  admettant  dans  un  système  la 
pluralité  des  principes,  la  lutte  des  éléments,  V opposition  des  contraires  » 
{Théorie  de  la  propriété,  p.  129).  Cette  unité  pluraliste  témoigne 
de  la  liberté  des  forces  qui  composent  le  monde,  «  c'est  une 
preuve  que  la  fatalité  ne  gouverne  pas  la  société;  que  la  géo- 
métrie et  les  proportions  arithmétiques  ne  régissent  pas  ces 
mouvements...  qu'il  y  a  une  vie,  une  liberté  qui  échappent 
aux  mesures  précises,  fixes,  gouvernant  la  matière.  Le  matéria- 
lisme, en  ce  qui  touche  la  société,  est  absurde»  {id.,  p.  242). 

Cette  unité  pluraliste,  cet  ordre  socio-économique,  c'est  le 
TRAVAIL  qui  le  fonde,  la  société  qui  le  réalise,  le  droit  éco- 
NOMiQ^uE  qui  le  formule,  la  justice  mutuelliste  qui  le  «  spi- 
ritualise  ».  Dans  cet  ordre,  la  liberté  apparaît  comme  une 
composante  sociale,  une  résultante  de  l'antagonisme  des  forces. 

Dès  lors,  «  l'homme  le  plus  libre  est  celui  qui  entretient  le 
plus  de  rapports  avec  ses  semblables  ».  «  Le  point  de  départ 
dans  l'organisation  de  la  société,  c'est  la  liberté,  la  liberté 
limitée  par  la  liberté,  la  mutualité  et  la  réciprocité.  C'est  la 
liberté  égale  à  elle-même,  la  liberté  se  posant  en  deux  termes 
et  prenant  équilibre  »  {Carnets,  5,  25  juillet  1847,  Éd.  Rivière, 
p.  165).  Ainsi  y  a-t-il  «  création  directe  de  la  société  par  elle- 
même  »  {Théorie  de  la  propriété,  p.  231).  Le  jeu  équilibré  des 
rapports  sociaux  engendre,  sous  la  loi  du  travail,  en  même 
temps,  la  liberté,  la  justice  et  le  droit. 

«  La  fin  de  la  civilisation  est  dans  le  droit  »,  écrira  Proudhon 


CONCLUSION  Î57 

à  la  veille  de  sa  mort.  Mais  l'humanité  saura-t-clle  un  jour  la 
fin  de  ce  droit,  de  ce  droit  économique,  de  ce  droit  social? 
Non  !  «  Nous  ne  saurons  jamais  la  fin  du  droit,  parce  que  nous 
ne  cesserons  jamais  de  créer  entre  nous  de  nouveaux  rapports  » 
{Justice,  1^6  étude,  ch.  IV). 

* 
*    * 

Parti  d'une  comptabilité  économique  pour  la  «  constitution  de  la 
valeur  »  pour  passer  ensuite  à  une  sociologie  économique  pour  une 
«  constitution  sociale  »,  et  aboutir  à  un  droit  économique  pour 
constituer  une  justice  pratique  capable  de  réaliser  cette  double 
constitution,  Proudhon  arrive,  par  la  voie  d'une  socio-économie, 
à  déboucher  sur  une  société  que  le  travail  et  la  Hberté  mettent 
en  état  de  création  continue,  de  «  révolution  permanente  ».  Cette 
socio-économie  s'ouvre  ainsi  sur  cette  démocratie  travailliste, 
cette  civilisation  «  idéo-réaliste  »,  o\x  les  significations  écono- 
miques, sociales,  morales  de  la  «  valeur  »  convergent  indé- 
finiment sous  l'effet  de  l'effort  humain. 


DEUXIÈME    PARTIE 


LA   DÉMARCHE    CRITIQUE 

ATTAQUE  DE   L'ABSOLUTISME   AUTORITAIRE 
ET  DÉFENSE  DE  L'AUTONOMIE  PLURALISTE. 


INTRODUCTION 


DÉMARCHE  CRITIQUE  ET  PLURALISME 


C'est  son  pluralisme  sociologique  qui  va  fournir  à  Proudhon 
à  la  fois  la  raison  de  ses  critiques  et  les  éléments  de  ses  doc- 
trines positives. 

Ce  que  Proudhon  attaque  à  travers  tant  de  critiques  en 
apparence  si  contradictoires,  et  en  fait  si  implacablement 
logiques,  c'est  toute  doctrine,  toute  institution,  toute  mentalité, 
toute  structure  qui  se  constituent  au  mépris  de  ce  pluralisme 
social.  A  la  base  de  sa  critique  de  la  propriété  capitaliste  et  de 
sa  négation  d'un  capital  séparé  du  travail,  se  découvre  celle 
d'un  atomisme  individualiste  —  doctrine  qui  ne  veut  voir  dans 
la  société,  non  la  conjonction  d'une  pluralité  de  personnes  et 
de  groupes  mais  la  simple  addition  d'individus  identiques. 
D'où  la  négation  par  celle-ci  de  l'existence  réelle  et  de  la  pro- 
ductivité propre  des  êtres  collectifs  (entreprises  et  société  écono- 
mique tout  entière)  et  par  suite,  l'attribution  au  seul  capita- 
lisme du  surplus  productif  engendré  par  la  force  collective. 

Au  fond  de  la  critique  proudhonienne  de  V absolutisme  étatique 
et  sa  négation  d'une  autorité  gouvernementale  comme  pouvoir 
distinct  et  supérieur  à  la  société  se  découvre  celle  d'un  tota- 
litarisme social  —  doctrine  qui  nie  l'indépendance  et  les  mani- 
festations autonomes  de  la  multiplicité  des  personnes  coUec- 

6 


l62  LA   DÉMARCHE    CRITIQUE 

tives  et  individuelles,  et  l'autonomie  même  de  la  société  tra- 
vailleuse. D'où  une  conception  de  l'Etat  non  comme  une  résul- 
tante des  groupes  et  une  fonction  de  la  société,  mais  comme 
une  collectivité  «  dominante  »,  et  par  suite  l'attribution  indue 
à  cette  dernière,  grâce  au  mythe  gouvernemental,  de  fonctions 
propres  aux  collectivités  de  base  et  aux  personnes  qui  les 
composent.  Il  n'est  jusqu'à  la  racine  de  la  critique  proudho- 
nienne,  du  spiritualisme  intégriste  et  du  matérialisme  intégral  que 
ne  se  découvre  la  négation  d'un  unitarisme  dogmatique,  d'une 
mystique  totalisante  qui  prétend  ériger  en  principe  domina- 
teur, en  commun  dénominateur,  un  seul  élément  du  plura- 
lisme social.  Absolutisant  ainsi  un  élément  de  la  réalité  sociale, 
dont  la  vérité  ne  peut  être  saisie,  non  en  soi,  mais  dans  ses 
rapports  évolutifs  avec  les  autres  éléments  de  la  réalité  plura- 
liste, ce  dogmatisme  unitaire  et  les  pratiques  aliénantes  qui 
s'en  infèrent,  conduisent  à  subordonner  la  connaissance  pra- 
tique à  la  croyance  métaphysique,  l'expérience  et  la  raison 
sociale  à  l'arbitraire  économique  et  politique,  excluant  au  pro- 
fit d'un  mysticisme  théorique  et  d'un  matérialisme  abstrait, 
toute  possibilité  concrète  de  réalisme.  Il  n'est  jusqu'au  fond 
de  ses  critiques  pédagogiques  que  Proudhon  combat  l'abso- 
lutisme, cette  négation  de  la  réalité  pluraliste.  Arbitraire  de 
l'organisation  qui  coupe  «  écolage  »  et  apprentissage,  arbitraire 
des  méthodes  qui  séparent  intelligence  et  activité  et  scinde 
l'homme  travailleur  en  «  abstracteur  et  un  automate  »  :  il  y 
a  là  aussi  absolutisme  d'un  élément  par  rapport  aux  autres, 
hiérarchisation  au  lieu  de  mise  en  composition,  négation  de 
la  pluralité  des  facultés  humaines. 

Dès  lors,  nous  comprenons  pourquoi  Proudhon  unit  dans 
une  même  critique  des  systèmes  et  des  doctrines  en  apparence 
si  diverses,  voire  si  opposées.  C'est  qu'elles  sont  pour  lui  le 
fruit  d'une  même  vision  abstraite  de  l'homme  et  de  la  société, 
considérés  utopiquement  comme  unitaires,  unanimes,  uni- 
formes, unifiés  —  alors  que  l'observation  scientifique  les  révèle 
comme  pluralistes,  combinaison  d'éléments  à  la  fois  solidaires 
et  antagonistes,  associés  et  irréductibles.  C'est  contre  ce  schéma 
simpliste  qui  pétrifie  le  système  social,  oppresse  la  vie  et  ses 


INTRODUCTION  163 

libres  manifestations,  érige  fonctions  en  fictions,  confond  sclérose 
et  structure  que  Proudhon  s'insurge.  Et  c'est  finalement  un 
réalisme  plénier,  un  respect  des  diversités  et  des  solidarités 
autonomes,  une  intelligence  du  développement  antinomique 
des  choses  et  des  êtres  individuels  et  collectifs  —  en  un  mot 
le  sens  d'une  unité  pluraliste  qui  dominera  toutes  ses  construc- 
tions positives. 


Chapitre  I 

CRITIQUES  CORRÉLATIVES    DE   L'AUTORITÉ 
DE   L'HOMME    SUR   L'HOMME 


—  le  mysticisme,  adoration  de  V homme  par  V homme, 

—  le  capitalisme,  exploitation  de  V homme  par  V homme, 

—  Vétatisme,  gouvernement  de  V  homme  par  V  homme  : 

Une  triple  et  même  négation  de  l'autorité  absolutiste,  triple 
et  même  critique  de  la  religion,  du  capital  et  de  l'Etat,  prépare 
la  triple  et  même  affirmation  de  la  liberté  pluraliste,  la  triple 
et  même  construction  de  l'idéo-réalisme,  du  mutuellisme  et 
du  fédéralisme. 


§  I.  Les  aliénations  de  la  société  pluraliste. 

En  1839,  dès  son  premier  ouvrage,  La  Célébration  du  dimanche, 
Proudhon  amorce  sa  triple  négation  de  l'unitarisme  autori- 
taire :  «  L'autorité  de  quelques-uns  sur  tous  n'est  rien,  l'au- 
torité du  plus  grand  nombre  sur  le  plus  petit  n'est  rien...  l'ordre 
d'un  seul...  n'est  rien.  »  (Éd.  Rivière,  p.  90).  S'adressant  à 
Pierre  Leroux,  le  socialiste  chrétien,  dans  un  article  de  la  Voix 
du  Peuple,  Proudhon  explicite  très  clairement,  cette  triple  cri- 
tique qu'il  développera  sans  cesse  :  «Je  nie  tout  à  la  fois, 
collectivement,  identiquement  et  synthétiquement,  et  l'exploi- 
tation de  l'homme  par  l'homme,  et  le  gouvernement  de  l'homme 
par  l'homme,  et  l'adoration  de  l'homme  par  l'homme.  »  {Voix 
du  Peuple,  3  décembre  1848,  Mélanges  III,  p.  29).  Ce  qui 
marque  «  la  conformité  de  ses  sentiments  en  matière  de  reli- 
gion, de  propriété  et  de  gouvernement  »,  c'est  une  même  cri- 


CRITIQUES    DE    l' AUTORITÉ  165 

tique  de  l'autorité  absolutisante.  Le  mysticisme  ou  adoration 
de  l'homme  par  l'homme,  l'étatisme  ou  gouvernement  de 
l'homme  par  l'homme,  le  capitalisme  ou  exploitation  de 
l'homme  par  l'homme  ne  sont  que  trois  manifestations  et  trois 
réalisations  corrélatives  de  l'autorité  arbitraire  de  l'homme  sur 
l'homme,  d'une  hiérarchisation  aliénante  du  système  social, 
d'une  négation  unitaire  d'une  pluralité  d'autonomies. 

Entre  ces  trois  manifestations  de  l'autorité,  l'enchaînement 
est,  pour  Proudhon,  très  net.  Identifiée  par  lui  au  mysticisme 
intégriste,  «  la  religion  est  autorité  et  subordination,  dépen- 
dance et  justification  de  la  raison  d'Etat  ».  Car  «  à  cette  raison 
d' Etat  du  ciel  »  à  cette  subordination  des  volontés  à  «  la  volonté 
d'en -haut  »,  ou  à  des  volontés  se  prétendant  comme  telles,  «  ne 
tardent  pas  à  s'ajouter  la  raison  d'Etat  du  sacerdoce  suivie 
de  la  raison  d'Etat  du  prince  et  d'une  foule  d'exceptions  »,  telle 
l'exception  de  la  propriété  capitaliste.  Ainsi  l'homme,  abstrac- 
tion faite  de  ses  croyances,  doit-il  déclarer  «  que  pour  lui, 
Dieu  c'est  le  mal  »  {Jésus,  p.  326  ;  Ecrits  sur  la  religion,  Éd. 
Rivière).  Proudhon,  après  ce  blasphème  apparent  en  explicite 
très  clairement  la  portée  uniquement  sociale.  «  Non  pas  que 
Dieu  soit  mauvais,  mais  parce  que  son  intervention  »  ou  plutôt 
la  prétention  émise  en  son  nom,  «  dans  les  affaires  de  l'huma- 
nité ne  produit  que  du  mal...  par  les  abus,  les  superstitions, 
le  relâchement  qu'elles  entraînent  »  (J^Mi^^zV^,  Les  personnes,  t.  II, 
p.  412).  Ce  n'est  pas  Dieu  en  soi  que  Proudhon  critique  «  en 
métaphysique,  j'admets  Dieu,  mais  je  le  nie  partout  ailleurs  », 
{Justice,  Les  idées),  mais  l'adoration  de  l'homme  par  l'homme, 
l'autorité  de  l'homme  sur  l'homme,  sous  le  couvert  de  Dieu. 
Sous  le  masque  d'une  mystique  déiste,  humaniste,  matéria- 
liste, l'humanité  s'adore  comme  autorité  et  justifie  le  gouver- 
nement de  l'homme  par  l'homme,  l'étatisme  et  l'exploitation 
de  l'homme  par  l'homme,  le  capitalisme.  C'est  ce  que  Proudhon 
précise  très  explicitement  à  un  prêtre  qui  l'interroge  :  «  La 
critique  que  j'ai  faite  de  l'idée  de  religion  est  comme  toutes 
les  critiques  que  j'ai  faites  de  l'autorité.  »  {Lettres  à  l'abbé  X, 
22  janvier  1849,  Correspondance,  t.  II,  p.  114.) 


l66  la  démarche  critique 

§  2.  Antithéisme,  anticapitalisme,  antiétatisme. 

L'antithéisme,  l'antiétatisme,  l'anticapitalisme,  son  triple  rejet 
du  dogmatisme  dans  la  connaissance,  du  despotisme  dans  la 
politique,  du  monopole  dans  l'économie  ne  sont  que  le  même 
refus  de  l'absolutisme  unitaire  au  nom  des  trois  lois  du  plura- 
lisme social.  Dans  l'être  collectif  ou  individuel,  l'antagonisme 
autonomiste  exige  1'  «  insurrection  de  la  pensée  »  (Philoso- 
phie du  progrès),  la  justice-équilibration,  l'insurrection  de  la 
conscience,  le  travail  promoteur,  l'insurrection  de  l'action. 
Dès  lors,  à  travers  le  mysticisme  dogmatique  qui  se  traduit 
par  l'absolutisme  ou  autorité  de  l'homme  sur  l'homme,  se 
trouvent  liées  les  deux  incarnations  de  cet  absolutisme  néga- 
teur des  autonomies  pluralistes  :  le  capitalisme  monopoleur 
et  l'étatisme  despotique.  Dès  la  Célébration  du  dimanche  (1839) 
et  dès  son  Premier  mémoire,  Proudhon  insiste  sur  la  corrélation 
des  deux  critiques.  «  Sous  quelque  forme  qu'il  se  montre, 
monarchique,  oligarchique,  démocratique,  le  gouvernement 
de  l'homme  par  l'homme  est  absurde.  »  «  L'exploitation  de 
l'homme  par  l'homme,  le  gouvernement  de  l'homme  par 
l'homme,  sous  quelque  nom  qu'il  se  déguise,  est  oppression  » 
{Premier  mémoire,  Ed.  Rivière,  ch.  V,  pp.  337  et  346).  C'est 
ainsi  que  la  «  communauté  »  étatique  «  est  oppression  »  et  la 
«  propriété,  despotisme  ».  Un  même  absolutisme  les  inspire. 
«  Chose  singulière,  la  communauté  systématique  est  conçue 
sous  l'influence  directe  du  préjugé  de  propriété.  »  C'est  l'Etat 
propriétaire.  «  La  communauté  est  propriétaire,  et  propriétaire 
non  seulement  des  biens  mais  des  personnes  et  des  volontés  » 
{Id.,  pp.  326  et  327). 

Dès  lors,  reprend-il  dans  ses  Contradictions  économiques,  «  comme 
la  propriété  (capitaliste)  est  le  monopole  à  la  deuxième  puis- 
sance... la  communauté  (systématique)  n'est  autre  que  l'exal- 
tation de  l'Etat».  La  communauté  autoritaire  «  sortie  de  la 
donnée  économique  de  l'Etat  est  la  contrepartie  de  la  routine 
propriétaire,  le  despotisme  du  nombre  à  la  place  du  despotisme 
de  la  force  ».  C'est  toujours  l'autorité  :  «  dictature...  tel  est  le 


CRITIQUES    DE    l' AUTORITE  167 

dogme  »  car  «  il  faut  un  homme  qui  exprime  la  pensée  collec- 
tive et  donne  essor  aux  activités  subalternes  ».  Ainsi,  la  commu- 
nauté systématique  «  c'est  l'absolutisme  »  étatique,  ft-ère  ennemi 
de  l'absolutisme  propriétaire,  «  c'est  l'idée  économique  de 
l'État  poussée  jusqu'à  l'absorption  de  la  personnalité  et  de 
l'initiative».  {Contradictions  économiques,  1846,  Éd.  Lacroix, 
ch.  XII,  pp.  250-251,  277,  290  et  282.) 

Aussi  Proudhon  met-il  en  garde  contre  toute  dictature 
démocratique,  cette  dictature  «  c'est  l'absolutisme  pris  pour 
se  sauvegarder  de  l'absolutisme  »  {Mélanges  I,  Éd.  Lacroix, 
p.  13),  «  l'arbitraire  administratif  pour  empêcher  l'arbitraire 
commercial  ».   (Contradictions  économiques,  ch.   II.) 

Aussi  dans  son  Manifeste  électoral  du  peuple,  où  Proudhon 
définit  son  collectivisme  libéral  et  son  socialisme  autogestion- 
naire, réaffirme-t-il  tant  à  l'égard  du  libéralisme  capitaliste  que 
du  socialisme  étatique,  sa  condamnation  corrélative  de  ce 
double  absolutisme  qui  prétend  ériger  en  autorité  une  des 
fonctions  relatives  de  la  société  pluraliste.  «  Nous  serions 
heureux  que  l'Etat  contribuât  à  l'émancipation  des  travail- 
leurs... mais  l'organisation  (du  travail)  par  l'État  n'est  que 
la  dernière  forme  d'exploitation  de  l'homme  par  l'homme  », 
c'est  «  toujours  du  salariat,  de  la  monarchie  ».  Parce  qu'iden- 
tiques dans  leur  principe  et  dans  leur  résultat,  «  nous  ne 
voulons  pas  plus  de  l'exploitation  de  l'homme  par  l'homme 
que  du  gouvernement  de  l'homme  par  l'homme  ».  Antithèse 
du  capitalisme,  «  le  socialisme  est  (aussi)  le  contraire  du 
gouvernementalisme  »  {Mélanges  I,  pp.  186-187),  l'antithèse  de 
l'absolutisme,  la  liberté  antagoniste  de  l'autorité.  La  liberté 
«  adéquate  et  identique  à  l'ordre  »,  voilà  ce  que  contient  «  de 
réel  le  pouvoir  ».  Gomment  se  constitue  la  liberté,  «  synonyme 
de  l'ordre...  voilà  ce  que  nous  enseignera  l'analyse  des  différentes 
formes  de  l'autorité  ».  Pour  tout  le  reste,  répète  Proudhon, 
«  nous  n'admettons  pas  plus  le  gouvernement  de  l'homme  que 
l'exploitation  de  l'homme  par  l'homme  »  {Mélanges  II,  pp.  260- 
261).  Dès  lors,  la  critique  corrélative  et  la  même  négation  du 
capitalisme  et  de  l'étatisme  vont  permettre  de  faire  ressortir 
dialectiquement  la  démarche  similaire  et   la  même   amorce 


l68  LA    DÉMARCHE    CRITIQUE 

de  solution  qui  résoudra,  par  l'affirmation  d'un  socialisme 
libéral  et  autogestionnaire,  le  double  et  semblable  problème 
économique  et  politique.  «  Ainsi,  enchaîne  Proudhon  après 
le  texte  cité,  la  marche  que  nous  nous  proposons  de  suivre 
en  traitant  la  question  politique  sera  la  même  que  nous  avons 
suivie  jusqu'à  ce  jour  pour  traiter  la  question  sociale.  » 

C'est  ce  texte  (du  4  novembre  1849)  que  Proudhon  rajoutera 
en  introduction,  à  ses  Confessions  d'un  révolutionnaire.  Et  il  pré- 
sentera ces  dernières  comme  un  seul  commentaire  d'une  même 
et  double  négation  et  d'une  même  et  double  affirmation. 
«  Abolition  de  l'exploitation  de  l'homme  par  l'homme  et 
abolition  du  gouvernement  de  l'homme  par  l'homme  »  :  d'un 
bout  à  l'autre  de  mes  Confessions,  les  deux  formules  sont  iden- 
tiques et  se  servent  de  corollaire  {Voix  du  peuple,  3  décembre 
1849,  Mélanges  III,  p.  29).  En  fait,  dès  les  premières  pages  de 
ce  livre,  Proudhon  relie  antinomiquement  la  double  affirma- 
tion d'un  socialisme  libéral  basé  sur  l'autogestion  économique 
et  l'autoadministration  politique  (et  l'autoéducation  qu'ils 
impliquent)  à  la  double  négation  de  ce  socialisme  autogestion- 
naire repoussant  dans  une  même  critique  capitalisme  et 
étatisme  (et  le  dogmatisme  mystique  qui  les  anime).  «  Qui 
osera  donc  dire  enfin...  tout  par  le  peuple  même  le  gouverne- 
ment, tout...  agriculture,  industrie,  commerce,  philosophie... 
la  démocratie  est  l'abolition  de  tous  les  pouvoirs...  l'exploita- 
tion de  l'homme...  c'est  le  vol.  Le  gouvernement  de  l'homme, 
c'est  la  servitude.  Et,  tout  dogme...  n'est  autre  que  l'adoration 
de  l'homme  par  l'homme,  l'idolâtrie...,  l'absolutisme.  »  (Confes- 
sions d'un  révolutionnaire,  Ed.  Garnier,  ch.  I,  p.  37.)  En  deman- 
dant «  le  cumul  des  pouvoirs  »  économiques  et  politiques 
dans  l'État,  «  la  concentration  de  toutes  les  facultés  politiques 
et  sociales  dans  une  même  autorité  »,  le  socialisme  gouverne- 
mental commet  «  une  erreur  de  fait  et  de  droit  ».  L' État- 
maître,  r  État-Dieu,  s'impose  encore  à  la  raison  populaire, 
aveuglée  dans  son  immaturité  par  une  transposition  d'une 
mystique  du  Dieu-Père  et  du  complexe  de  l'autorité  parentale. 
«  Nous  ne  sommes  pas  assez  châtiés  de  notre  servilité  monar- 
chique et  de  notre  fanatisme  gouvernemental  pour  que  nous 


CRITIQUES    DE    l'aUTORITÉ  169 

aimions  de  sitôt  l'ordre  et  la  liberté.  »  Faute  d'une  autoéduca- 
tion qui  amènerait  philosophiquement  les  sociétés  à  un  état 
adulte,  «  tout  en  nous  conspire  encore,  avec  l'exploitation  de 
l'homme  par  l'homme,  au  gouvernement  de  l'homme  par 
l'homme  »  {id.,  ch,  XIV,  p.  228). 

D'où  la  nécessité  de  construire  un  socialisme  scientifique 
qui  soit  à  la  fois  —  «  une  protestation  »  et  une  défense  contre 
l'absolutisme  du  «  cumul  des  pouvoirs  »  et  du  «  cumul  des 
capitaux  »  —  et  une  construction  pluraliste  basée  sur  l'auto- 
gestion et  la  diffusion  des  pouvoirs  et  des  capitaux.  «  Le  socia- 
lisme, par  cela  même  qu'il  est  une  protestation  contre  le  capital, 
est  une  protestation  contre  le  pouvoir  »,  pouvoir  politique 
comme  pouvoir  économique.  Le  «  capital  »  dominateur  a 
pour  «  analogue  dans  l'ordre  politique  le  gouvernement  » 
subordinateur  {id.,  ch.  XVII,  p.  271).  Le  socialisme  «est 
négation  du  capital  et  du  pouvoir»  (id.,  ch.  XX,  p.  316)  et 
affirmation  du  travail,  expérience  sociale,  et  de  la  force  collec- 
tive, puissance  sociale.  Le  socialisme,  comme  «  protestation  » 
est  critique  :  «  critique  de  l'économie  actuelle  »  fondée  sur 
l'emprise  du  capital,  et  «  critique  de  la  société  actuelle  » 
basée  sur  l'empire  de  l'Etat. 

Mais  le  socialisme  comme  «  formule  pratique  et  positive  » 
est  la  même  chose  que  la  science  sociale.  C'est  pourquoi,  précise 
Proudhon  à  Pierre  Leroux  :  «  Je  proteste  contre  la  société 
actuelle  et  je  cherche  la  science;  à  ce  double  titre,  je  suis 
socialiste.  »  {Voix  du  Peuple,  4  décembre  1848,  Mélanges  III, 
p.  32.).  Aussi  (avec  une  logique  fort  réelle  en  dépit  d'une  absence 
de  thématisation  formelle),  Proudhon,  après  avoir,  dans  sa 
critique  pluraliste,  fait  ressortir  d'abord  la  corrélation  existant 
entre  les  trois  négations  de  l'absolutisme  —  puis  le  dégagement 
à  partir  de  celles-ci  d'une  même  démarche  pour  la  construction 
d'un  socialisme  scientifique  —  précise  plus  avant  l'unité  plu- 
raliste de  sa  méthode  :  «  Le  problème  du  travail  et  le  problème 
de  l'État,  écrit-il  toujours  à  Pierre  Leroux,  sont  deux  problèmes 
identiques  au  fond  et  susceptibles  d'une  même  solution.  » 
Et  il  indique  les  étapes  de  son  induction.  Lorsqu'il  dit  que  «  le 
principe  capitaliste  et  le  principe  monarchique  et  gouverne- 


lyo  LA    DÉMARCHE    CRITIQUE 

mental  sont  une  seule  et  même  formule;  lorsqu'il  combat 
l'absolutisme  (capitaliste)  et  le  communisme  (étatique),  ces 
deux  faces  corrélatives  du  principe  d'autorité  »,  il  insiste  en 
fait  sur  la  grande  mutation  de  la  société  infantile  et  dépendante, 
à  base  pai-entale,  en  société  adulte  et  autonome,  à  base  indus- 
trielle. Il  fait  observer  «  que  si  la  famille  fut  l'élément  de  la 
société  féodale  »  et  monarchique,  «  l'atelier  est  l'élément  de  la 
société  moderne  »  et  démocratique.  Il  est  alors  évident,  conclut 
Proudhon,  que  dans  cette  optique  «je  considère  comme  un 
seul  et  unique  problème,  le  problème  politique  et  le  problème 
économique  »  (id.,  13  décembre  1849,  pp.  35-36,  Mélanges  III). 
Ce  double  et  même  problème  est  la  visée  d'un  socialisme 
scientifique  et  l'objet  de  la  pratique  révolutionnaire. 

Dès  décembre  1849,  bien  avant  son  livre  Uldée  de  la  révo- 
lution au  XI X^  siècle  (terminé  en  juillet  1851),  Proudhon  empri- 
sonné par  le  pouvoir  napoléonien,  précise  «  le  problème  et  le 
programme  révolutionnaire  ».  «  La  révolution  de  février  a  posé 
deux  questions  capitales  :  l'une  économique,  la  question  du 
travail,  l'autre  politique,  la  question  du  gouvernement.  »  La 
«  révolution  au  xix^  siècle  »  a  donc  un  double  objet  : 

1°  «  Dans  l'ordre  économique,  elle  poursuit  la  subordination 
complète  du  capital  au  travail.  »  «  L'identité  du  travailleur  et 
du  capitalisme...  par  la  démocratisation  de  toutes  les  transac- 
tions ayant  pour  objet  les  instruments  du  travail  et  les  produits  », 
c'est-à-dire  l'instauration  d'un  collectivisme  libéral  basé  sur 
une  autogestion  mutuelliste. 

2°  «  Dans  l'ordre  politique,  la  révolution  a  pour  but  d^ absorber 
l'État  (subordinateur)  dans  la  société,  de  procéder  à  la  cessation 
de  toute  autorité»,  à  la  suppression  de  tout  appareil  gouverne- 
mental érigé  en  dominante  de  la  société  grâce  à  «  la  simplifica- 
tion administrative,  la  centralisation  séparée  de  chaque  catégo- 
rie fonctionnelle,  en  d'autres  termes  l'organisation  de  suffrage 
universel  ».  On  retrouve  ici,  au  sein  même  de  la  négation  de 
r  État  dominateur,  les  éléments  précis  de  cette  «  centralisation  » 
libérale,  de  cet  État  social  basé  sur  une  auto-administration 
fédérative.  «  Telle  est,  conclut  Proudhon  dans  le  même  pas- 
sage, en  deux  articles,  notre  foi  sociale  et  politique.  » 


CRITIQUES    DE    L  AUTORITE  I7I 

Il  esquisse  alors  ^  par  quel  double  et  même  processus  dialec- 
tique («  balancement  »  de  l'antinomie  capital-travail  et  de 
l'antinomie  liberté-autorité  dans  la  série  des  travailleurs  sociaux 
et  la  série  des  citoyens  sociétaires)  s'élaborera  la  méthode 
constructrice  d'un  socialisme  autogestionnaire.  «  Il  faut  qu'à 
l'avenir,  en  tout  producteur,  la  qualité  du  travailleur  et  celle 
du  capitaliste  ou  propriétaire  soit  rendue  égale  et  distincte... 
par  l'interversion  des  rapports  »  (intégration  du  capital-travail 
dans  la  série  des  travailleurs  et  non  dans  celle  des  capitalistes) . 
«  Le  capital  doit  être  attaché  à  l'ouvrier.  »  D'autre  part,  «  il 
faut  qu'en  tout  citoyen  la  liberté  et  l'autorité  soient  égales, 
car  sans  cela  l'égalité  n'existerait  pas  et  serait  compromise, 
et  la  souveraineté  du  peuple  transférée  à  un  petit  nombre 
serait  une  fiction  »,  un  mythe  démocratique  recouvrant  un 
État  toujours  féodal  (id.,  28  décembre  1849,  pp.  48  et  s., 
Mélanges  III).  Dans  ce  même  texte,  Proudhon  développe  encore 
l'enchaînement  qui  existe  entre  une  même  et  identique  néga- 
tion de  la  «  prépondérance  du  capital  »  et  de  1'  «  omnipotence 
de  l'État»  —  entre  une  même  et  identique  méthode  pour 
résoudre  le  problème  économique  et  politique.  Et  il  insiste 
sur  l'identité  existant  entre  le  processus  révolutionnaire  et  les 
phases  antinomiques  du  développement  social,  et  la  dialectique 
intégrant  l'opposition  critique  et  la  science  révolutionnaire. 
«  Ce  que  nous  affirmons  encore,  c'est  que  le  travail  et  la  liberté, 
de  même  que  le  capital  et  le  gouvernement,  sont  semblables 
entre  eux  et  homologues.  C'est  que  les  deux  propositions  : 
abolition  de  l'exploitation  de  l'homme  par  l'homme  et  aboli- 
tion du  gouvernement  de  l'homme  par  l'homme,  sont  une 
seule  et  même  opposition.  C'est  enfin  que  l'idée  ^  révolution- 
naire, malgré  le  dualisme  de  sa  formule  est  une  et  indivisible 
comme  la  République  elle-même  :  le  suffrage  universel 
implique  la  négation  de  la  prépondérance  du  capital  et  l'égalité 

1.  On  a  cru,  à  tort,  qu'il  s'agissait  là  d'une  position  tardive  énoncée 
principalement  dans  le  «  principe  fédératif  »  de  18G2,  la  «  théorie 
de  la  propriété  »,  écrite  à  la  même  époque  et  la  «  capacité  politique  » 
de  1865. 

2.  Il  ne  faut  pas  oublier  que  pour  Proudhon  l'idée  est  la  saisie  d'un 
rapport  réel  dualiste  par  nature. 


172  LA    DEMARCHE    CRITIQUE 

des  fortunes,  comme  l'égalité  des  fortunes  et  la  suppression  de 
l'intérêt  impliquent  la  négation  du  gouvernement  »,  défini 
comme  «  l'omnipotence  de  l'Etat  ». 

C'est  cette  «  idée  révolutionnaire  »  —  dialectique  antino- 
mique, négation- affirmation,  qui  donne  force  et  forme  au 
mouvement  révolutionnaire,  qui  engendre  la  mutation  sociale 
et  constitue  «  le  point  de  passage  entre  la  période  capitaliste 
et  gouvernementale  qui  finit  et  la  période  de  liberté  et  d'égalité 
qui  commence  ».  C'est  la  logique  développée  par  cette  dialec- 
tique qui  relie  indissolublement  socialisme  critique  et  socialisme 
scientifique  :  «  toute  notre  opposition,  notre  polémique,  notre 
science  révolutionnaire  découlent  de  cette  donnée  »  et  c'est 
de  cette  méthode  antinomique  à  la  fois  «  théorique  et  pra- 
tique ^  »  que  «plus  tard  tout  progrès...  découlera».  C'est 
cette  même  logique  révolutionnaire  qui  constitue  ce  socialisme 
à  la  fois  critique  et  scientifique  dans  ses  fondements,  pratique  et  théorique 
dans  sa  méthode,  en  socialisme  libéral  dans  ses  réalisations.  Là  encore, 
la  double  affirmation  du  caractère  à  la  fois  socialiste  et  libéral 
de  toute  constitution  sociale,  apparaît  comme  le  corollaire 
antinomique  de  la  double  négation  du  caractère  à  la  fois 
capitaliste  et  étatique  de  l'autorité.  «  Ce  qu'on  nomme  en 
politique,  autorité,  est  analogue  et  équivalent  à  ce  qu'on 
appelle  en  économie  politique,  propriété.  Ces  deux  idées  sont 
adéquates  l'une  à  l'autre  et  identiques.  »  D'où  ce  corollaire 
pratique  et  cette  constatation  théorique  :  «  Attaquer  l'une 
c'est  attaquer  l'autre...  Si  vous  éliminez  la  première,  il  faut 
encore  éliminer  la  seconde  et  vice  versa.  » 

Mais  de  cette  double  élimination  résulte  un  double  choix. 
Si  la  méthode  théorique  et  pratique  d'un  socialisme  scienti- 
fique et  critique,  conduit,  pour  éliminer  l'absolutisme  capi- 
taliste, à  une  collectivisation  sociale,  et  pour  éliminer  l'autorité 
étatique,  à  une  libéralisation  sociale  —  il  s'ensuit  qu'un 
socialisme  véritablement  scientifique  ne  peut  être  que  libéral.  Dans 
leur  inconséquence  scientifique,  mais  dans  la  logique  de  leurs 

I.  Nous  empruntons  cette  qualification  à  l'article  du  Peuple  du 
13  février  1849  :  «  démonstration  d'un  socialisme  théorique  et  pra- 
tique. »  {Mélange,  II,  p.  i). 


CRITIQUES    DE    l'aUTORITÉ  173 

passions,  le  «  socialisme  »  gouvernemental  «  adversaire  de 
l'exploitation  de  l'homme  par  l'homme  mais  plein  de  foi  dans 
la  dictature  et  l'omnipotence  de  l' État  »,  et  le  «  libéralisme  » 
traditionnel  «  hostile  au  pouvoir  mais  défenseur  de  l'intérêt 
et  de  la  propriété  quiritaire  »  sont  en  fait  les  «  deux  moitiés  » 
divisées  «  de  l'opposition  intégrale  que  la  liberté  fait  dès 
l'origine  du  monde  au  principe  d'Autorité,  exprimé  par  la 
propriété  et  l'Etat»  (id.,  28  décembre  1849,  pp.  43  à  53, 
Mélanges  III).  Déduction  dialectique  de  cette  négation  inté- 
grale, l'affirmation  scientifique  de  la  liberté  sociale  ne  peut 
donc  être  que  celle  d'un  socialisme  libéral,  d'un  socialisme 
autogestionnaire.  C'est  au  peuple,  c'est-à-dire  à  la  société 
tout  entière  s'autogérant  et  s'autoadministrant,  qu'il  appartient 
de  préparer  et  d'instaurer  cette  construction  évolutive.  «  Car 
si  au  jour  de  la  révolution  il  ne  tient  pas  la  solution  prête; 
après  un  temps  d'orgie  démagogique,  il  retournera  au  gou- 
vernement de  l'homme  par  l'homme,  à  l'exploitation  de 
l'homme  par  l'homme.  » 

Et  Proudhon,  au  terme  de  ces  apports  critiques,  qui  fondent 
en  fait  toutes  ses  constructions  autogestionnaires,  entend  pré- 
ciser son  rôle  de  «  moniteur  »  de  la  révolution  sociale.  Il 
n'entend  pas  «  faire  la  réponse  qui  doit  être  celle  de  tout  un 
peuple  »  et  tirer,  comme  il  l'a  écrit  ironiquement,  «  l'horoscope 
de  l'humanité  ».  Jamais  un  seul  homme  ne  peut  construire  un 
système  complet.  Ce  que  Proudhon  veut  et  peut,  pour  son 
compte,  c'est  amorcer  une  méthode  du  socialisme  libéral. 
C'est  ériger  sa  «  dialectique  sérielle  »,  induite  de  la  dialectique 
réelle  de  la  pluralité  sociale,  en  processus  révolutionnaire  et 
en  pratique  sociale.  «  Ce  que  je  puis  dire  avec  certitude,  c'est 
d'abord  que  toute  révolution  procède  par  négation  et  abolition. 
C'est  en  second  lieu  qu'il  reste  aujourd'hui  à  nier  deux  choses  : 
l'exploitation  du  capital  et  l'oppression  de  l'État;  en  sorte  que 
par  cette  double  négation,  résulte  l'affirmation  qui  doit  réor- 
ganiser la  société...  Toute  négation  dans  l'ordre  de  la  liberté 
est  le  prodrome  d'une  création  nouvelle.  »  (Id.,  8  janvier  1850, 
pp.  62  à  65,  Mélanges  III.)  Négation  de  l'exploitation  du  capital, 
négation  de  l'oppression  de  l'État  :  de  cette  double  négation 


I'74.  LA   DÉMARCHE    CRITIQUE 

doit  donc  ressortir,  selon  la  dialectique  proudhonienne,  la 
double  affirmation  qui  la  «  balancera  »  contradictoirement 
et  dynamiquement.  Elle  procurera  ainsi  par  le  mouvement 
antinomique  qu'elle  suscite,  les  éléments  d'une  organisation 
nouvelle,  et  par  le  mouvement  sériel  (qui  prend  force  dans  ce 
premier  mouvement,  mais  qui  lui  donne  forme),  l'amorce 
d'une  création  nouvelle.  Dès  lors,  pour  l'intelligence  pratique 
des  constructions  ainsi  amorcées,  convient-il  de  rendre  compte 
des  apports  positifs  dégagés  à  partir  des  deux  négations  du 
capital  exploiteur  et  de  l'État  oppressif.  C'est  pourquoi, 
après  avoir  observé  la  corrélation  étroite  existant  entre  les 
critiques  du  capitalisme  et  celles  de  l'étatisme,  il  est  nécessaire 
de  les  approfondir  séparément.  Ce  qui  permettra  de  saisir, 
au-delà  de  leur  spécificité  effective,  leur  similitude  réelle,  et 
d'induire,  à  côté  de  leur  originalité  fonctionnelle,  la  ressem- 
blance fondamentale  des  constructions  qui  s'inféreront  de 
ces  critiques.  On  comprendra  alors  nettement  comment  la 
négation  radicale  de  la  propriété  et  de  l'Etat  aboutit  à  leur 
transformation  et  à  leur  «  balancement  »  dialectique. 


Chapitre  II 


ANTIGAPITALISME   ET   SOCIÉTÉ    ÉCONOMIQUE 


Négation  d'un  «  despotisme  »  économique,  exercé  grâce  à 
un  «  vol  »  économique,  négation  d'un  «  monopole  »  écono- 
mique rendu  possible  par  un  «  capital  »  exclusif  :  à  la  base  de  la 
double  critique  de  la  propriété  par  Proudhon  se  retrouvent  la 
même  négation  fondamentale  et  la  même  affirmation  de  la 
liberté  et  de  l'égalité  pluraliste  des  hommes  et  des  groupes. 
Cette  négation  n'est  autre  que  celle  de  l'autorité  de  l'homme 
par  l'homme. 

Dès  les  premières  lignes  de  son  Premier  mémoire,  Proudhon 
souligne  très  précisément  qu'une  même  et  unique  négation  de 
l'absolutisme  sous  toutes  ses  formes  reliera  toutes  ses  critiques. 
Dire  «  l'esclavage  c'est  la  mort  »,  ou  dire  «  la  propriété  c'est  le 
vol  »,  est  identique.  En  fait  «  cette  seconde  proposition  n'est 
que  la  première  transformée»  {Premier  mémoire,  ch.  I)...  Entre 
l'autorité,  c'est-à-dire  «  la  souveraineté  dans  la  volonté  de 
l'homme,  et  en  réduisant  l'expression,  le  despotisme  »,«  l'inéga- 
lité des  fortunes  et  des  rangs  »,  c'est-à-dire  l'aliénation  écono- 
mique et  politique,  et  «  la  propriété  »  capitaliste,  il  y  a 
«  déduction  nécessaire  »  à  partir  d'une  même  affirmation  : 
«  l'autorité  de  l'homme  sur  l'homme  »  {id.,  Ed.  Rivière, 
ch.  I,  p.   150). 

Ainsi  «  la  propriété  appartient  à  la  grande  famille...  de 
l'autorité  »  [Contradictions  économiques,  ch.  XI)  et  ces  trois 
préjugés  «  souveraineté  de  l'homme,  inégalité  des  rangs  et  des 
formes  de  propriété  n'en  font  qu'un  »;  ils  peuvent  se  prendre 


176  LA    DÉMARCHE    CRITIQUE 

«  l'un  pour  l'autre  et  sont  réciproquement  convertibles  ».  Si 
bien  que  leur  triple  et  même  négation  permettra  de  déduire 
«  par  contradiction...,  la  base  »  d'une  nouvelle  organisation 
sociale  {Premier  mémoire,  ch.  I,  p.  155).  Autorité  de  l'homme 
sur  l'homme,  dans  son  principe  contradictoire  «  la  propriété  est 
la  religion  de  la  force  »  (Contradictions  économiques,  Ed.  Lacroix, 
ch.  XI,  pp.  233  et  s.),  le  culte  de  la  subordination  de  l'homme 
par  l'homme.  «  De  la  force  »  arbitraire  «  sont  dérivés  l'exploita- 
tion de  l'homme  par  l'homme...,  le  servage,  l'usure,  le  tribut  et 
toute  cette  famille  si  nombreuse  de  l'autorité...,  en  un  mot  la 
propriété»  {Premier  mémoire,  ch.  V,  p.  233).  Sans  l'autorité 
de  l'homme  sur  l'homme,  «  sans  la  force,  la  propriété  »  absolu- 
tiste «  est  impuissante  »  :  elle  ne  peut  accomplir,  par  la  «  fic- 
tion »  d'un  capital  productif  indépendant  du  travail,  le  «  vol  » 
prélevé  sur  la  production  sociale.  «  Elle  ne  peut  s'accroître  avec 
le  droit  d'aubaine.  »  Sans  l'autorité  de  l'homme  sur  l'homme, 
«  sans  la  force,  la  propriété  est  nulle  ».  Elle  ne  peut  exercer  son 
«  despotisme  »  sur  l'économie  sociale,  et  sous  le  couvert  d'un 
«  droit  d'user  et  d'abuser  »,  s'affirmer  comme  «  monopole  » 
{id.,  ch.  IV,  p.  275).  Dès  lors,  le  monopole,  despotisme  écono- 
mique —  le  «  capital  »,  le  «  vol  »  légal  —  c'est-à-dire  «  l'acca- 
parement..., l'exclusion...  la  subalternisation  des  fonctions  et 
l'individualisme  dans  la  production...  l'exploitation  de  l'homme 
par  l'homme  »  —  constituent  «  en  résumé  la  propriété  » 
contradictoire  et«  la  grande  matrice  »  des  perturbations  sociales 
{Deuxième  mémoire,  Ed.  Rivière,  p.  39).  Les  «  causes  d'erreur, 
c'est-à-dire  l'inégalité  »  dans  la  comptabilisation  de  la  produc- 
tion sociale,  «  viennent  toutes  sans  exception  du  monopole  et 
de  la  fraude  »  {Troisième  mémoire.  Ed.  Rivière,  p.  200), 

Ainsi,  la  propriété  capitaliste  «  n'existe  pas  par  elle-même  ». 
Elle  se  nie  comme  productrice  car«  pour  produire,  pour  agir... 
elle  a  besoin  de  la  force  et  de  la  fraude  ».  Dès  lors  «  en  d'autres 
termes  la  propriété...  est  une  négation  »  {Premier  mémoire, 
ch.  IV,  p.  297).  Mais  c'est  de  cette  négation  que  doit  résulter 
l'affirmation  d'une  «  propriété  sociale  »,  l'affirmation  de  «  la 
force  productrice»  sociale  {id.,  p.  296).  Si  cette  dialectique, 
étant  donné  les  diffluences   proudhoniennes,   n'apparaît   pas 


ANTIGAPITALISME    ET    SOCIETE    ÉCONOMIQUE  177 

formellement  thématisée,  une  lecture  très  attentive  en  souligne 
clairement    le    développement    et    les    étapes    fondamentales. 

Ainsi  dans  son  caractère  contradictoire,  la  propriété  se 
découvre  donc  à  la  fois  comme  «  droit  d'exclusion  »  et  vol,  et 
comme  «  faculté  d'envahissement  et  despotisme  »  {id.,  ch.  III, 
p.  241).  C'est  par  la  double  critique  de  ces  deux  caractères 
(dont  la  contradiction  présage  le  mouvement  de  la  transfor- 
mation de  la  propriété)  qu'il  convient  pour  Proudhon  d'appro- 
fondir sa  négation  pour  amorcer  contradictoirement  sa  construc- 
tion. 

Telle  qu'il  l'appréhende  dans  son  contexte  historique  et 
économique,   la   propriété   apparaît   corrélativement    : 

—  dans  son  fondement  social,  comme  un  «  despotisme  »  c'' est- 
à-dire  une  usurpation  de  la  force  sociale,  se  manifostant  économiquement 
comme  un  «  monopole  »,  juridiquement  comme  «  un  droit  d'user 
et  d'abuser  »  et  philosophiquement  comme  «  une  négation  de  la 
liberté  »  de  la  société  pluraliste  ; 

—  dans  ses  conséquences  sociales  comme  un  «  vol  »,  c'est-à-dire 
une  usurpation  de  la  production  sociale,  se  manifostant  économiquement 
comme  un«  capital  »,  juridiquement  comme  «  un  droit  d'aubaine  ou 
droit  de  produire  sans  travailler  »  et  philosophiquement  comme  «  néga- 
tion de  l'égalité  »   des  éléments  constituant  la  réalité  pluraliste. 

Proudhon,  dans  deux  citations  isolées  de  ses  Mémoires, 
précise  très  clairement  comment  ces  deux  caractères  corrélatifs 
constituent  la  substance  contradictoire  de  la  propriété  capita- 
liste. Le  droit  d'user  et  d'abuser,  «  l'exercice  du  monopole...  est 
inhérent  à  toute  propriété  »,  écrit-il  dans  son  Troisième  mémoire 
(Ed.  Rivière  p.  17),  car  sans  lui  la  propriété  est  impuissante  et 
la  liberté  sociale  la  nie.  Le  vol  légal,  «  le  droit  d'aubaine  est 
inhérent  à  la  propriété  car  sans  lui  la  propriété  est  nulle  »  et 
l'égalité  sociale  l'abolit  {Premier  mémoire,  ch.  IV,  p.  244). 
Aussi  la  propriété  peut-elle  finalement  se  définir  contradictoire- 
ment «  comme  le  droit  qu'a  un  homme  de  disposer  de  la 
manière  la  plus  absolue  d'une  propriété  sociale  »  {id.,  ch.  II, 
p.  164). 


178  LA    DÉMARCHE    CRITIQUE 


§   I.  — •  NÉGATION    DE     LA     PROPRIÉTÉ-VOL. 

A  l'observateur  social,  la  propriété,  définie  comme  droit 
d'user  et  d'abuser,  peut  apparaître  comme  un  vol  légal.  «  La 
propriété  est  le  droit  d'aubaine,  c'est-à-dire  le  pouvoir  de 
produire  sans  travailler  »,  le  droit  fictif  «  que  le  propriétaire 
s'attribue  sur  une  chose  marquée  de  son  seing  ».  Ce  droit 
d'aubaine  s'explique  juridiquement  comme  «  un  abus  de 
pouvoir  »,  c'est-à-dire  un  produit  de  la  force,  de  l'autorité  de 
l'homme  sur  l'homme.  En  vain,  invoquerait-on  le  droit  d'oc- 
cupation. «  Le  droit  d'occupation  empêche  la  propriété  » 
exclusive  car  il  est  égal  pour  tout  homme,  et  toute  naissance  la 
restreint  et  la  réduit  à  une  concession  temporaire.  En  vain  en 
appelle-t-on  au  droit  du  travail.  «  Le  droit  au  travail  détruit 
la  propriété»  {id.,  ch.  II,  p.  154).  Car  il  est  égal  pour  tout 
homme,  et  l'exercice  même  du  travail  dans  la  société  solidarise 
les  produits  du  travail  et  socialise  les  instrument  de  production. 
Ainsi  «  tous  les  raisonnements»  juridiques  invoqués  aboutissent- 
ils  à«  la  négation  de  la  propriété»  absolutiste  (id.).  C'est  donc, 
au-delà  des  fictions  juridiques,  dans  sa  réalité  socio-économique, 
que  l'on  doit  saisir  le  fait  de  la  propriété  capitaliste  et  plus 
spécialement  le  mécanisme  de  l'aubaine,  c'est-à-dire  «  d'un 
vol  »  exercé  sur  une  production  sociale. 

A.  — L'erreur  de  compte  et  la  prélibation   capitaliste. 

En  premier  examen,  le  droit  d'aubaine  se  découvre  comme 
«  un  prélèvement  sur  la  production  sociale  »  {id.,  ch.  IV, 
p.  256).  Comment  ce  prélèvement  peut  être  effectué  et 
fonder  la  fiction  de  la  productivité  de  l'entité  «  capital  »? 
Comme  nous  l'avons  déjà  indiqué  ^,  grâce  à  «  une  erreur  de 
compte  »  dans  «  les  comptes  de  la  société  »  :  l'attribution,  au 
seul  détenteur  des  instruments  de  travail  et  des  moyens 
d'échange,  du  surplus  collectif  engendré  par  l'effort  collectif. 

I.  Ci.  première  partie   :  Socio-économie. 


ANTIGAPITALISME    ET    SOCIETE    ECONOMiqUE  I79 

En  vertu  de  son  despotisme  propiTétaire,  de  son  droit  d'user 
et  d'abuser,  «  il  s'adjuge  le  bénéfice  de  la  force  collective  » 
{id.,  ch.  III,  p.  215).  Le  droit  d'aubaine,  ou  bénéfice  du 
capitaliste,  résulte  donc  principalement  dans  l'appropriation 
par  le  seul  capitaliste  d'un  surplus  productif  engendré  par 
l'effort  collectif.  «  Cette  «  plus-value  »,  précise  Proudhon  dans 
son  Deuxième  mémoire,  en  citant  Considérant,  constitue  une 
valeur  créée  collectivement,  «  un  capital  collectif  »  (Deuxième 
mémoire,  p.  1 14). 

Ainsi,  la  plus-value  capitaliste  résulte-t-elle  essentiellement 
d'une  appropriation  d'un  surplus  collectif,  c'est-à-dire,  au 
stade  de  la  production,  de  la  différence  existant  entre  la  producti- 
vité du  travail  collectif  (de  la  force  collective),  et  de  celle  de  la 
simple  addition  des  travaux  individuels  (des  forces  individuelles 
considérées  isolément) .  «  Prélèvement  effectué  sur  une  produc- 
tion sociale  »,  cette  plus-value  capitaliste  que  Proudhon  appelle 
le  plus  souvent  «  prélibation  capitaliste  »,  se  grossit,  au  stade  du 
marché  du  travail,  d'une  retenue  sur  la  production  individuelle 
du  travailleur  par  suite  de  la  différence  existant  entre  la  valeur 
d'échange  et  la  valeur  d'usage  du  travail.  C'est  alors,  au  niveau 
de  l'échange,  «  une  retenue  que  la  propriété  exerce  sur  la 
consommation  des  travailleurs  »  {Premier  mémoire,  p.  268). 
La  valeur  d'échange  du  travail  est  constituée  par  «  le  salaire, 
c'est-à-dire  ce  qui  compose  la  sonsommation  reproductive 
du  travailleur  »  (p.  268).  Si  le  travailleur  «  est  considéré  comme 
une  machine  vivante,  le  salaire  apparaît  comme  la  dépense 
nécessaire  à  l'entretien  et  à  la  réparation  de  cette  machine  » 
{id.,  p.  297).  Or,  «  ce  qui  rentre  en  ligne  de  compte  dans 
l'estimation  du  salaire  »,  ce  n'est  pas  la  considération  de  son 
utilité  personnelle,  ce  n'est  pas  «  le  travail  individuel  »  et  son 
produit,  mais  le  «  travail  social»  [Troisième  mémoire,  p.  194), 
acheté  en  contrepartie  de  la  consommation  nécessaire  au 
travailleur. 

Ainsi,  si  «  l'ouvrier  reçoit  3  francs  par  jour,  le  propriétaire, 
en  revendant  sous  forme  de  marchandise  la  journée  de  l'ouvrier, 
en  tire  plus  de  3  francs  »  {Premier  mémoire,  p.  271).  Et  Proudhon, 
citant  Malthus,  Ricardo  et  Smith,  d'insister,  avec  le  phéno- 


l80  LA    DÉMARCHE    CRITIQUE 

mène  de  la  population  croissante  et  de  l'usure  (par  lequel  «  le 
propriétaire  prête  au  travailleur  ce  qu'il  a  perçu  en  trop  », 
Premier  mémoire,  p.  265),  sur  la  «  puissance  paupérifiante  de  la 
propriété  »  absolutiste  {id.,  p.  284)  ^. 

La  propriété-vol,  la  propriété-capital,  la  prélibation  capita- 
liste, est  donc  finalement  constituée  par  «  \°  l'appropriation 
gratuite  des  forces  collectives  »  qui  permet  le  prélèvement  sur 
le  produit  social;  «  2°  l'égalité  dans  les  échanges  »  qui  permet 
une  retenue  sur  les  productions  individuelles;  «  3^  le  droit  de 
bénéfice  ou  d'aubaine  »  qui,  grossi  de  l'usure,  se  constitue 
légalement  par  ce  double  vol  {Deuxième  mémoire,  p.   126), 

B.  —  Capital   =  travail  accumulé. 

Mais,  de  cette  triple  négation  de  la  réalité  sociale  qui  fait 
l'existence  de  la  propriété  capitaliste,  s'induisent  contradic- 
toirement  trois  affirmations  corrélatives  :  économiquement,  le 
travail  individuel  et  collectif  se  découvrant  comme  la  source  de 
toute  production,  «  1°  le  travailleur  acquiert  au  dépens  du 
propriétaire  oisif,  2^  toute  production  étant  nécessairement 
collective,  l'ouvrier  a  droit,  dans  les  proportions  de  son  travail, 
à  la  participation  des  produits  et  des  bénéfices,  3°  tout  capital 
accumulé  étant  propriété  sociale,  nul  ne  peut  en  avoir  la 
propriété  exclusive»  {Premier  mémoire,  p.  218). 

De  cette  primauté  du  travail  social,  source  de  toute  pro- 
priété comme  de  tout  capital,  Proudhon  va  tirer  trois  principes 
d'action  : 

Premièrement,  par  son  travail  personnel,  le  travailleur 
individuel  acquiert,  en  plus  de  son  salaire,  un  droit  de  parti- 
cipation et  de  gestion  :  «  le  travailleur  conserve  même,  après 
avoir  reçu  son  salaire,  un  droit  naturel  sur  la  chose  qu'il  pro- 
duit »  {id.,  ch.  III,  p.  213). 

Deuxièmement,   par   leur    travail   collectif,   les  groupes   de 

I.  Notons  ici  en  passant,  combien  les  principales  thèses  de  Marx 
sont  redevables  aux  premiers  Mémoires  proudhoniens  (cf.  Proudhon, 
Une  économie  sociale  vers  une  propriété-fonction,  pp.  122  à  199  :  influence 
des  Mémoires  proudhoniens  sur  les  thèmes  marxistes,  thèse  polycopiée, 
Paris  1950). 


ANTICAPITALISME    ET    SOCIETE    ECONOMIQUE  lOI 

travailleurs  permettent  la  naissance  d'un  surplus  productif, 
source  d'accumulation  de  travail  et  origine  du  capital.  Ce 
capital  est,  quelles  que  soient  les  fictions  juridiques,  la  pro- 
priété du  groupe  qui  l'a  engendré  par  l'épargne  de  son  travail  : 
«  tout  capital...  étant  une  œuvre  collective...  forme  une  pro- 
priété collective»  {id.,  p.  238). 

Troisièmement  :  de  la  conjonction  de  ces  deux  droits  socio- 
économiques  naissent,  d'une  part  urj  droit  personnel  et  privé  du 
travailleur  aux  fruits  de  son  travail  individuel  (c'est  ce  que 
Proudhon  va  appeler  d'abord  «  possession  »)  et,  d'autre  part, 
un  droit  social  et  collectif  du  groupe  de  travailleurs  aux  fruits  de 
leur  travail  en  commun,  c'est-à-dire  au  surplus  productif. 
C'est  lui  qui  représente,  quel  que  soit  l'écran  des  fictions 
juridiques  et  les  processus  de  transformation  dans  l'espace  et 
dans  le  temps,  le  capital  et  les  instruments  de  travail  de  l'en- 
treprise. C'est  ce  droit  que  Proudhon  appelle  «  propriété 
collective  ». 

Ainsi,  la  sociologie  de  l'autogestion  de  Proudhon  fonde- 
t-elle  simultanément  le  droit  personnel  du  travailleur,  «  fonc- 
tion sociale  »,  et  le  droit  social  du  groupe,  être  collectif.  Elle 
manifeste  ainsi  l'indissolubilité  et  l'intégration  réciproque  des 
éléments  personnels  et  collectifs  constituant  la  société  écono- 
mique. Dès  lors,  la  théorie  de  la  force  collective  de  Proudhon 
implique-t-elle  simultanément  un  réalisme  social  et  un  per- 
sonnalisme  social.  La  force  collective  prouve  le  droit  individuel 
du  travailleur,  acteur  social,  au  surplus  collectif  Elle  fonde  ce 
droit  personnel  sur  une  fonction  et  sur  un  droit  social.  Elle 
réintègre  l' individu-numéro  dans  ce  milieu  social  qui  le  nourrit 
et  qu'il  enfante.  Elle  reconnaît  à  cet  individu-fiction,  une 
personne-fonction,  et  en  fait  cette  unité  concrète,  cet  élément 
autonome,  à  jamais  irréductible  au  milieu  qu'il  secrète;  et 
pour  toujours  inséparable  de  lui. 

A  l'origine  de  l'identification  du  capital  au  travail,  c'est- 
à-dire  de  la  négation  du  capital  comme  substance  économique 
et  facteur  de  production  spécifique,  va  se  retrouver  la  même 
constatation  sociologique  d'un  droit  personnel,  d'une  autono- 
mie individuelle  qui   ne  devient  effective  que  par  son  inté- 


l82  LA    DÉMARCHE    CRITIQUE 

gration  dans  un  droit  social  réel,  dans  une  autonomie  collective 
qui  le  «  socialise  »  pour  le  «  libérer  ». 

Proudhon  décrit,  dans  sa  Création  de  l'Ordre,  les  étapes  du 
processus  productif  qui  lie  le  travail  initial  au  capital.  «  Le  tra- 
vail effectué,  écrit-il,  s'appelle  produit,  le  produit  utile  a  nom 
valeur,  la  valeur  accumulée  devient  par  destination  reproduc- 
tive, capital,  c'est-à-dire  ferment,  moyen  ou  organe  de  produc- 
tion »  {Création  de  l'Ordre,  n"  395).  Ce  passage  met  en  relief 
deux  points  particulièrement  importants  :  Proudhon  ne  nie 
nullement  (comme  l'en  accusera  Bastiat)  la  fonction  écono- 
mique d'un  «  capital  »,  épargne  de  travail  affectée  à  une 
destination  reproductive.  Il  nie  l'entité  juridique  «  capital  » 
et  sa  productivité  propre  en  l'identifiant  à  du  travail  social 
accumulé.  D'autre  part,  c'est  par  l'intermédiaire  du  travail 
utile  et  de  la  valeur-travail,  que  Proudhon  unit,  pour  les 
identifier  capital  et  travail.  Aussi  tient-il  compte  de  toutes 
les  étapes  et  des  conditions  technico-économiques  nécessaires 
à  la  transformation  du  travail  créatif  en  capital  productif. 
C'est  dire  que  toutes  les  accusations  libérales  que  Proudhon  a 
subi  viennent  de  la  confusion  entretenue  entre  la  notion 
institutionnelle  de  capital,  entité  juridique  indépendante  du 
travail,  et  le  capital  fonctionnel,  fonction  économique,  travail 
affecté  à  la  reproduction,  et  économiquement  transformé  en 
instrument  de  production. 

Proudhon  développe  les  conséquences  sociales  de  cette 
confusion  dans  sa  controverse  avec  Bastiat  (cf.  Mélanges  III, 
Intérêt  et  capital.  Ed.  Lacroix,  pp.  185  à  336).  «  Par  la  fiction 
de  la  productivité  du  capital  »  le  «  travail  accumulé  »  des 
travailleurs  est  séparé  du  travail  actuel  fourni  par  ces  derniers, 
et  la  qualité  de  «  propriétaire-capitaliste-entrepreneur  »  est 
distinguée  de  la  qualité  de  «  travailleur-salarié»  [id.,  p.  295). 
Cette  fiction  d'une  productivité  du  capital,  indépendante  du 
travail,  permet  «  l'accumulation  incessante  des  capitaux  dans 
un  petit  nombre  de  mains  »  et  produit  la  division  de  la  société 
«  en  deux  castes...  caste  des  capitalistes  exploiteurs  et  caste 
des  travailleurs  exploités  ».  Cette  caste  capitaliste  est  ainsi 
conduite  «  à  disposer  souverainement,  par  la  prestation  inté- 


ANTICAPITALISME    ET    SOCIÉTÉ    ÉCONOMIQUE  183 

ressée  de  ces  capitaux,  des  instruments  de  production  et  des 
produits  »;  ce  droit  abusif  n'est  autre  que  celui  de  1'  «  argent 
pouvoir»  (id.,  pp.  240-241);  «le  prix  de  toute  marchandise 
et  service  »  se  compose  en  régime  capitaliste  de  la  manière 
suivante  :  «  i^  matières  premières;  2°  amortissement  des 
instruments  de  travail  et  frais  ;  3°  salaires  du  travail  ;  40  intérêts 
du  capital»  {id.,  p.  219).  C'est  cette  séparation  fictive  de 
l'intérêt  du  capital  qui  est  travail  accumulé  et  du  salaire  du 
travailleur  qui  constitue  pour  Proudhon  le  «  vol  légal  ». 
Dans  un  régime  de  socialisme  autogestionnaire,  il  faut  que 
le  capital  accumulé  «  soit  fourni  par  les  masses  ouvrières  » 
qu'il  y  ait  «  commandite  du  travail  »  actuel  par  le  travail 
capitalisé.  Alors,  «  au  lieu  de  spolier  le  travail,  le  capital 
produira  pour  le  travail»  {id.,  p.  306).  «Le  progrès  de  la 
richesse  sociale  »  attribué  faussement  au  capital  considéré 
comme  une  catégorie  productive  indépendante  du  travail, 
résulte  en  fait,  de  sa  facilité  de  mobilisation,  de  la«  circulation  ». 
Ce  n'est  pas  «  le  capital  lui-même,  mais  la  circulation  du 
capital  »,  du  travail  ainsi  accumulé  et  mobilisé,  qui  est  source 
de  richesse.  Conséquence  de  techniques  monétaires  et  finan- 
cières, cette  mobilité  et  cette  circulation  ne  demandent  «  ni 
la  fraude  ni  la  spoliation  »,  elles  ne  requièrent  nullement  un 
régime  dit  capitaliste,  mais  une  organisation  financière  {id., 
p.  309).  Malgré  les  mythifications  institutionnelles,  il  apparaît 
finalement  que  «  c'est  le  peuple  qui  fait  le  fonds  (du  capital), 
le  peuple  qui  est  le  seul  capitaliste,  le  seul  commanditaire,  le 
vrai  propriétaire  »,  celui  qui  «  doit  profiter  de  l'intérêt  » 
comme  d'un  sursalaire  {id.,  p.  335). 

Ainsi,  pour  Proudhon,  «  le  capital  n'est  point  spécifique... 
Il  ne  forme  pas,  comme  l'enseignent  les  économistes,  une  caté- 
gorie »  essentiellement  distincte  du  travail,  mais  il  se  carac- 
térise seulement  par  sa  fonction  et  sa  destination.  Trois  «  idées  » 
différentes  éclairent  la  notion  de  capital  :  celles  de  «  produit, 
accumulation,  reproduction  »  {id.,  p.  284).  Pour  qu'il  y  ait 
économiquement  création  de  capital  qui  puisse  avoir  une  fonc- 
tion productive,  il  faut  initialement  une  production  sociale 
résultant  du  travail.  Il  faut  qu'il  y  ait  ensuite  une  accumula- 


184  LA    DÉMARCHE    CRITIQUE 

tion  traduisant  une  épargne  sur  cette  production.  Il  faut  qu'il 
y  ait  enfin  affectation  de  cette  épargne  à  la  reproduction, 
c'est-à-dire  à  une  production  nouvelle. 

Ainsi,  la  différence  entre  «  travail,  produit,  capital  »  est-elle 
au  départ  «  toute  subjective  ».  Elle  résulte  non  d'une  différence 
«  de  nature  »,  mais  d'une  «  règle  de  convention  »,  d'une  déci- 
sion technico-comptable  d'affectation  prise  dans  un  but  pro- 
ductif. «  Le  produit  »  est  défini  par  Proudhon,  qui  raisonne 
alors  en  comptable  économique,  comme  «  l'utilité  ajoutée  par 
le  travail  aux  objets  que  lui  fournit  la  nature  »  {id.,  p.  299), 
c'est-à-dire  comme  la  valeur  ajoutée  par  le  travail.  Dès  lors, 
la  notion  de  valeur  est  le  chaînon  économique  qui  permet 
de  saisir  comment  le  «  produit  »  défini  comme  une  valeur 
ajoutée  devient  «  capital  »  ou  valeur  accumulée  par  le  travail. 
Dans  un  système  économique  fonctionnel,  séparé  de  toute  «  pré- 
libation »  institutionnelle,  le  capital  apparaît  finalement,  dans 
«  la  somme  des  valeurs  »  ajoutées  par  le  travail,  comme  «  la 
partie  non  consommée  du  salaire  »  du  travail  affecté  à  «  une 
épargne  destinée  à  la  reproduction»  {id.,  p.  285).  C'est  ce 
que  Proudhon  résume  en  définissant  le  capital  comme  «  toute 
valeur  faite...  servant  ou  pouvant  servir  à  la  production  » 
{id.,  p.  390). 

G.  —  La  valeur- travaiL 

La  valeur-travail,  comme  nous  l'avons  déjà  indiqué  est  donc 
le  chaînon  essentiel  par  lequel  Proudhon  unit,  puis  identifie 
travail  et  capital.  C'est  dans  le  travail  que  Proudhon  entend 
prouver  au-delà  des  pratiques  arbitraires,  la  mesure  scienti- 
fique de  la  valeur  d'échange.  Celle-ci  a  pour  source,  malgré 
les  différences  que  Proudhon  souligne  entre  la  réalité  objective 
et  la  pratique  institutionnelle,  des  coûts  réels  en  travail.  Qu'ils 
soient  constitués  de  travail  «  objectivé  »  en  salaire,  «  accumulé  » 
en  capital,  ou  «  affecté  »  en  bénéfices  {Création  de  V  Ordre,  n°s  399 
et  408),  ces  salaires,  ces  capitaux  et  ces  bénéfices  ont  pour 
substance,  source  et  mesure  commune  le  travail  ^. 

I.  Pour  ceUe  théorie  de  la  valeur-travail  dont  l'antériorité  prou- 


ANTICAPITALISME    ET    SOCIÉTÉ    ÉCONOMIQUE  185 

C'est  dans  son  Troisième  mémoire  (1842)  que  Proudhon  résume 
très  fortement  en  une  dizaine  de  pages  ses  conclusions  sur  la 
valeur-travail  qui  impressionneront  si  fortement  le  jeune  Marx  ^. 
«  Adam  Smith,  écrit-il,  et  après  lui  Germain  Garnier  et  Ricardo 
ont  remarqué  les  premiers  que  la  véritable  mesure  des  valeurs 
était  le  travail  »,  d'où  ces  «  formules  »  que  Proudhon  énonce 
en  les  mettant  en  italique  :  «  le  travail  a  été  le  premier  prix... 
pour  l'achat  de  toute  chose  —  le  travail  est  la  seule  mesure 
universelle,  la  seule  mesure  exacte  des  valeurs  :  c'est  le  seul 
étalon  qui  puisse  servir  à  comparer  les  valeurs  des  différentes 
marchandises  à  toutes  les  époques  et  dans  tous  les  lieux  —  les 
parties  constituantes  du  prix  des  marchandises  se  trouvent  dans 
les  frais  de  production  ou,  comme  je  l'ai  dit  moi-même,  dans 
la  somme  des  temps  et  de  la  dépense  ».  Et,  après  avoir  cité 
les  passages  les  plus  remarquables  de  La  Richesse  des  Nations 
d'Adam  Smith,  et  avoir  remarqué  comment  «  la  propriété  en 
vient  à  être  qualifiée  vol  et  pillage  par  le  père  de  l'économie 
politique  »,  Proudhon  précise  sa  notion  de  valeur  d'échange 
basée  sur  le  travail  et  de  valeur  d'usage  basée  sur  l'utilité  : 

dhonienne  n'est  pas  contestable,  Cf.  Premier  mémoire,  1840,  Éd.  Rivière, 
pp.  230,  232  et  259;  Troisième  mémoire,  1842,  Éd.  Rivière,  pp.  189 
à  199;  Création  de  V Ordre, ^  1843,  Éd.  Lacroix,  ch.  VI,  pp.  307  à  309. 
Cf.  encore  Contradictions  Économiques,  Éd.  Garnier  (t.  I,  ch.  II,  pp.  65 
à  113). 

I.  Marx  dans  la  Sainte  Famille,  écrite  avant  sa  brouille  avec  Prou- 
dhon, fait  gloire  à  ce  dernier  d'avoir  «  soumis  la  propriété  au  premier 
examen  absolu  en  même  temps  que  scientifique  ».  Ses  Mémoires 
lui  apparaissent  comme  «  le  Manifeste  scientifique  du  prolétariat 
français  »  et  ses  critiques  comme  «  le  grand  progrès  scientifique  qui 
révolutionne  l'économie  nationale  et  pose  pour  la  première  fois  la 
possibilité  d'une  véritable  science  »  {Sainte  Famille,  Éd.  Coste,  pp.  41 
à  52).  Par  sa  théorie  de  la  plus-value  et  de  la  valeur-travail,  «  il  a 
montré  par  le  détail  comment  le  mouvement  du  capital  produisait 
la  misère  ».  En  effet  «  Proudhon  démontre  l'impossibilité  de  la 
propriété  en  alléguant  que  l'ouvrier  ne  peut  racheter  le  produit 
de  son  travail,  alors  que  le  capitaliste  peut  non  seulement  racheter 
le  produit  de  son  travail,  mais  plus  même  que  ce  produit  »  {id., 
p.  90)  aussi  Marx  considère-t-il  «  les  développements  consacrés  par 
Proudhon  à  l'intérêt  et  au  profit  »  comme  «  les  plus  importants  » 
{id.,  p.  89).  Il  souligne  de  même  l'importance  de  sa  théorie  de  la 
valeur-travail  «  en  faisant  du  travail  la  mesure  de  la  valeur,  Proudhon 
fait  de  l'élément  humain,  l'élément  décisif,  c'est-à-dire  de  la  manifes- 
tation directe  de  l'action  humaine»  (p.  85). 


l86  LA   DÉMARCHE    CRITIQUE 

«  La  valeur  en  nature  ou  valeur  d'usage,  a  pour  mesure 
l'utilité,  la  valeur  en  échange  a  pour  mesure  le  travail  ^  », 
et  leur  conjugaison  permettra,  grâce  à  une  comptabilité  éco- 
nomique précise  et  à  une  socialisation  effective  de  l'économie, 
d'établir  la  «  valeur  constituée  ».  Sans  doute,  le  travail  «  non 
utile  à  la  société  est  un  exercice  stérile  »;  sans  doute  le  travail 
emprunte-t-il  son  utilité  à  l'objet  auquel  il  s'applique.  Mais 
Proudhon  entend  trouver  (et  Marx  reprendra  l'argument)  dans 
le  temps  moyen  de  travail  et  dans  le  travail  socialement  néces- 
saire la  solution  organisatrice  qui  permettra  d'établir,  en  dehors 
de  toute  spéculation  et  monopole,  la  valeur  constituée.  Le 
travail  isolé,  séparé  de  tout  échange  et  de  tout  contexte  social, 
«  n'a  aucune  signification  économique  ».  «  Le  travail  indivi- 
duel, arbitraire,  non  demandé,  n'a  de  valeur  que  pour 
l'individu.  Il  ne  peut  rentrer  en  ligne  de  compte  »  pour  l'estima- 
tion de  la  valeur.  Ce  qu'il  faut  considérer,  c'est  le  travail  nor- 
malement nécessaire,  «  le  travail  demandé  par  la  société  ».  Dès 
lors,  il  y  a  lieu  de  «  distinguer  entre  le  travail  social  et  le  travail 
privé»  [Troisième  mémoire,  pp.  191 -194  et  195).  L'incertitude 
de  la  valeur  résulte  en  fait  «  du  monopole,  de  l'industrie  diver- 
gente et  du  manque  d'organisation  ».  Le  monopole  permet 
la  plus-value  capitaliste;  l'industrie  divergente,  les  variations 
désordonnées  de  l'offre  et  de  la  demande;  le  défaut  d'organi- 
sation, l'impossibilité  d'établir,  par  une  comptabilité  écono- 
mique rigoureuse  et  par  un  aménagement  des  fonctions  et  des 
capacités,  «  des  coûts  moyens  en  travail  »  (qu'ils  soient  saisis 
sous  forme  de  salaire,  de  capital  ou  de  bénéfices). 

Scientifiquement  parlant,  «  travail,  produit,  valeur,  salaires 
sont  termes  corrélatifs  »  et  ceci  quels  que  soient  les  temps  ou 
les  espaces  économiques.  De  même  que  «  la  division  du  travail 
ne  s'entend  pas  seulement  des  opérations  simultanées,  mais  aussi 
de  toutes  les  opérations  successives  faites  dans  un  but  commun 
et  pour  un  objet  identique,  de  même  la  puissance  collective  et, 
par  conséquent,  la  solidarité,  la  coparticipation  qu'elle  entraîne, 

I.  «  L'utilité  fonde  la  valeur,  le  travail  en  fixe  le  rapport,  le  prix 
est  l'expression  qui,  sauf  les  aberrations  que  nous  aurons  à  étudier, 
traduit  ce  rapport.  »   {Contradictions  Économiques,  ch.  IL) 


ANTICAPITALISME    ET    SOCIETE    ÉCONOMIQIJE  187 

n'embrasse  pas  seulement  les  travailleurs  en  actualité  de  ser- 
vice, mais  encore  ceux  dont  le  travail  consommé  et  reproduit 
tour  à  tour,  s'est  effectué  à  des  intervalles  plus  ou  moins  longs  : 
or,  le  capital  représente  ce  travail  »  [Création  de  f  Ordre,  n°  403). 
Ainsi,  «  toute  accumulation  de  valeur  se  nomme  capital  »  et 
tout  «  capital  étant  du  travail  accumulé,  concrète,  solidifié  », 
pour  Proudhon  «  l'antagonisme  du  capital  et  du  travail  doit 
finir  par  la  sujétion  absolue  du  capital  au  travail  »  [id.,  n°  396). 
«  Qu'est-ce  que  le  bénéfice?  »,  le  profit  que  Proudhon  recon- 
naît comme  économiquement  nécessaire  [Contradictions  Econo- 
miques, ch.  V,  p.  134)  ?  «  du  travail  encore  du  travail  et  toujours 
du  travail  »  [Création  de  V  Ordre,  n^  39g)  ;  dès  lors,  «  demander 
comment,  sans  monopole,  privilège  ou  sinécure,  il  se  formera 
des  capitaux...  c'est  demander  comment  les  travailleurs  accumu- 
leront du  travail»  (id.).  C'est  pourquoi  Proudhon  accuse  les 
économistes  «  d'avoir  reconnu  que  la  propriété  était  un  mono- 
pole »,  d'avoir  implicitement  prouvé  que  «  les  perturbations 
économiques  »  résultaient  de  la  propriété  monopole,  mais  de 
n'en  avoir  pas  moins  conclu  contradictoirement  à  1'  «  inviola- 
bilité du  monopole»  [Troisième  mémoire,  p.  193). 


§  2.  NÉGATION    DE     LA    PROPRIÉTÉ-MONOPOLE. 

La  propriété-aubaine,  la  propriété-capital,  si  elle  apparaît 
juridiquement  à  Proudhon  comme  un  vol  légal,  économique- 
ment comme  un  prélèvement  sur  une  production  sociale,  socio- 
logiquement  comme  un  accaparement  de  la  force  collective, 
ne  s'en  découvre  pas  moins  politiquement  comme  la  consé- 
quence d'un  octroi  aux  propriétaires  d'un  monopole  écono- 
mique. Ce  monopole  constitue  un  véritable  «  démembrement 
de  la  souveraineté  politique  »,  une  possibilité  d'exercer  un 
despotisme  économique,  une  exploitation  de  l'homme  par 
l'homme,  une  autorité  de  l'homme  sur  l'homme.  «  Souverai- 
neté de  l'homme,  despotisme,  inégalité  de  condition  et  de 
rang,  propriété,  ne  font  qu'un.  »  Après  le  «  vol  »,  «  le  second 
effet  de  la  propriété  est  le  despotisme  »  du  monopole  [Premier 


l88  LA   DEMARCHE    CRITIQUE 

mémoire,  pp.  151  et  335).  «  L'exercice  du  monopole...  l'acca- 
parement... est  inhérent  à  toute  propriété  »  {Troisième  mémoire, 
p.  175).  Aussi  l'histoire  apparaît-elle  comme  la  lutte  des  tra- 
vailleurs contre  «  les  accapareurs  des  terres,  les  accapareurs 
des  travaux,  les  accapareurs  du  commerce  et  de  l'industrie  » 
{id.,  p.  175). 

A.  —  L'histoire,  affirmation  et  négation  du  despotisme 
propriétaire. 

Déjà,  dans  son  Premier  mémoire  (1840),  Proudhon  montrait 
l'histoire  comme  l'affirmation  du  despotisme  propriétaire  en 
même  temps  que  sa  négation  par  les  travailleurs.  «  Dans  la 
multitude  des  causes  secrètes  qui  agitent  les  peuples,  il  n'en 
est  pas  de  plus  puissante,  de  plus  régulière,  de  moins  mécon- 
naissable que  les  explosions  périodiques  du  prolétariat  contre 
la  propriété.  La  propriété,  agissant  tout  à  la  fois  par  l'exclu- 
sion et  par  l'accaparement,  en  même  temps  que  la  population 
se  multipliait,  a  été  le  principe  générateur  de  toutes  les  révo- 
lutions. »  {Premier  mémoire,  ch.  V.) 

Dans  son  Deuxième  mémoire,  Proudhon  développe  sa  thèse  du 
despotisme  de  la  propriété-monopole  et  de  la  lutte  exploiteurs- 
exploités,  comme  loi  du  déroulement  historique.  Comme  il 
s'en  explique  lui-même,  il  entendait,  dans  son  Premier  mémoire, 
«  démontrer  que  la  propriété  est  une  perturbation  de  l'écono- 
mie politique  »,  un  vol  économique,  d'où  sa  négation  comme 
droit  d'aubaine  et  capital.  «  Dans  son  Deuxième  mémoire,  il 
entend  prouver  dans  une  revue  rapide  de  l'histoire  que  le 
mouvement  social...  loin  de  tendre  à  l'affermissement  de  la 
propriété...  tend  à  sa  destruction  »  comme  despotisme,  d'où 
sa  négation  comme  droit  d'abuser  et  monopole  ^.  «  Interro- 
geons l'histoire  »  ;  elle  apparaît  comme  «  une  vaste  conspira- 
tion... contre  les  détenteurs  de  capitaux  »  où  «  exploiteurs  et 
exploités  s'opposent  »  {Deuxième  mémoire,  p.  36),  une  lutte  entre 


I.  Pour    ces    développements    sur    l'histoire,    cf.    en     particulier, 
Deuxième  mémoire.  Éd.  Rivière,  pp.  59  à  78. 


ANTICAPITALISME    ET    SOCIÉTÉ    ÉCONOMIQUE  189 

«  l'accumulation  des  capitaux  »  et  «  le  travail  subalternisé  et 
asservi  ». 

«  A  Rome,  comme  partout,  la  dissession  éclate  entre  les 
riches  et  les  pauvres  »,  le  prolétariat  «  faisant  la  guerre  à  la 
propriété  »  qui  l'exploite.  Cette  propriété  engendre  «  guerre 
civile  »  et«  scission  de  la  plèbe  »,  et«  division  en  deux  castes... 
plébéiens  et  praticiens  ».  Les  Romains  érigent  «  en  religion  la 
propriété  »;  comme  «  il  est  de  l'essence  de  la  propriété  de 
croître  toujours  par  la  cession  et  les  bénéfices  »  {id.,  p.  56), 
«  comment,  avec  cette  fureur  d'accumulation,  les  propriétés 
privées  ne  se  fussent-elles  pas  concentrées  en  un  petit  nombre 
de  mains?  »  {id.,  p.  60).  Il  devait  s'ensuivre  que  «  les  pro- 
priétés tendraient  à  s'absorber  réciproquement  et  les  fortunes 
à  s'accroître...  dans  une  progression  indéfinie;  d'où  nécessai- 
rement devait  suivre  la  ruine  du  peuple  et  la  chute  de  la 
République.  L'histoire  n'est  pas  autre  chose  que  le  développe- 
ment de  cette  loi  »  {id.,  p.  56).  Ainsi,  «  si  la  cause  immédiate 
et  secondaire  et  la  déchéance  des  Romains  se  trouve...  dans 
la  discorde  entre  praticiens  et  plébéiens  qui  engendra  la  guerre 
civile,  la  cause  première  est  dans  l'institution  de  la  propriété  » 
monopole  {id.,  p.  62). 

Poursuivant  la  description  «  des  révolutions  de  la  propriété 
chez  les  barbares  »,  Proudhon  y  voit  la  même  affirmation  de 
la  propriété-monopole  et  sa  même  négation  révolutionnaire 
par  un  prolétariat  en  révolte.  Après  la  tentative  de  la  propriété 
allodiale,  les  propriétaires  d'alleux  tombent  «  par  la  tyrannie 
des  comtes  dans  une  condition  pire  que  celle  des  serfs  ».  A 
cette  époque,  le  mécanisme  du  despotisme  propriétaire,  du 
monopole  basé  sur  la  force,  apparaît  sans  leurre  juridique.  «  Tout 
était  seigneur  ou  serf,  oppresseur  ou  opprimé»  {id.,  p.  71). 
Il  fallait  que  «  les  terres  comme  les  hommes  s'enchaînassent 
à  un  seigneur,  à  un  chef»  {id.,  p.  64).  De  gré  ou  de  force,  «  qui 
ne  pouvait  être  chef,  dut  être  vassal...  qui  ne  pouvait  être 
maître,  dut  être  compagnon»  {id.,  p.  65).  Mais  la  féodalité 
constituée,  «  il  était  nécessaire  que  la  société  pérît  du  même 
mal  qui  l'avait  tuée  sous  les  Césars...  de  la  grande  propriété  » 
{id.,  p.  66).  Dès  le  Moyen  Age,  un  mouvement  révolutionnaire 


igo  LA    DEMARCHE    CRITIQUE 

commence  «  à  miner  la  grande  propriété  ».  C'est  lui  qui  amè- 
nera «  la  dislocation  de  la  féodalité,  la  conversion  du  serf  en 
roturier,  l'affranchissement  des  communes  »  et  finalement, 
«  l'avènement  du  Tiers-État  à  la  puissance  politique»  {id.,  p.  67). 
Mais  «  l'émancipation  du  serf  ne  fit  que  transposer  les  pro- 
priétés »  {id.,  p,  71).  Au  «droit  personnel»  de  la  propriété 
féodale,  se  substitua  le  «  droit  réel  »  de  la  propriété  bourgeoise. 
«  Au  temps  de  la  féodalité,  la  propriété  ne  valait  que  par  la 
qualité  du  propriétaire  »,  le  bourgeois  «  commence  à  être 
estimé  en  raison  de  la  propriété  ».  Ainsi,  dans  cette  optique, 
«  la  Révolution  française  peut  être  définie  »  comme  «  la  substi- 
tution du  droit  réel  au  droit  personnel  »  {id.,  p.  73),  d'un 
droit  politique  au  droit  économique;  mais  pour  ne  s'exercer 
que  par  l'intermédiaire  des  choses,  le  despotisme  propriétaire, 
plus  subtil,  n'en  demeura  pas  moins.  Par  la  suite,  «  la  grande 
propriété  et  la  haute  industrie  »  continuent  à  exercer  «  un 
pouvoir  de  monopole»  {id.,  p.  65). 

La  féodalité  étant  devenue  industrielle,  c'est  toujours,  «  la 
subordination  des  hommes  ».  Il  y  a  identité  entre  la  propriété 
féodale  et  la  «  propriété  capitaliste  »,  le  despotisme  de  la  force 
et  le  despotisme  par  l'industrie  et  le  commerce.  «  Depuis  le 
Moyen  Age,  rien  n'a  changé,  les  rapports  sont  toujours  les 
mêmes  »,  affirme  Proudhon.  Ainsi,  si  «  l'histoire  est  le  tableau 
déroulé  dans  le  temps  de  l'organisme  collectif,  l'esclave,  le 
plébéien,  le  serf,  le  prolétaire  sont  le  symbole  du  citoyen  mineur  » 
{Création  de  V  Ordre,  n^  525  ^). 

Résumant  «  le  sommaire  des  révolutions  de  la  propriété 
depuis  l'Empire  romain  jusqu'à  nous  »,  dans  un  condensé  que 
reprendra  Marx  dans  le  Manifeste,  Proudhon  conclut  au  carac- 
tère inéluctable  des  «  crises  »  et  des  révolutions  «  des  sociétés 
basées  sur  la  propriété»  {Deuxième  mémoire,  pp.  73  et  s.),  et 
«  de    tout    organisme    politique    établi    sur    l'exploitation    de 


I.  Comme  Proudhon  l'écrit  encore  dans  la  Création  de  V  Ordre,  le 
paupérisme  demeure  «  dans  les  défauts  d'équilibre  entre  le  produit 
et  le  salaire  du  travailleur...  c'est-à-dire  dans  la  rançon  prélevée 
par  le  capitaliste  oisif...  cette  thèse  à  été  surabondamment  démontrée 
{Qu'esl-ce  que  la  propriété?  1840,  et  Lettre  à  M.  Blanqui,   1841).  » 


ANTICAPITALISME    ET   SOCIÉTÉ    ÉCONOMIQUE  I9I 

l'homme  »  {id.,  p.  66).  Ainsi  en«  écrivant  contre  la  propriété  » 
n'a-t-il  fait  que«  parler  le  langage  de  l'histoire  »  (p.  67).  Sans 
doute,  commente-t-il,  «  dans  un  exposé  aussi  court,  il  ne  m'a 
été  possible  de  m'occuper  que  de  la  partie  économique  de 
la  société  ».  Aussi  est-il  loin  de  prétendre  «  que  le  principe 
de  la  propriété  résume  à  lui  seul  toutes  les  forces  motrices  de 
la  société  »  {id.,  p.  76).  Mais  il  existe  néanmoins  «  une  parfaite 
corrélation  entre  cet  ordre  spécial  et  le  système  entier  de 
l'histoire  »,  car  «  telle  a  été  chez  un  peuple  la  constitution 
de  la  propriété,  telle  fut  aussi  la  famille,  tel  le  mariage,  telle 
la  religion,  telle  l'organisation  militaire  et  administrative,  telle 
la  législation  et  la  procédure  »  (id.).  Car  si  la  propriété  mani- 
feste l'autorité  de  l'homme  sur  l'homme,  l'exploitation  de 
l'homme  sur  l'homme,  — -l'adoration  de  l'homme  par  l'homme 
ou  mysticisme,  le  gouvernement  de  l'homme  par  l'homme  ou 
étatisme,  n'en  sont  que  les  expressions  corrélatives. 

L'histoire  «  prise  de  ce  point  de  vue  n'est  autre  chose  qu'une 
vaste...  psychologie  »  de  la  société.  Aussi,  «  ni  la  politique  ni 
la  législation  ne  peuvent  s'expliquer  complètement  sans  une 
théorie  dogmatique  qui  définissent  les  éléments  et  en  révèlent 
les  lois,  en  un  mot  sans  une  philosophie»  {id.,  pp.  76-77). 
Pour  Proudhon,  deux  écoles  se  partagent  «  le  champ  de  l'his- 
toire »  :  l'école  «  pratique  »  qui  collectionne  les  «  faits  »,  sans 
chercher  les  lois  du  développement  historique  et  qui  fait  du 
«  droit  »  une  expression  de  la  «  volonté  »  particulière  —  l'école 
«  fataliste  »  qui  soutient  que  toutes  les  manifestations  de  l'his- 
toire sont  r  «  expression  de  la  société  »,  sa  «  réalisation  exté- 
rieure ».  Proudhon  croit,  quant  à  lui,  que  la  philosophie  de 
l'histoire  n'existera  que  par  la  constitution  d'une  science  sociale. 
Il  ne  croit  pas  que  cette  philosophie  livrera  définitivement  les 
lois  d'un  mécanisme  historique  «  permettant  d'asseoir  enfin  sur 
des  bases  certaines  cet  édifice  social  toujours  démoli  et  toujours 
recommencé  ».  C'est  pourquoi  il  n'a  garde  de  systématiser  en 
des  lois  fatales  le  déroulement  historique  dont  il  vient  de  souli- 
gner les  étapes.  «  Ne  pouvais-je  pas,  écrit-il  dans  son  Troisième 
mémoire,  confirmer  ce  travail  par  une  vaste  exposition  histo- 
rique dans  laquelle  le  principe  d'exclusion  et  d'accumulation 


192  LA    DEMARCHE    CRITIQUE 

de  la  pi-opriété,  l'appropriation  de  la  force  collective  et  le  vice 
radical  des  échanges  serait  apparu  comme  le  perpétuel  acteur 
des  tyrannies  des  guerres  et  des  révolutions.  »  «  Il  fallait  le 
faire  »,  lui  répondra-t-on  (et  Marx  suivra  cette  incitation  pré- 
cise). «  N'en  doutez  pas,  réplique  Proudhon,  que  pareille 
besogne  eût  exigé  plus  de  patience  que  de  génie,  avec  les  prin- 
cipes d'économie  sociale  dont  je  donnais  l'analyse...  il  n'y  avait 
plus  qu'à  poursuivre  le  sillon...  »  (Troisième  mémoire.) 

S'il  ne  l'a  pas  fait,  c'est  qu'il  entend  éviter  tout  systématisme 
doctrinal.  C'est  qu'il  refuse  de  jouer  «  à  l'homme  inspiré  »,  se 
présentant  «  avec  des  tables  nouvelles  »  et  demandant  la  «  dic- 
tature ».  Les  lois  du  développement  social  sont  la  création  de 
la  société  par  elle-même.  Elle  naît  sans  cesse  du  développe- 
ment des  rapports  sociaux,  et  vouloir  les  figer  en  système  aboutit 
à  les  stériliser.  On  en  arrive  ainsi,  pour  vaincre  la  religion  de 
la  propriété,  au  dogmatisme  réformiste.  Pour  échapper  au 
monopole  capitaliste,  on  tombe  dans  le  monopole  étatique. 
Or,  «  le  grand,  l'unique  problème  à  résoudre,  écrit  Proudhon 
dans  son  Troisième  mémoire,  est  de  savoir  si  l'on  peut  faire  cesser 
le  monopole  et  comment  y  parvenir  ».  Pour  Proudhon,  tel  est 
le  but  d'un  socialisme  scientifique,  «  toutes  les  hypothèses 
socialistes  proposées  jusqu'à  nos  jours  n'ont  pas  d'autre  objet  » 
{id.,  p.   180). 


B. — L'économie    sociale,    affirmation    et  négation  de 
la  propriété-monopole. 

Aussi,  après  avoir  interrogé  l'histoire  et  ses  attaques  répétées 
contre  la  propriété,  Proudhon  invite  «  à  compter  les  restrictions 
que  les  besoins  de  chaque  jour  et  l'intérêt  général  »  apportent 
à  la  propriété  {Deuxième  mémoire,  p.  23).  Il  convie  à  mesurer 
«  les  brèches  déjà  faites  et  à  évaluer  celles  que  la  propriété 
médite  de  faire  ».  Et,  dans  une  étonnante  vue  prospective,  à 
partir  de  la  première  loi  française  de  législation  du  travail  qui 
limitait  la  durée  du  travail  des  enfants,  Proudhon  déduit,  en 
1842,  tout  le  déroulement  des  revendications  des  travailleurs 


ANTICAPITALISME    ET    SOCIETE    ECONOMIQUE  I93 

et  des  restrictions  législatives  apportées  à  la  propriété  capita- 
liste. «  Aujourd'hui,  écrit-il,  on  réglemente  le  travail  des  enfants 
dans  les  manufactures  »,  mais  on  ne  force  pas  «  le  fabricant 
à  augmenter  les  salaires  de  cet  enfant  ni  celui  de  son  père. 
Dans  un  intérêt  d'hygiène,  on  diminue  la  subsistance  du  pauvre, 
demain  il  faudra  l'assurer  par  un  minimum  d'appointements  ». 
Mais  établir  un  minimum  d'appointements,  «  c'est  forcer 
la  main  au  propriétaire,  c'est  contraindre  le  maître  d'accep- 
ter son  ouvrier  comme  associé  ».  Dès  lors,  la  brèche  est  faite, 
l'évolution  est  irréversible,  la  propriété  capitaliste  est  enta- 
mée. Il  s'ensuivra  irrésistiblement,  par  enchaînement,  un  sys- 
tème «  d'assurances  mutuelles  rendues  obligatoires  »,  «  une 
fixation  pour  chaque  matière  d'une  unité  moyenne  de  salaire 
variable  selon  les  lieux  et  selon  les  temps  »,  une  planification 
des  travaux  par  «  une  jurande  nationale  »,  l'établissement 
d'un  impôt  progressif  sur  les  fortunes,  le  développement  de 
«  l'expropriation  pour  cause  d'utilité  publique  »,  la  collec- 
tivisation  de  l'économie,  et  finalement  «  la  transformation 
du  droit  absolu  sous  lequel  nous  vivons  en  droit  professionnel  » 
(id.,  pp.   30  à  33). 

Mais  au  terme  de  cette  évolution  contre  la  propriété  amor- 
cée par  des  lois  d'Etat  et  par  l'Etat,  ne  risque-t-on  pas  de 
retrouver  l'Etat  propriétaire  et  le  monopole  étatique,  c'est- 
à-dire  toujours  et  encore  l'autorité  de  l'homme  sur  l'homme? 
«  Une  fois  rentré  dans  cette  voie...  on  ne  s'arrête  plus.  Peu  à 
peu,  le  gouvernement  se  fait  manufacturier,  commissionnaire, 
débitant  et  lui  seul  a  la  propriété»  {id.,  p.  30).  L'histoire, 
comme  l'observation  présente  de  l'économie,  montre  sans  cesse 
la  société  qui  fait  effort  de  se  dégager  des  aliénations  de  l'au- 
torité, qu'elles  soient  politiques,  économiques  ou  religieuses. 
«  Ce  qui  la  retient  dans  ses  vieux  langes,  c'est  la  force.  »  Pour 
que  la  société  puisse  s'autogérer  et  s'autoadministrer,  il  faut 
«  cesser  de  défendre  le  privilège  et  le  monopole  »,  le  despo- 
tisme propriétaire  et  le  despotisme  étatique.  Or,  «  gouver- 
nants »  démocratiques,  comme  «  privilégiés  »  capitalistes,  socia- 
listes et  propriétaires,  semblent  «  s'entendre  pour  conjurer  le 
destin,  pour  abuser  de  la  puissance  publique,  pour  empêcher 

7 


194  LA    DEMARCHE    CRITIQUE 

l'égalité  d'éclore  »  {Troisième  mémoire,  p.  183).  Ce  n'est  qu'une 
négation  totale  du  monopole  et  du  despotisme  qu'il  soit  éta- 
tique ou  propriétaire  qui  peut  faire  sortir  la  société  de  ses 
crises  historiques  et  conduire  à  une  organisation  de  son  auto- 
nomie. Car  l'Etat  et  la  propriété  s'appuient  contradictoirement 
l'un  sur  l'autre.  A  partir  d'un  même  mysticisme  dogmatisant, 
d'une   même  souveraineté   de   l'homme   sur   l'homme,   ils  se 
déduisent  contradictoirement  l'un  de  l'autre.  Comme  tout  éta- 
tisme  est  une  monopolisation  de  la  puissance  sociale,  «  toute 
propriété  foncière,  mobilière  ou  monétaire  est  un  monopole  » 
d'un  capital  social  {id.,  p.  180).  Le  monopole  capitaliste  découle 
d'une  fiction  juridique,  d'un  mysticisme  de  l'autorité  appuyée 
sur  la  force  et  la  fraude.  «  Le  monopole,  écrit  très  nettement 
Proudhon  dans  ses  Contradictions  économiques,  s'est  imaginé...  le 
monopole  confondant  la  notion  de  capital  et  de  fonds  d'exploi- 
tation, a  posé  en  principe  que  le  capital  avait  une  activité 
propre»  (Éd.  Garnier,  t.  I,  ch.  VI,  p.  263).  Dès  lors,  «  dans 
toute  compagnie  capitaliste,  si  la  condition  sine  qua  non  est 
le  capital...  l'objet  est  le  monopole»  {id.,  p.  264),  Du  mono- 
pole et  par  le  monopole  naît  «  la  propriété  impersonnelle,  la 
pire  des  propriétés  »,  celle  «  des  grandes  compagnies  anonymes» 
{Contradictions  économiques.  Ed.  Garnier,  t.  2,  ch.  XI,  p.  217). 
«  La  propriété-corporation  »  est  la  plus  insociable.  La  logique 
de  sa  concentration  conduit  à  la  propriété  unique,  c'est-à-dire 
au  monopole  absolu,  à  l'Etat  propriétaire.  Ce  n'est  point  en 
devenant  publique  que  la  propriété  peut  devenir  sociale.  L'  «  as- 
sociation »  autogestionnaire  n'est  pas  la  «  communauté  unique  » 
de  propriété  identifiée  à  l'Etat.  La  propriété  ne  peut  changer 
par  un  changement  de  détenteur,  «  mais  par  une  transforma- 
tion de  son  principe  ».  Attribue-t-on  «  ce  droit  d'apanage,  ce 
démembrement  de  l'autorité  souveraine  »  à  une  communauté 
souveraine  représentée  par  l'Etat  souverain,  vous  retombez  à 
l'instant  dans  le  monopole,  en  en  doublant  la  puissance.  «  Vous 
remplacez    le    despotisme    propriétaire    par   l'absolutisme   de 
l'État.  »  (Id.,  t.  2,  ch.  XI,  p.  225.)  Pour  empêcher  «  l'arbi- 
traire commercial,  on  se  jette  dans  l'arbitraire  administratif. 
Pour  créer  l'égalité,  on  détruit  la  liberté,  ce  qui  est  la  négation 


ANTICAPITALISME    ET   SOCIETE    ECONOMIQUE  I95 

de  l'autorité  même  »  {id.,  ch.  V).  C'est  pourquoi  le  socialisme, 
faute  d'une  critiqvie  scientifique  de  l'autorité  sous  toutes  ses 
formes,  et  d'une  intelligence  de  la  société  reconnue  comme 
une  pluralité  d'autonomies,  a  vu  «  toutes  ces  réformes  aboutir 
tantôt  à  la  corporation  hiérarchique,  tantôt  au  monopole 
d'Etat  ou  au  despotisme  de  la  communauté»  (idem). 


Chapitre  III 


ANTI-ÉTATISME   ET   SOCIÉTÉ   POLITIQUE 


Pour  un  socialisme  scientifique,  basé  sur  une  étude  socio- 
logique des  lois  du  travail  social  et  de  la  société  pluraliste,  «  il 
reste  aujourd'hui  à  nier  simultanément  deux  choses  identiques  : 
l'exploitation  du  capital  et  l'oppression  de  l'État»  {Voix  du 
Peuple,  8  janvier  1850,  Mélanges  III,  p.  62),  la  prépondérance 
d'un  appareil  propriétaire  et  l'omnipotence  d'un  appareil  gou- 
vernemental. Le  capital  propriétaire  subordonnant  le  travail 
dont  il  tire  toute  existence  et  le  gouvernementalisme  étatique 
dominant  la  société  dont  il  tire  toute-puissance  sont  identiques 
dans  leur  mécanisme  d'exploitation,  L'  «  aubaine  »  et  la  plus- 
value  capitaliste,  la  prérogative  gouvernementale  et  la  plus- 
value  étatique  sont  similaires  dans  leurs  procédés,  leur  champ 
d'application  et  leurs  abus.  D'un  côté,  il  y  a  abus  de  droit  : 
droit  d'abuser;  de  l'autre,  abus  de  pouvoir  :  arbitraire.  Ainsi, 
dans  ses  excès,  «  ce  qu'on  nomme  en  politique  autorité  est 
analogue,  équivalent  à  ce  qu'on  appelle  en  économie  politique  : 
propriété;  ces  deux  idées  sont  adéquates  l'une  et  l'autre  et 
identiques»  {Mélanges  III,  p.  53).  Leur  analyse  historique  et 
économique  démontre  leur  conjonction  et  leur  implication  anti- 
nomique. 

Comme  on  découvre  dans  la  propriété,  dans  un  fonds  théo- 
cratique,  monarchique,  féodal  et  familial,  «  un  démembre- 
ment de  l'État  »  —  se  présentant  simultanément  sous  l'aspect 
d'un  droit  divin,  d'un  droit  de  souveraineté,  d'un  apanage  et 
d'une  institution  domestique  —  de  même  on  trouve  dans  l'État, 


ANTI-ETATISME   ET   SOCIETE   POLITIQUE  I97 

dans  un  contexte  identique,  une  «  souveraineté  »  propriétaire 
avec  ses  archétypes  et  «  domaines  »  divin,  monarchique,  féodal 
et  famihal.  L' Etat-dominateur  et  la  propriété  subordinatrice 
sont  issus  d'un  même  héritage,  d'une  même  mystique  de  l'au- 
torité. C'est  pourquoi,  on  ne  saurait  nier  et  renier  le  capita- 
lisme propriétaire  et  sa  prépondérance  sans  nier  et  renier  le 
gouvernementalisme  étatique  et  son  omnipotence.  Dans  une 
même  affirmation  de  la  société  pluraliste  et  une  même  néga- 
tion d'un  totalitarisme  absolutiste,  il  faut  créer  de  toutes  pièces 
l'économie  sociale  «  l'organisation  de  la  société  travailleuse  » 
subalternisant  capital  et  pouvoir  «  et  nier  à  la  fois  l'autorité 
civile  et  la  prélibation  propriétaire  »  {Conf.  d'un  rév..  Éd.  Gar- 
nier,  ch.  XXI,  p.  375). 

Le  socialisme,  par  cela  même  qu'il  est  une  protestation 
sociale  en  même  temps  qu'une  science  sociale  «  est  une  pro- 
testation contre  le  capital  »  et  une  «  protestation  contre  le  pou- 
voir »;  le  capital  «  abusif»  a  pour  analogue,  dans  l'ordre  poli- 
tique, le  gouvernement  «  arbitraire»  [id.,  ch.  XVIII,  p.  271). 

La  démocratie  est  «  l'abolition  de  tous  les  pouvoirs  »  déta- 
chés de  la  société  pour  asservir  la  société.  «  L'exploitation  de 
l'homme  par  l'homme  c'est  le  vol,  le  gouvernement  de  l'homme 
par  l'homme,  c'est  la  servitude»  {id.,  ch.  II,  p.  34). 

Par  la  fraude  et  par  la  force  c'est  toujours  l'autorité  de 
l'homme  sur  l'homme,  l'asservissement  de  l'homme  par 
l'homme.  Comme  le  capitalisme  propriétaire  est  apparu  simul- 
tanément, dans  ses  conséquences  sociales,  comme  un  vol  et 
un  droit  d'aubaine,  et  dans  son  fondement  social  comme  un 
despotisme  et  un  monopole,  de  même  le  gouvernementalisme 
étatique  va-t-il  se  découvrir  comme  usurpation  et  exploitation, 
absolutisme  et  oppression.  «  Autorité,  gouvernement,  pouvoir, 
ces  moyens  désignent  la  même  chose,  le  moyen  d'opprimer 
et  d'exploiter  ses  semblables  »  {id.,  ch.  I,  p.  32). 

Dans  son  fondement  social,  l'état  gouvernementaliste  est  politi- 
quement un  despote.  Niant  sociologiquement  V autonomie  de  la  société 
et  sa  possibilité  d' auto-administration,  il  s'attribue  juridiquement,  par 
la  fiction  d'un  gouvernement  considéré  comme  la  représentation  extérieure 
et  supérieure  de  la  puissance  sociale,  le  monopole  des  pouvoirs  sociaux. 


igS  LA   DÉMARCHE    CRITIQUE 

S'organisant  comme  une  centralisation  hiérarchique  des  pouvoirs  publics, 
il  apparaît  ainsi  pratiquement  comme  «  un  instrument  de  domina- 
tion »,  une  force  coercitive  qui,  —  sous  le  couvert  cfune  instauration 
monarchique,  d'une  constitution  aristocratique,  ou  d'un  mandat  démo- 
cratique d'un  peuple  souverain  — •  est  utilisé  par  «  wie  gente  officielle  » 
contre  la  société  réelle. 

Dans  ses  conséquences  sociales,  l' Etat-despote  est  politiquement 
un  usurpateur.  Niant  sociologiquement  la  réalité  des  forces  collectives 
de  la  société  pluraliste,  il  aliène,  par  la  fiction  juridique  de  V autorité 
publique  considérée  comme  un  droit  inhérent  au  gouvernement,  extérieur 
et  supérieur  à  la  société,  la  puissance  sociale  sortie  du  peuple.  Se  mani- 
festant administrativement  comme  un  arbitre  unique,  un  défenseur  total 
et  un  supérieur  hiérarchique  omnipotent,  il  apparaît  ainsi  pratiquement 
comme  un  instrument  d'exploitation,  une  propriété  de  pouvoir  qui, 
sous  V apparence  d'un  mandat  héréditaire,  historique  ou  populaire,  est 
utilisé  par  «  un  haut  personnel  gouvernemental  »  aux  dépens  des  forces 
sociales  de  la  société  travailleuse. 


§  I.  NÉGATION    DE    l' ÉtAT-USURPATEUR. 

Le  gouvernementalisme  étatique  apparaît  d'abord,  dans  ses 
conséquences  sociales  comme  un  instrument  d'exploitation  de 
la  société  travailleuse,  et  comme  une  propriété  exclusive  des 
pouvoirs  publics,  un  droit  d'aubaine  sur  la  même  société  tra- 
vailleuse. «  Ce  que  le  socialisme  nomme  exploitation  de  l'homme 
par  l'homme,  à  savoir  la  rente  du  propriétaire,  le  tribut  de 
l'État,  l'agio  de  l'industriel  et  commerçant,  toutes  ces  formes 
de  prélibation  de  l'autorité  sur  le  travailleur  sont  un  corrélatif 
du  gouvernement»  {Rév.  sociale,  ch.  III).  Entre  le  gouverne- 
mentalisme qui  fait  de  l'appareil  étatique  un  organisme  supé- 
rieur dominant  le  peuple,  et  l'autorité  qui  est  l'arbitiaire  d'un 
homme  sur  un  autre  homme,  il  y  a  lieu  de  cause  à  effet  «  l'au- 
torité est  le  gouvernement  dans  son  principe,  le  gouvernement 
est  l'autorité  en  exercice  »  (Idée  gén.  de  la  Rév.). 


ANTI-ÉTATISME   ET   SOCIÉTÉ    POLITIQUE  I99 

A.  —  L 'État-usurpateur  et  la  plus-value  étatique. 

Ce  que  Proudhon  critique  et  nie  dans  la  propriété  capita- 
liste, c'est  l'aliénation  de  la  force  collective  et  la  plus-value 
capitaliste.  Ce  que  Proudhon  critique  et  nie  dans  l'État  usur- 
pateur c'est  l'aliénation  de  la  puissance  sociale  et  la  plus-value 
étatique. 

C'est  pourquoi  il  nie  aussi  bien  l' État-maître  dans  sa  formu- 
lation «  monarchique»,  que  l' État-serviteur  dans  sa  formula- 
tion par  «  la  démocratie  gouvernementale  ».  «  Qui  dit  État- 
maître,  dit  État-serviteur».  L' État-serviteur  des  démocrates 
consiste  à  «  changer  le  personnel  du  gouvernement  »  et  à 
prendre  «  le  pouvoir  des  mains  de  ses  maîtres,  sans  rien  chan- 
ger »  de  ses  structures.  Aussi  est-il,  pour  Proudhon,  une  contra- 
diction. 

Qui  dit  État-maître,  dit  «  usurpation  de  la  puissance 
publique  »,  qui  dit  État-serviteur,  dit  délégation  «  irrévocable  » 
de  la  puissance  publique,  c'est  toujours  une  aliénation  de  cette 
puissance  «  collective  »,  toujours  une  autorité  extrême,  arbi- 
traire à  la  place  de  l'autorité  immanente,  inaliénable  et«  intrans- 
férable »  des  citoyens  libres  et  des  groupes  sociaux  autonomes 
qui  constituent  indissolublement  la  société  pluraliste  réelle 
{Mélanges  III,  pp.  21  et  s.). 

L'autorité  publique  c'est,  en  effet,  la  puissance  sociale 
constituée  par  le  faisceau  des  forces  individuelles  et  collectives, 
par  les  autonomies  associées  des  personnes  individuelles  et 
collectives  de  la  société  travailleuse.  Elle  est  inséparable  des 
cellules  et  du  corps  social  qui  l'ont  fait  naître.  Aussi  ne  saurait- 
elle  en  être  séparée  autrement  que  par  une  usurpation  légale, 
un  droit  d'imperium  analogue  au  vol  légal  et  au  droit  d'aubaine 
de  la  propriété.  La  fiction  du  mandat  général  n'est  que  le 
camouflage  démocratique  de  la  force  brute,  d'une  force  coerci- 
tive,  d'un  imperium.  Ce  mandat  n'est  autre,  en  fait,  qu'une 
mise  en  tutelle  définitive,  un  droit  d'user  et  d'abuser  de  la 
puissance  sociale. 

«  Le  mandat  général,   c'est  la  hiérarchie,   la  royauté,   le 


200  LA   DEMARCHE    CRITIQUE 

despotisme...  l'État  soi-disant  mandataire  ou  serviteur  n'existe 
pas  plutôt  qu'il  se  crée  un  intérêt  à  part,  une  raison  d' Etat  », 
une  notion  de  salut  public,  le  plus  souvent  «  contraire  aiix 
intérêts  du  peuple  ».  Un  intérêt  public  se  crée  donc,  distinct 
de  l'intérêt  populaire,  et  cela  au  nom  même  de  la  «  souve- 
raineté populaire  »  qui  le  mandate.  «  Dans  cet  intérêt,  il  fait 
des  fonctionnaires  publics,  qui  sont  par  nature  des  fonction- 
naires de  la  société  travailleuse  »,  «  ses  propres  créatures  ».  Il 
s'ensuit  la  création  d'une  caste  bureaucratique  «  d'où  résulte 
le  despotisme,  la  corruption  ».  Alors  apparaît  dans  les  gou- 
vernements les  plus  populaires,  l'aliénateur  type  de  la  puis- 
sance sociale  :  «  la  gente  officielle  »,  qui  exploite  la  société 
réelle  (id.). 

C'est  cet  «  Etat  officiel  »,  appartenant  en  fait  à  une  minorité 
maître  de  l'appareil  étatique  qui,  pour  augmenter  ses  servi- 
teurs, «  pour  accroître  sa  puissance  extra-populaire  »,  tend  à 
multiplier  indéfiniment  ses  employés  {id.,  p.  77).  Le  socialisme 
gouvernementaliste  prétend  employer  le  gouvernementalisme 
contre  le  capitalisme.  «  Conservant  le  pouvoir  comme  il 
l'avait  pris  »  {Cojif.  d'un  rév.,  ch.  XV),  il  veut  faire  cesser 
l'aliénation  capitaliste  par  l'aliénation  étatique,  attaquant 
l'abus  par  l'abus,  et  l'absolutisme  par  l'absolutisme.  Faute 
d'avoir  saisi  la  connexion  intime  du  gouvernementalisme  et 
du  capitalisme,  les  démocrates  socialistes  les  plus  convaincus 
risquent  d'amener  les  peuples  émancipés  du  capital  dans 
l'impasse  de  l'étatisme.  Or,  entre  la  propriété-vol,  le  capita- 
lisme exploiteur  et  l'État  usurpateur,  le  gouvernementalisme 
exploitant,  il  n'y  a  pas  une  différence  de  nature,  mais  de 
puissance. 

Avec  ce  dernier,  l'exploitation  pourra  être  d'autant  plus 
puissante  que  la  concentration  des  pouvoirs  sera  plus  totale. 
«  Voulez-vous,  démocrates,  généraliser  à  tout  jamais  le  vol 
et  l'exploitation  parmi  vous?  Conservez  ce  régime  d'état, 
maintenez  cette  aliénation  de  la  puissance  publique  au  profit 
de  quelques  ambitions»  (Mélanges,  III,  p.  77;  La  Voix  du 
Peuple,  II  janvier  1850).  Proudhon,  en  approfondissant  sa 
critique   de   l' État-usurpateur,   va   mettre   en   relief  chez   les 


ANTI-ETATISME   ET   SOCIETE   POLITIQUE  201 

socialistes  gouvernementaux  et  chez  les  démocrates  un  goût 
du  pouvoir  politique  et  de  la  propriété  du  pouvoir  qui,  pour 
être  plus  subtil  et  moins  apparent,  est  similaire  au  goût  du 
pouvoir  économique  et  de  la  propriété  chez  les  capitalistes. 
Pouvoir  par  l'argent,  pouvoir  par  l'Etat,  c'est  toujours, 
pour  Proudhon,  la  même  autorité  de  l'homme  sur  l'homme, 
le  même  fondement  philosophique,  la  même  tentation  antiso- 
ciologique d'un  idéalisme  mystique  absolutisant  à  son  profit 
un  élément  fonctionnel  de  la  pluralité  sociale.  Aussi  pour 
Proudhon,  «  l'idée  centrale  de  cette  révolution  »,  son  slogan 
désaliénateur  est  bien  :  «  plus  d'autorité,  ni  dans  l'état,  ni 
dans  l'argent  ». 

B.  —  La  gente  gouvernementale  et  l'appropriation  des 
pouvoirs. 

Ainsi  l'homme  du  pouvoir  dispute-t-il,  sous  le  couvert  de  la 
démocratie  gouvernementale,  son  autorité  à  l'homme  du 
capital  et  la  propriété  du  pouvoir  s'oppose  à  la  propriété  du 
capital.  Le  capitalisme  procure  le  pouvoir,  le  gouvernementalisme 
est  le  pouvoir.  Quelle  que  soit  l'opposition  existant  entre 
l'intérêt  économique  et  l'ambition  politique,  dans  les  deux  cas 
il  s'agit  du  même  arbitraire. 

Ainsi  «  de  même  que  sur  le  terrain  de  l'économie,  nous 
avons  rencontré  la  résistance  des  intérêts,  de  même  sur  le 
terrain  de  la  politique,  nous  rencontrons  la  résistance  des 
ambitions.  Des  hommes  qui  ne  tiennent  pas  au  capital,  ni 
par  les  abstractions  de  l'âme  ni  par  les  convoitises  du  cœur, 
tiennent  au  pouvoir,  soit  par  les  illusions  de  leur  philosophie, 
soit  par  les  antécédents  de  leur  vie  publique  »  {Voix  du  Peuple, 
25  novembre  1849,  p.  3,  Mélanges  III).  Ces  hommes  tiennent 
plus  exactement  à  «  la  propriété  des  pouvoirs  »,  car  le  pouvoir 
est  une  véritable  propriété,  un  droit  d'user  et  d'abuser,  d'exploi- 
ter un  homme  par  la  force.  L' État-usurpateur,  aliénateur  de 
la  puissance  sociale  est,  par  son  organisation  et  par  son  origine, 
un  héritier  de  la  propriété  royale  et  féodale.  «  Ici  comme  par- 
tout, écrit  Proudhon,  les  mots  sont  la  clé  de  l'histoire  »  et  ils 


202  LA   DEMARCHE   CRITIQUE 

donnent  l'explication  de  la  construction  artificielle  du  pouvoir. 
«  Considéré  comme  apanage  du  prince...  le  pouvoir  social  a 
été  dit  État  »,  la  Révolution  de  89  et  les  Jacobins  gouverne- 
mentalistes  «  transposant  du  prince  au  pays  la  propriété  du 
pouvoir»  a  conservé  non  seulement  ce  mot  {Justice,  l'Etat, 
p.  270)  mais,  ne  réintégrant  que  fictivement  le  peuple  dans 
«  la  propriété  de  ces  forces  collectives  »,  ils  ont  transféré  en 
fait,  «  à  un  haut  personnel  gouvernemental  »,  le  domaine 
réel  du  pouvoir,   c'est-à-dire  l'autorité  publique. 

«  Ce  principe  d'autorité  a  fait  jusqu'ici  le  véritable  apanage 
non  de  l'État,  mais  d'un  personnel  gouvernemental.  »  [Justice y 
l'État.)  Et  «  en  tant  que  le  personnel  gouvernemental  est 
censé  régir  la  nation  et  présider  à  ses  destinées,  on  donne  à 
ce  personnel  le  nom  de  gouvernement,  expression  aussi  pauvre 
qu'ambitieuse  »  (id.).  Ainsi,  par  la  fiction  de  l'autorité  publique 
par  un  abus  de  pouvoir  réel,  «  les  agents  supérieurs  de  l'état  » 
{Rév.  sociale,  ch.  X,  p.  289),  «une  élite  de  fonctionnaires» 
{Mélanges  III,  p.  74)  s'arrogent  la  propriété  du  pouvoir,  aliènent, 
usurpent  la  puissance  sociale,  les  forces  collectives  du  peuple,  et 
disposent  «  de  la  force  coercitive  ».  Dès  lors,  «  l'autorité,  prin- 
cipe subjectif,  est  la  faculté  que  s'arroge  un  individu  ou  une 
caste  de  disposer  à  son  gré  de  la  puissance  publique,  c'est- 
à-dire  de  l'État  même  et  jusqu'à  un  certain  point  des  fortunes 
et  des  propriétés,  le  tout  en  vertu  d'un  droit  prétendu  divin 
ou  d'un  droit  de  conquête  ou  même  d'une  délégation  du 
peuple  »    {Justice,  V  État) . 

L' État  «  démocratique  »  du  gouvernementalisme  socialiste 
est  en  cela  identique  à  l' État  «  monarchique  »  du  capitalisme 
propriétaire.  Pour  eux,  le  gouvernement  étatique  étant  un 
organe  supérieur  et  extérieur  à  la  société,  «  le  pouvoir,  comume 
sous  les  rois,  se  subordonne  le  pays,  la  nation  n'est  qu'une 
partie  de  l'État...  le  contenant  est  compris  dans  le  contenu». 

Ce  système  contradictoire,  prétend  libérer  le  peuple  d'un 
pouvoir  propriétaire,  par  un  pouvoir  étatique  issu  de  lui, 
mais  retourné  contre  lui.  Dans  ce  régime,  «  la  faculté  politique 
s'absorbant  de  plus  en  plus  les  agents  supérieurs  de  l'autorité, 
les  citoyens  perdent  une  à  une  toutes  leurs  libertés  »  et,  à  la 


ANTI-ETATISME    ET    SOCIETE    POLITIQUE  203 

fin  du  processus,  celle  qu'on  «  prétendait  être  libérée  »,  la 
société,  a  disparu.  C'est  un  domaine  avec  «  ses  régisseurs, 
ses  employés,  ses  fermiers»  {Rév.  sociale,  ch.  X,  p.  289). 

G.  —  L'État-usurpateur,  instrument  d'exploitation. 

Ainsi  le  socialisme  étatique,  le  collectivisme  autoritaire, 
est-il  miné  par  une  contradiction  profonde.  «  Vous  demandez 
au  gouvernement  d'abolir  l'exploitation  de  l'homme  par 
l'homme.  Vous  ne  vous  doutez  pas  que  l'État  est  une  nouvelle 
forme  d'exploitation  »  et  le  gouvernementalisme  «  une  concen- 
tration des  pouvoirs  qui  tue  »  {Mélanges  III,  p.  78)  une  «  pro- 
priété de  pouvoir  ».  Cette  propriété,  comme  la  propriété 
capitaliste,  est  un  droit  exclusif.  «  L'action  collective  doit 
devenir  l'attribut  exclusif  d'une  élite  de  fonctionnaires  nommés 
par  le  peuple  »  et  les  citoyens  deviennent  en  fait  «  des  fonc- 
tionnaires subalternes...  des  sujets  obéissants  et  passifs,  des 
instruments»  {Voix  du  peuple,  11  janvier  1850,  Mélanges  III, 
P-  70). 

Comme  la  propriété  capitaliste,  la  propriété  des  pouvoirs 
n'est  pas  seulement  un  droit  exclusif,  un  droit  d'exclusion,  mais 
un  droit  d'usurpation,  une  aubaine,  une  aliénation  légale. 
L'État  ainsi  conçu,  «c'est  l'aliénation  légale»  de  l'initiative 
du  peuple,  la  confiscation  de  ces  forces  collectives.  Ainsi 
«  tous  les  partis  qui  affectionnent  le  pouvoir  »,  en  tant  que 
pouvoir,  qu'ils  soient  impérialistes  ou  démocratiques,  ne  sont 
«  que  des  variétés  d'absolutisme  ».  Au  lieu  d'apprendre  au 
peuple  à  s'autogérer,  à  s'autoadministrer,  «  à  s'organiser  par 
lui-même,  ils  lui  demandent  le  pouvoir  »  et  usurpent  la  puis- 
sance sociale  {Conf.  d'un  rév.,  ch.  I,  p.  34).  Car  «  tout  pouvoir 
sorti  du  peuple  »  et  délégué  à  un  gouvernement  dictatorial 
exercé  au  nom  du  peuple,  «  s'affranchit  finalement  de  la 
dépendance  du  peuple...  On  dit  que  le  peuple  arrêtera  les 
envahissements  du  pouvoir.  Voilà  l'éternelle  mystification 
dont  on  abuse  le  prolétaire,  le  peuple  toujours  exploité  » 
{Contradictions  économiques,  t.  I,  ch.  VII,  p.  235).  Ainsi  l'État- 
serviteur  se  révèle  en  fait  comme  un  instrument  d'exploitation, 


204  LA    DEMARCHE    CRITIQUE 

car  il  est  de  la  nature  du  govivernementalisme  «  de  s'occuper 
du  travail  pour  enchaîner  le  travail  »  {id.,  t.  I,  p.  336). 

Le  capitalisme  enchaîne  le  travailleur  par  l'aliénation  de 
la  force  collective.  Le  gouvernementalisme  enchaîne  la  société 
travailleuse  par  l'aliénation  de  la  puissance  sociale.  Ces  deux 
forces  aliénées,  force  collective  économique,  puissance  sociale 
politique,  sont  en  fait  les  deux  manifestations  corrélatives 
résultant  de  l'union  de  la  convergence  des  efforts  de  groupes  et 
d'hommes.  Cette  double  aliénation  constitue  une  même  négation 
de  Vautonomie  de  la  société  travailleuse. 

Proudhon,  quoique  toujours  d'une  façon  touffue  et  non 
thématisée,  met  parfaitement  en  relief,  dans  ses  diverses 
œuvres,  l'identité  qui  existe  entre  le  mécanisme  de  la  «  préli- 
bation capitaliste  »  et  de  l'aliénation  économique,  exercée 
grâce  à  la  fiction  de  la  productivité  d'un  capital  indépendant 
du  travail,  et  de  la  «  prélibation  étatique  »,  exercée  grâce  à 
la  fiction  d'une  autorité  publique  distincte  de  la  société. 

Basé  sur  «  la  centralisation  unique  et  hiérarchique  des  forces 
publiques  »  {Mélanges  III,  p.  76),  l'Etat  apparaît  comme  «  un 
organisme  de  convention  »,  un  instrument  d'exploitation. 
Établi  «  en  dehors  et  au-dessus  du  peuple  »,  et  alors  «  essentiel- 
lement parasite  »,  il  constitue  une  société  officielle  distincte 
de  la  société  réelle.  «  Constitution  artificielle  de  la  puissance 
publique»  {Justice,  l'État),  il  institue  «  un  pouvoir  factice» 
à  la  place  du  pouvoir  réel  de  la  société  de  travail  (id.).  Il 
«  confisque  »  {Le  Peuple,  4  novembre  1 848)  la  puissance  sociale, 
attribut  et  manifestation  autonome  de  chacun  des  groupes 
et  facteurs  sociaux,  au  profit  d'une  minorité  de  fonctionnaires. 

Grâce  au  mythe  d'une  «  autorité  publique  »  qui  n'est,  en 
fait,  que  de  la  force  organisée  en  contrainte,  il  procède  à 
r  «  appropriation  »  de  la  force  publique  issue  de  la  société 
pluraliste,  appropriation  sans  laquelle  il  n'est  rien  qu'une 
force  stérile. 

Car  l'Etat,  par  lui-même,  en  tant  qu'appareil,  est  impro- 
ductif. Il  n'est  que  l'instrument  créé  par  la  société  travailleuse 
et  animé  par  la  puissance  sociale.  Or,  cet  instrument  créé 
par  la  société  travailleuse  est  employé  par  l' État-usurpateur 


ANTI-ETATISME    ET    SOCIETE    POLITIQUE  205 

contre  la  société  de  travail  dont  il  est  issu.  «  Le  pouvoir,  instru- 
ment de  la  puissance  collective  »  créé  par  la  société,  s'il  se 
constitue  en  appareil  placé  «  en  dehors  et  au-dessus  de  la 
société  »  se  trouve  «  fatalement  enchaîné  contre  le  prolétariat  » 
{Contradictions  économiques,  p.   339). 

C'est  cet  État-force,  c'est  cette  force  d'exploitation  que 
Proudhon  nie  radicalement.  C'est  cet  État,  dont  le  socialisme 
gouvernemental  veut  s'emparer  pour  libérer  le  peuple  du 
capital,  que  Proudhon  repousse  intégralement  et  dissout  dans 
sa  critique  corrosive.  Construction  disparate,  fusion  d'éléments 
théocratiques,  féodaux  et  monarchiques,  animé  à  la  fois  d'un 
fatalisme  antique  et  d'un  providentialisme  chrétien,  l'État 
hiérarchique  et  concentrateur  «  est  le  Dieu  que  le  socialisme  » 
gouvernemental  «  adore  »  paradoxalement.  C'est  cet  État 
exploiteur  qu'exalte,  après  le  dogmatisme  jacobin  et  le  sec- 
tarisme montagnard,  après  l'unitarisme  et  le  centralisme  napo- 
léonien, le  gouvernementalisme  démocrate,  radical  et  socialiste; 
c'est  cette  «  dernière  forteresse  du  monopole  »  {Mélanges  III, 
p.  3)  dont  Proudhon  demande  le  démantèlement. 

Car  on  ne  change  pas  l'aspect  d'une  forteresse  en  changeant 
la  garnison,  l'organisation  hiérarchique  et  centralisatrice  de 
l' État-exploiteur,  en  changeant  de  personnel  gouvernemental. 
En  fait,  chez  les  démocrates  gouvernementalistes,  le  goût 
du  pouvoir  politique  est  aussi  fort  que  chez  les  autocrates, 
aussi  fort  que  le  goût  du  pouvoir  économique  chez  les  capi- 
talistes. «  Toujours  l'esclave  a  singé  l'autocrate  »,  écrit  par 
ailleurs  Proudhon,  et,  comme  il  le  souligne  avant  Alain,  dans 
ses  Confessions  d'un  révolutionnaire  :  «  Le  pouvoir  rend  stupide 
les  gens  d'esprit.  »  De  plus,  la  «  mythique  »  du  pouvoir  est 
aussi  forte  chez  le  peuple  qu'est  violente  chez  les  tyrans  la 
religion  de  la  force.  C'est  pourquoi  toute  «  transformation  » 
réelle  du  pouvoir  de  l'homme  sur  l'homme  «  ne  peut  s'opérer 
que  par  la  négation  préalable  de  ces  deux  grands  principes 
d'autorité,  le  capital  et  l'État  »  {id.,  p.  60). 

La  transformation  utilitaire  de  l'État  par  l'État  est  «  une 
utopie  ».  Dans  tous  les  cas,  c'est  «  à  la  liberté  sociale  »  du 
peuple  et  non  au  pouvoir  qui  la  confisque  «  qu'il  appartient 


206  LA    DÉMARCHE    CRITIQUE 

de  réorganiser  le  pouvoir,  ce  qui  veut  dire  aujourd'hui  une 
exclusion  complète  du  pouvoir  »  {id.,  p.  23)  en  tant  que 
«  monopole  »  constitué  au-dessus  et  en  dehors  du  peuple. 
«  Pour  faire  cesser  cet  immense  parasitisme  »,  cette  aliénation 
de  la  puissance  collective  qui  maintient  le  peuple  en  enfance 
et  en  tutelle,  en  l'empêchant  de  s'organiser  et  de  se  gouverner 
lui-même,  il  faut  procéder  à  la  «  distribution  du  pouvoir  », 
ou,  plutôt  à  la  redistribution  du  pouvoir  entre  les  divers 
groupes  fonctionnels  et  locaux  dont  l'association  spontanée 
des  forces  constitue  la  puissance  collective,  la  puissance  sociale, 
fondement  sociologique  d'un  pouvoir  naturel. 

«  La  démocratie  (politique)  ne  peut  se  réaliser  autrement 
que  par  la  distribution  de  l'autorité  »  {Conf.  d'un  rév.,  ch.  XI, 
p.  154),  par  la  réintégration  du  peuple  dans  la  propriété  de 
ses  forces  publiques  —  tout  comme  la  démocratie  économique 
ne  peut  se  réaliser  autrement  que  par  la  réintégration  dans  la 
propriété  de  ses  forces  productives. 

En  fait,  sociologiquement,  force  publique  ou  puissance 
sociale,  force  productive  ou  force  collective,  sont  des  mani- 
festations corrélatives  d'une  même  force  sociale  issue  d'un 
même  phénomène  collectif.  «  Dans  l'ordre  naturel  (c'est-à-dire 
sociologique),  le  pouvoir  naît  de  la  société,  il  en  est  la  résultante. 
Mais  d'après  la  conception  empirique,  suggérée  par  l'aliénation 
du  pouvoir,  c'est  la  société  qui  naît  de  lui.  »  Par  cette  fiction 
régalienne  du  pouvoir  qui  autorise  l'exploitation  de  la  puis- 
sance sociale,  en  apparence  «  la  société  naît  du  pouvoir,  qui 
en  est  le  générateur,  le  créateur,  l'acteur.  Il  est  supérieur  à 
elle  »  {Justice,  V  État) .  Ainsi,  la  société  créée  par  le  travail 
social  paraît  résulter  de  l'État  alors  que  celui-ci  est,  en  fait, 
son  produit,  son  émanation.  L' État-usurpateur  se  conduit 
en  quelque  sorte  comme  un  gérant  infidèle. 

Cette  «  constitution  artificielle  du  pouvoir  »  résulte  fonda- 
mentalement «  du  retard  dans  la  connaissance  de  l'être  col- 
lectif» {Justice,  l'État).  La  méconnaissance  de  l'origine  socio- 
logique du  pouvoir  a  permis  et  justifié  grâce  à  la  mythologie 
de  l'autorité  publique,  les  successions  historiques  des  usurpations 
de  la  puissance  sociale.  Dès  lors,  «  les  forces  collectives  appro- 


ANTI-ETATISME    ET    SOCIETE    POLITIQUE  207 

priées»  et  par  l'Etat,  et  par  la  propriété,  il  était  fatal  que, 
par  cette  dovible  et  analogue  aliénation,  «  l'antagonisme  s'éta- 
blisse entre  le  pouvoir  et  la  société»  [Justice,  l'État). 

Lorsqu'on  analyse  la  structure  de  l'autorité  publique,  on 
y  découvre  d'abord  «  un  instrument  de  force  »,  un  gouverne- 
ment arbitraire  qui  permet  l'aliénation  de  la  puissance  sociale 
(mais  qui  n'est  qu'un  instrument  d'exploitation,  socialement 
improductif).  Puis  on  y  décèle  ensuite  une  puissance  sociale, 
un  pouvoir  réel  qui  est  la  force  positive  qui  anime  politique- 
ment toute  la  société.  «  Qu'est-ce  qui  fait  la  réalité  du  pouvoir 
social  ?  La  force  collective  »  [Justice,  L'État,  Éd.  Rivière,  pp.  257 
et  s.)  c'est-à-dire  la  force  sociale,  attribut  de  la  société  saisie 
comme  être  collectif  et  constituée  elle-même  d'une  pluralité 
de  personnes  et  de  groupes.  «  Comment  la  force  collective... 
phénomène  industriel,  devient-elle  puissance  collective  ?  » 

L'organisme  économique,  né  du  travail  social  et  de  la  plura- 
lité des  travailleurs  et  des  collectivités  travailleuses,  engendre, 
par  la  conjonction  et  la  convergence  des  efforts  des  acteurs 
sociaux,  individus  et  groupes,  une  force  productive  supérieure 
à  la  totalité  des  forces  isolées.  Cette  force  productive  crée  un 
surplus  collectif.  De  même,  l'organisme  politique  résulte  de  la 
réunion  de  plusieurs  groupes,  «  différents  de  nature  et  d'objets  », 
formés  chacun  pour  l'exercice  d'une  fonction  spéciale,  mais 
«  associés  dans  un  intérêt  commun  et  réunis  sous  une  loi 
commune  ». 

Cet  intérêt  et  cette  loi  communes  se  manifestent  effective- 
ment par  la  multiplicité  des  échanges  et  des  rapports  sociaux. 
«  Du  faisceau  de  ces  rapports  sociaux  résulte  la  puissance  sociale, 
le  pouvoir  social.  »  «  Rapport  de  fonction  »,  «  solidarité  d'in- 
térêt »,  «  sentiment  et  conscience  de  ces  rapports  »  et  de  la 
solidarité  effective  qui  s'ensuit,  telles  sont  les  expressions  de  cet 
«  ordre  public  »,  de  ce  pouvoir  réel  que  suscite  la  collectivité 
sociale.  Une  objection  apparaît  cependant.  «  Dans  le  groupe 
industriel,  la  force  collective  s'aperçoit  sans  difficulté  :  l'accrois- 
sement de  la  production  le  démontre.  Mais,  dans  le  groupe 
politique,  à  quel  signe  la  reconnaître?  »  A  un  accroissement 
de  puissance,  à  une  production  supérieure  de  forces,  à  une 


208  LA    DÉMARCHE    CRITIQUE 

force  d'organisation.  Dans  le  groupe  économique,  la  force  col- 
lective naît  «  de  rapports  de  coopération  ».  C'est  une  force  de  pro- 
duction, une  force  de  fabrication  issue  des  groupes  concourant 
à  un  produit  commun,  même  quand,  à  l'échelon  de  l'ensemble 
de  l'organisme  économique,  ce  produit  apparaît,  par  agréga- 
tion, comme  un  produit  national. 

Dans  le  groupe  politique,  la  force  collective  naît  «  de  rapports 
de  commutation  ».  C'est  une  force  de  relation,  une  force  d'échange, 
issue  de  groupes  ayant  des  natures  et  des  objets  divers,  groupes 
dont  la  puissance  politique  se  multiplie  en  fonction  de  leurs 
échanges  et  de  la  solidarité  qui  s'ensuit  (comme  la  force 
collective  s'accroissait  en  fonction  de  la  communauté  de  pro- 
duction et  de  l'interdépendance  en  résultant). 

Entre  la  puissance  productive  du  groupe  économique  et  la 
force  publique  ou  puissance  sociale  du  groupe  politique,  il  y 
a  une  corrélation  étroite.  Toutes  deux  sont  les  attributs  de  la 
société  travailleuse,  se  manifestant  dans  sa.  fonction  de  production 
et  ses  rapports  de  coopération,  comme  un  organisme  écono- 
mique —  et  dans  sa.  fonction  de  relation  et  ses  rapports  de  commu- 
tation comme  un  organisme  politique.  Ainsi,  quelle  que  soit 
la  différence  établie  entre  l'économie  et  la  politique,  sociolo- 
giquement,  elles  sont  «  au  fond  deux  manières  de  concevoir 
la  même  chose»  {Justice,  L'État).  Cette  analyse  sociologique 
du  pouvoir  social  permet  —  en  même  temps  que  l'affirmation 
d'un  «  pouvoir  naturel  résultant  des  rapports  sociaux  »  et 
«  immanent  »  à  la  société  et  aux  groupes  et  individus  qui  la 
constituent  {Justice,  L'Etat,  p.  261)  —  la  négation  de  l'autorité 
publique  en  tant  que  «  constitution  artificielle  du  pouvoir  » 
et  manifestation  d'un  Etat  hiérarchique  présenté  comme  la 
dominante  de  la  société. 

«  Par  son  pouvoir  public  »,  l'être  social,  la  grande  société 
travailleuse  «  fait  acte  de  vie  ».  Cependant,  n'y  a-t-il  pas  anti- 
nomie entre  l'autonomie  des  groupes  qui  constituent  la  société 
et  l'unité  indispensable  du  pouvoir?  Comment  l'unité  du  pou- 
voir «  serait-elle  assurée  si  les  groupes  formateurs  restent  égaux 
et  qu'aucun  n'ait  la  prépondérance?  »  {Justice,  L'Etat).  En 
fait,  l'unité  réelle,  sociologique  du  pouvoir  social  est  une  unité 


ANTI-ÉTATISME    ET    SOCIÉTÉ    POLITIQUE  2O9 

pluraliste.  Elle  doit  être  considérée  comme  «  faisceau  de  pou- 
voirs »,  dans  le  faisceau  de  groupes  divers  qui  forment  la  société. 
«  Selon  que  l'observateur  se  place  au  centre  du  faisceau,  et  de 
là  parcourt  la  série  des  groupes,  le  pouvoir  paraît  divisé;  selon 
qu'il  regarde  la  résultante  des  forces  en  rapport,  il  en  voit 
l'unité.  »  {Justice,  L'État.)  Qu'elle  est  donc,  dans  une  optique 
sociologique,  la  répartition  effective,  l'attribution  fonctionnelle 
du  pouvoir  et  des  pouvoirs?  C'est  «  la  détermination  attri- 
butive des  groupes  et  des  sous-groupes  dont  il  est  l'expression 
générale...  Chacun  de  ces  groupes  et  de  ces  sous-groupes,  jus- 
qu'au dernier  terme  de  la  série  sociale  qu'est  l'individu,  repré- 
sente vis-à-vis  des  autres  dans  la  fonction  qui  lui  est  dévolue, 
le  pouvoir  social»  {Justice,  L'Etat).  On  voit  ici  comment 
Proudhon  applique  à  V organisation  des  pouvoirs  sa  sociologie  de  l'in- 
tégration sociale,  imbriquant  organographie  sociale  (ou  organi- 
sation des  fonctions  individuelles)  et  constitution  sociale  (ou 
organisation  des  fonctions  collectives). 

Comment  se  fait-il  alors  que  cette  constitution  sociologique, 
cette  «  organique  »  de  la  société  pluraliste  soit  sans  cesse 
méconnue  comme  en  témoigne  la  succession  des  crises  histo- 
riques ?  Comment  un  pouvoir  immanent  aiix  groupes  et  acteurs 
sociaux  et  indissociables  d'eux  peut-il  être  exploité  contre  eux? 
Comment  enfin,  une  dichotomie  constante  est-elle  observée 
entre  fonctions  responsables  et  pouvoirs  fonctionnels,  entre  res- 
ponsabilités et  autorités? 

Parce  que  «  tout  pouvoir  social  »  quelle  que  soit  sa  base 
sociologique,  comme  toute  force  collective  réelle,  est  «  de  la 
force»  {id.,  p.  200).  Comme  toute  force  collective,  il  résulte 
des  groupes  en  opposition  et  en  composition,  comme  toute 
force  autonome  et  libre,  il  est  soumis  à  la  loi  primordiale  de 
l'antagonisme  en  même  temps  qu'à  sa  contre-loi  d'équilibre 
et  qu'au  travail  qui  les  intègre.  Si  la  loi  d'équilibre-justice  et 
d'intégration  par  le  travail  est  faussée  par  une  liberté  Imagina- 
tive, arbitraire  et  absolutisante,  si  le  mysticisme  doctrinaire 
érige  «  en  idole  »  un  élément  de  la  pluralité  sociale,  l'arbi- 
trage des  forces  et  leur  équilibration  mutuelle  ne  peuvent  se 
produire.  Faute  d'une  culture  sociale,  on  tombe  dans  un  culte 


2IO  LA   DEMARCHE    CRITIQUE 

hiérarchique.  Faute  d'un  arbitrage  social,  on  fabrique  un  arbitre 
entre  les  mains  duquel  on  abdique  sa  destinée  et  soumet  à 
Varbitraire  la  puissance  sociale. 

C'est  de  la  dégénérescence  de  la.  fonction  de  V autorité  arbitrale 
que  naît  la.  fiction  de  l'autorité  arbitraire,  le  gouvernementalisme, 
et  ses  manifestations,  l' Etat-Dieu,  l' État-maître,  l' État-père, 
r  État-serviteur.  Cette  dernière  manifestation  résume  sous  le 
masque  de  la  démocratie  tous  les  mythes  précédents  :  c'est 
r  État-justicier,  ordonnateur  et  nourricier.  Suprême  habileté 
politique,  cette  fonction  repose  sur  une  confusion  sentimentale. 
Par  suite  de  l'analogie  entre  la  société  et  la  famille,  «  le  gou- 
vernement s'est  toujours  présenté  comme  l'organe  naturel  de 
la  justice,  de  la  protection  du  faible,  comme  le  conservateur 
de  la  paix  »  {Idée  gén.  de  la  Rév.,  4^  étude,  p.  118). 

«  Centralisation  hiérarchique  et  unique  des  pouvoirs  publics  » 
r  État,  ou  plutôt  la  caste  des  «  hauts  fonctionnaires  »,  qui 
animent  son  appareil  se  constitue,  sur  l'antagonisme  des  pou- 
voirs sociaux,  et  l'entretient.  Voici  pourquoi  «  jusqu'à  nos  jours, 
les  révolutions  les  plus  émancipatrices,  et  toutes  les  efferves- 
cences du  pouvoir  n'ont  abouti  qu'à  un  acte  de  soumission 
et  de  foi  au  pouvoir...  qu'à  la  reconstitution  de  la  tyrannie». 
L' État-usurpateur,  l'aliénation  étatique  «  constitue  pour  les 
sociétés  modernes  la  vraie  tyrannie  ».  Elle  consiste  «  à  main- 
tenir dans  la  centralisation  hiérarchique  »,  «  dans  l'indivision 
gouvernementale  »,  le  pouvoir  des  «  groupes  que  la  nature  a 
fait  autonomes  et  que  la  raison  veut  indépendants  »  et  «  unis 
en  fédération  ». 

«  Cette  fiction  constitutionnelle...  cette  absorption  de  toutes 
les  forces  sociales  en  une  autorité  centrale,  recouvre  une  exploi- 
tation »  et  reste  exploitation,  qu'elle  soit  «  nobiliaire,  bour- 
geoise ou  sans-culotte»  {Contr.  poL,  ch.  VII,  p.  264).  C'est 
cette  exploitation,  cet  État-usurpateur,  cette  autorité  abusive 
que  Proudhon  critique  et  nie  radicalement. 


ANTI-ETATISME   ET    SOCIETE    POLITIQUE  211 


§  2.  NÉGATION   DE    l'ÉtAT-MONOPOLE. 

Le  gouvernementalisme  étatique  apparaît  donc  à  Proudhon, 
dans  ses  conséquences  sociales,  comme  un  usurpateur.  Il  nie 
et  aliène,  par  la  fiction  de  l'autorité  publique,  considérée 
comme  un  droit  inhérent  au  gouvernement,  la  puissance  sociale, 
de  la  société  pluraliste.  Il  apparaît  ainsi  comme  un  instrument 
d'exploitation,  une  propriété  de  pouvoir,  exercée  sous  le  couvert 
d'un  mandat  héréditaire,  circonstanciel  ou  populaire,  par  un 
haut  personnel  gouvernemental  aux  dépens  des  forces  sociales 
de  la  société  travailleuse,  qui  croit  trouver  en  lui  le  supérieur, 
l'arbitre  et  le  défenseur. 

Mais  cette  manifestation  sociale  a  ses  fondements  mêmes 
dans  la  constitution  arbitraire  de  l'État.  L'État  gouvernemen- 
taliste,  dans  son  fondement  social,  est  constitué,  de  par  sa  base 
idéologique  et  sa  construction  historique,  en  despote.  Niant 
l'autonomie  sociologique  de  la  société  pluraliste  et  sa  possibilité 
de  s'auto-administrer,  il  s'attribue,  par  la  fiction  d'un  gouver- 
nement considéré  comme  la  représentation  extérieure  et  supé- 
rieure de  la  puissance  sociale,  le  monopole  du  pouvoir.  Dès 
lors,  s'organisant  comme  une  centralisation  unique  et  hiérar- 
chique des  pouvoirs  publics,  il  apparaît  comme  un  instrument 
de  domination,  une  force  coercitive  qui,  sous  le  couvert  d'une 
institution  monarchique,  d'une  constitution  aristocratique  ou 
d'un  mandat  démocratique  du  peuple  souverain,  est  utilisé 
par  une  «  gente  officielle  »  contre  la  société  réelle. 

A  la  racine  de  l' État-despote  se  trouve  l'idée  d'une  puissance 
souveraine  exercée  par  un  organe  supérieur,  celui  d'un  mono- 
pole des  pouvoirs  exercés  par  un  gouvernement  dominateur. 
«  L'idée  de  puissance  souveraine...  constituée  sous  les  noms 
de  gouvernement.  État  ou  autorité  placés  au-dessus  de  la 
nation...  n'est  autre  que  le  principe  du  despotisme  que  nous 
avons  combattu  dans  les  dynasties  et  les  rois.  C'est  le  cumul 
des  pouvoirs,  c'est  la  concentration  hiérarchique  de  toutes 
les  fonctions  hiérarchiques  et  sociales  en  une  seule  et  unique 
fonction  qui  est  le  gouvernement,  que  ce  gouvernement  soit 


212  LA    DEMARCHE    CRITiqUE 

représenté  par  un  principe  héréditaire  ou  par  un  ou  plu- 
sieurs mandataires  amovibles  et  collectifs.  »  {Conf.  d^un  rév., 
ch.  IX,  p.  98.)  C'est  ce  cumul  des  pouvoirs  de  l' Etat-monopole 
qu'un  socialisme  scientifique  et  critique  doit  condamner  et  nier, 
comme  il  condamne  et  nie  le  cumul  des  capitaux  de  la  propriété- 
monopole.  Car  c'est  toujours  le  même  absolutisme  totalitaire, 
le  même  dogmatisme  unitaire,  le  même  mysticisme  hiérar- 
chique, le  même  pouvoir  de  l'homme  sur  l'homme.  «  Le  socia- 
lisme est  négation  du  capital  et  de  l'autorité  »  {id.,  ch.  XX, 
p.  316).  «  Par  cela  même  qu'il  est  protestation  contre  le  pou- 
voir» {id.,  ch.  XVI,  p.  260).  Aussi  un  même  slogan  unit-il 
cette  double  et  même  négation.  «  Plus  de  gouvernement  de 
l'honame  par  l'homme  par  le  cumul  des  pouvoirs,  plus  d'exploi- 
tation de  l'homme  par  l'homme  au  moyen  du  cumul  des  capi- 
taux »  {id.,  ch.  XX,  p.  360). 

En  dépit  des  difïluences  habituelles  et  de  l'absence  de  thé- 
matisation  des  développements  de  Proudhon  consacrés  à  l'ana- 
lyse critique  de  l' État-monopole,  ressortent  des  lignes  de  force 
que  l'on  peut  systématiser  en  quatre  points  : 

1°  L' État-monopole  est  une  constitution  extérieure  de  la  puis- 
sance sociale  »,  une  représentation  extra-sociale  de  la  force 
publique  qui  nie  la  personnalité  et  l'autonomie  réelle  de  la 
société. 

2°  L'État-  monopole  est  la  «  centralisation  unique  et  hiérarchique 
des  pouvoirs  publics  ».  Un  monopole  de  pouvoirs  qui  nie 
«  la  centralisation  multiple  et  démocratique  »  qui  existe  socio- 
logiquement  dans  une  société  pluraliste  capable  de  s'auto- 
administrer. 

30  L' État-monopole  est  une  «force  coercitive  »  un  instrument 
de  domination  qui  suppose  un  état  de  guerre  entre  groupes 
sociaiix,  leur  immaturité,  et  leur  impossibilité  de  s'équilibrer 
et  de  se  fédérer  solidairement. 

40  L' État-monopole  est  enfin  une  personnalisation  mythique, 
l'idole  d'une  religion  du  pouvoir  qui  a  pour  constitution  «  la  fic- 
tion du  gouvernement  représentatif  d'une  souveraineté  —  pour 
dogme  une  souveraineté  »  par  la  grâce  de  Dieu  ou  du  peuple 
et  pour  théologie,  quatre  testaments  historiques  intégrés  :  Vim- 


ANTI-ÉTATISME    ET    SOCIETE    POLITIQUE  21,3 

perium  antique,  fataliste  et  religieux,  le  féodalisme  barbare,  aristo- 
cratique et  militaire,  le  monarchisme  chrétien,  patriarcal  et  divin, 
le  jacobinisme  doctrinaire,  unitaire  et  mystique. 

A.  — L'État- monopole,  constitution  extra-sociale  de  la 
puissance  publique. 

L' Etat-despote  apparaît  en  premier  lieu  «  comme  la  consti- 
tution extérieure  de  la  puissance  sociale  ».  Par  cette  constitu- 
tion extérieure  de  sa  puissance  et  de  sa  souveraineté,  «  le  peuple 
ne  se  gouverne  pas  lui-même,  c'est  tantôt  un  individu,  tantôt 
plusieurs  qui  à  titre  électif  ou  héréditaire  sont  chargés  de  gérer 
ces  affaires»  {Mélanges  III,  p.  ii). 

Cette  constitution  «  de  la  puissance  populaire  en  dehors  et 
au-dessus  de  la  masse  »  révèle  que  «  dans  sa  nature  »,  l' État- 
despote  «  repose  sur  l'hypothèse  de  l'impersonnalité  et  de 
l'inertie  physique,  intellectuelle  et  morale  des  masses»  (id.). 
Cette  constitution  nie  et  méconnaît  la  réalité,  la  personnalité, 
la  force  et  la  raison  collective  de  la  société  pluraliste,  être 
collectif  général,  et  celle  de  la  pluralité  des  collectivités  réelles 
qui  la  constituent.  «  Elle  suppose  en  principe,  que  la  société 
est  un  être...  dépourvu  de  spontanéité  et  d'unité,  incapable 
de  s'organiser  et  d'agir  par  lui-même  et  qui  a  besoin  d'être 
jfictivement  représenté  par  un  ou  plusieurs  mandataires  électifs 
ou  héréditaires»  {id.,  p.  23). 

Cette  constitution  ignore  donc  l'autonomie  et  la  capacité  de 
la  société  et  de  ses  groupes  constitutifs  de  s' auto-administrer  poli- 
tiquement, tout  comme  la  constitution  de  la  propriété  capitaliste 
méconnaît  l'autonomie  et  la  capacité  des  mêmes  collectivités 
sociales  de  s^auto-gérer  économiquement.  Cette  constitution  extra- 
sociale de  la  puissance  collective  est  donc  la  négation  radicale 
d'êtres  collectifs  doués  d'autonomie  et  d'action.  Elle  est  ce  que 
les  Grecs  appelaient  «  arche,  principauté,  autorité  »  c'est-à-dire 
«  gouvernement  ».  Elle  repose  donc  sur  cette  hypothèse  qu'un 
peuple,  que  «  l'être  collectif  qui  a  nom  société  ne  peut  se  gou- 
verner, penser,  agir  par  lui-même  d'une  façon  analogue  à  celle 
des  êtres  doués  de  personnalités  individuelles  ».  D'après  cette 


214  LA   DEMARCHE   CRITIQUE 

hypothèse,  la  collectivité  sociale  «  a  besoin  de  se  faire  repré- 
senter par  un  ou  plusieurs  individus  qui,  à  un  titre  quelconque, 
sont  censés  être  les  dépositaires  de  la  volonté  du  peuple  et 
leurs  agents».  Cette  «  fiction  du  gouvernement  représentatif» 
permet  la  création  d'une  catégorie  «  d'intermédiaires  »  qui 
tirent  profit  d'une  position  privilégiée.  «  Il  y  a  impossibilité 
dans  cette  hypothèse  à  ce  que  la  puissance  collective  qui  appar- 
tient essentiellement  au  peuple,  s'exprime  et  agisse  directement 
sans  l'intermédiaire  d'organes  constitués  exprès»  {id.,  p.  23). 

L'être  collectif  n'étant  qu'une  sorte  d'ectoplasme  politique, 
qu'un  être  de  raison  dépourvu  de  réalité  et  d'action  autonome, 
«  ne  peut  être  sensible  que  par  voie  d'une  instauration  monar- 
chique, d'une  usurpation  aristocratique  ou  d'un  mandat  démo- 
cratique ».  Suprême  contradiction  :  à  cet  être  collectif  pré- 
senté comme  la  source  de  tout  pouvoir,  toute  manifestation 
propre  et  personnelle  est  contestée,  «  voire  interdite  », 
comme  à  un  mineur  ou  à  un  prodigue.  C'est  cette  «  notion  » 
qui  fait  de  «  l'être  collectif»  un  fantôme  et,  de  la  société  tra- 
vailleuse, un  instrument  passif,  que  Proudhon  nie  totalement. 
«  Nous  nions  cette  notion  de  l'être  collectif,  la  société  est  une 
personne,  comme  l'humanité  tout  entière  est  une  personne... 
et  c'est  pour  cela  que  nous  nions  l'Etat,  que  nous  nions  le 
gouvernement  »  bâti  sur  une  telle  base.  Au  contraire  des  socia- 
listes gouvernementaux,  qui  suppriment  la  propriété-monopole 
et  conservent  l' État-monopole  «  nous  repoussons,  dans  une 
société  économiquement  révolutionnée,  toute  constitution  de 
la  puissance  sociale  en  dehors  et  au-dessus  de  la  masse  » 
qu'elle  soit  instituée  «  par  royauté  héréditaire,  institution  féo- 
dale, ou  délégation  démocratique  ».  Cette  négation  radicale 
de  r  État-despote  n'est  autre  que  l'affirmation  retournée  de 
l'autonomie  de  la  société  et  de  ses  groupes  et  de  son  pouvoir 
de  s'auto-gérer  et  de  s'auto-administrer.  «  Nous  affirmons  au 
contraire,  répond  Proudhon  à  Louis  Blanc  et  à  Pierre  Leroux, 
socialistes  gouvernementalistes,  que  le  peuple,  que  la  société, 
que  la  masse  peut  et  doit  se  gouverner  elle-même  et...  agir 
comme  un  homme  individuel  pense  et  agit.  » 

«  En  deux  mots,  conclut  Proudhon,  nous  nions  le  gouver- 


ANTI-ETATISME   ET   SOCIETE    POLITIQUE  215 

nement  et  l'Etat»  institué  comme  une  constitution  hiérar- 
chique et  extra-sociale  du  pouvoir,  «  parce  que  nous  affirmons 
la  personnalité  et  l'autonomie  des  masses»  {Voix  du  Peuple, 
3  décembre  1849;  Mélanges  III,  p.  12). 

Sans  doute,  Proudhon  ne  nie-t-il  pas  qu'une  «  constitution 
aussi  primitive  »  ne  se  justifiât  dans  les  «  temps  de  barbarie 
et  de  nation  minoritaire,  où  la  contrainte  faisait  la  loi  »,  mais 
il  affirme  «  que  toute  constitution  d'État  n'a  d'autre  but  que 
de  conduire  la  société  à  un  État  d'autonomie  »  auquel  l'appelle 
sa  constitution  sociologique.  Aussi,  à  ses  yeux,  les  différentes 
formes  d'État,  depuis  la  monarchie  absolue,  jusqu'à  la  démo- 
cratie représentative  et  autoritaire  «  ne  sont  que  des  moyens 
termes  ».  Position  instable,  elles  constituent  selon  l'image  de 
Proudhon,  «  les  degrés  de  l'échelle  politique,  à  l'aide  desquels 
les  sociétés  s'élèvent  à  la  conscience  et  à  la  possession  d'elles- 
mêmes  ». 

Or,  selon  Proudhon,  dans  la  plupart  des  sociétés  une  grande 
mutation  s'est  produite.  Elles  sont  passées  de  l'enfance  à  l'ado- 
lescence, et  de  l'adolescence  à  la«  majorité  ».  Aussi,  «  la  famille 
a-t-elle  cessé  d'être  l'élément  type  de  la  constitution  sociale 
réelle  ».  C'est  1'  «  atelier  »  qui  est  devenu  la  cellule  de  base 
de  la  société  adulte. 

Aussi  l'État  tutélaire  doit-il  subir  une  transmutation,  sinon, 
de  père  protecteur,  il  deviendra  tyran  domestique. 

Nous  nions  «  l' État  et  le  gouvernement  ainsi  constitués,  sou- 
ligne Proudhon,  parce  que  nous  affirmons  l'autonomie  du 
peuple  en  même  temps  que  sa  majorité  ».  En  niant  «  V arche  », 
autorité  arbitraire,  il  affirme  «  l'an-archie  »  ou  autorité  arbi- 
trale, reconnaissance  d'une  loi  sociale,  ordre  social  évolutif 
organisé  scientifiquement.  Cette  double  affirmation-négation 
s'appuie  sur  la  constitution  des  êtres  collectifs  et  des  lois  qui 
régissent  le  réalisme  et  le  pluralisme  social  propices  à  la  société 
et  à  ses  groupes  composants.  Proudhon  entend  démontrer  en 
premier  que  toute  organisation  de  la  force  collective,  par  une 
extériorisation  qu'elle  justifie  par  la  fiction  d'un  capital  distinct 
du  travail  ou  par  celle  d'un  État  supérieur  à  la  société,  est 
«  une  contradiction  entre  la  société  officielle  et  la  constitution 


2l6  LA   DÉMARCHE   CRITIQUE 

réelle  de  la  société  ».  En  second  lieu,  il  entend  prouver  que 
«  le  peuple  passe  de  la  spontanéité  à  la  conscience  et  à  la 
réflexion  »,  c'est-à-dire  d'un  pluralisme  organique  à  un  plu- 
ralisme organisateur.  Ce  passage  sociologique  du  peuple,  de 
l'âge  infantile  à  l'âge  adulte,  se  réalise  par  l'autogestion. 

Celle-ci  se  manifeste  sous  trois  aspects  : 

1°  La  réforme  économique  «  par  l'absorption  du  capital  par 
le  travail  »  et  la  constitution  de  propriétés  collectives  d'entre- 
prises, 

2°  L'organisation  fédérative  «  de  la  solidarité  industrielle  » 
établie  sur  la  double  loi  du  travail  (division  et  communauté 
d'action). 

30  L'organisation  du  suffrage  universel  entendu  comme  une 
distribution  effective  des  pouvoirs  entre  les  différents  groupes 
fonctionnels  et  locaux  qui  les  font  naître. 

Proudhon  ne  cessera  de  développer  ces  schèmes  d'action 
pratique,  qu'il  esquisse  ici  au  sein  même  de  sa  critique  éta- 
tique la  plus  violente.  Par  cette  organisation  qu'il  ébauche, 
«  la  notion  de  personne,  du  moi  »  se  trouve  étendue  et  géné- 
ralisée. Il  y  a  une  personne-moi  individuelle,  comme  il  y  a  une 
personne  et  un  moi  collectif.  Dans  les  deux  cas  il  y  a«  la  volonté, 
l'action,  l'expérience,  la  vie,  et,  fait  dynamique  et  vital,  l'or- 
ganisation »  {Voix  du  Peuple,  3  décembre  1849). 

Cette  organisation  n'est  pas  une  superstructure,  plaquée 
au-dessus  des  structures  sociales,  «  et  imposée  du  dehors  »  mais 
la  constitution  vivante  d'un  être  actif  et  la  résultante  de  ses 
actes  passés  et  présents. 

Aussi,  cette  saisie  sociale,  après  la  protestation  critique  qu'elle 
entraîne,  permet-elle  une  construction  scientifique.  Et  «  la  psy- 
chologie des  nations  et  de  l'humanité  devient,  comme  la  psy- 
chologie de  l'honame,  une  science  possible  ».  Elle  fonde  du 
même  coup  un  socialisme  scientifique  et  critique  qui  n'est 
autre  que  «  cette  science  de  la  société  et  de  la  révolution, 
science  essentiellement  pratique  et  universelle  »,  science  émi- 
nemment «  traditionnelle  dans  son  objet,  la  société,  mais  science 
par-dessus  tout  progressive  »  dans  ses  objectifs  {Mélanges  III, 

P-  15)- 


ANTI-ETATISME    ET    SOCIETE    POLITIQUE  21  7 

Avec  les  critères  socio-politiques  dégagés  de  cette  science, 
il  y  a  lieu  de  se  demander  si  «  l'État  restant  organisé  sur  le 
type  de  l'administration  domestique  et  féodale  n'est  pas  irré- 
formable  »  {Sol.  du  prob.  soc.  Ed.  Lacroix,  p.  177). 

L'État  gouvernementaliste,  tel  qu'il  est,  ne  doit-il  pas  être 
aboli  pour  être  remplacé  par  un  nouvel  État  social  corres- 
pondant à  la  mutation  d'une  société  passée  de  l'âge  infantile 
de  la  famille  à  l'âge  adulte  du  travail.  Car,  si  «  l'ordre  est  le 
genre  »  général  d'organisation  politique,  «  le  gouvernement  » 
étatique  n'en  n'est  qu'une«  espèce»  {Idéegén.  de  la  Rév.,  2^  étude, 

p.  75)- 

Malgré  la  «  fascination  »  de  l'intelligence  politique  et  le 
conservatisme  des  mentalités  il  y  a  plusieurs  façons  de  concevoir 
«  l'ordre»  politique  (id.).  Et  l'on  doit  se  demander  «  à  tout 
le  moins  »  quelles  sont  «  parmi  les  diverses  attributions  de 
r  État  celles  qui  doivent  être  conservées  et  agrandies,  celles  qui 
doivent  être  supprimées»  {Mélanges,  p.   15). 

Mais  les  socialistes  et  les  communistes  autoritaires,  au  lieu 
de  s'interroger  sur  ces  points  fondamentaux,  «  n'ont  saisi  de 
r  État  que  le  côté  réactionnaire  »  [Contradictions  économiques. 
Éd.  Lacroix,  t.  2,  ch.  XII,  p.  282).  Aussi,  en  1848,  après  la 
révolution,  «  on  a  conservé  le  pouvoir  tel  qu'on  l'avait  pris  », 
avec  sa  centralisation  unitaire  «  et  sa  hiérarchie  »  {Conf.  d'un 
rév.,  ch.  XIV,  p.  209).  Ce  fut  toujours  le  même  cercle  vicieux, 
on  voulut  «  corriger  l'abus  par  l'abus  même  »  {Idée  gén.  de  la 
Rév.,  p.  76),  le  régime  propriétaire  par  le  régime  étatique, 
l'exploitation  par  l'oppression.  On  voulut  faire  servir  à  la  libé- 
ration du  peuple,  «  un  État,  organisme  de  convention,  essen- 
tiellement parasite,  distinct  du  peuple,  en  dehors  du  peuple  » 
{Mélanges  III,  p.  76;  Voix  du  Peuple,  11  janvier  1850). 

Cette  «  fiction  d'une  personne  supérieure  appelée  État  » 
demeura  et  le  socialisme  gouvernemental,  faute  de  s'être  fait 
scientifique,  ignora  «  que  le  pouvoir  ne  doit  pas  être  placé  sur 
mais  sous  la  société  »  {Conf.  d'un  rév.,  ch.  III,  p.  33). 


2l8  LA   DÉMARCHE   CRITIQUE 


B.  —  L 'état-monopole  et  la  concentration  hiérarchique 
des  pouvoirs. 

L' État-despote  se  découvre  donc,  après  être  apparu  contra- 
dictoirement  comme  une  constitution  extra-sociale  de  la 
puissance  sociale  —  une«  centralisation  unique  et  hiérarchique  » 
des  pouvoirs  collectifs. 

Comme  tel,  il  se  définit  comme  un  monopole  de  pouvoirs  et 
apparaît  comme  l'antagoniste  de  la  «  centralisation  multiple 
et  démocratique  »  que  réclame  «  l'organique  des  êtres  collec- 
tifs »  et  des  forces  sociales  autonomes.  «  Le  principe  gouverne- 
mental est  la  dernière  forteresse  du  monopole.  »  [Mélanges  III, 
p.  5;  Voix  du  Peuple,  25  novembre  1849.) 

Basé  sur  la  concentration,  il  est  symbole  de  l'unitarisme  poli- 
tique établi  sur  la  hiérarchisation,  il  est  l'incarnation  de  l'au- 
toritarisme politique.  Identifiant  centralisation  politique  et 
monopole,  spécialisation  et  inégalité  des  groupes  sociaux,  il 
nie  la  possibilité  sociologique  d'une  centralisation  libérale  qui 
soit  fédération  des  forces  libres  et  unité  pluraliste,  coordina- 
tion et  équilibre  des  forces. 

Ainsi  conçue,  «  la  concentration  hiérarchique  de  toutes  les 
facultés  sociales  et  politiques  en  une  seule  et  indivisible  fonc- 
tion qui  est  le  gouvernement  —  que  ce  gouvernement  soit 
représenté  par  un  prince  héréditaire  ou  par  un  ou  plusieurs 
mandataires  amovibles  et  électifs  — ■  n'est  autre  que  le  prin- 
cipe du  despotisme,  le  cumul  des  pouvoirs  »  {Conf.  d'un  rév., 
Éd.  Garnier,  ch.  IX,  p.  78). 

Cette  «  concentration  hiérarchique  »  —  en  constituant  «  un 
centre»  de  la  puissance  sociale,  artificiellement  «  placé  au-dessus 
du  peuple  »  détenteur  réel  de  cette  puissance  sociale  —  conduit 
à  une  contradiction.  C'est  un  centre  excentrique  à  sa  circon- 
férence. Si  bien  que  la  centralisation  abstraite  identifiée  à  cette 
concentration  excentrique  «  n'est  plus  centralisation  mais  des- 
potisme »  {id.,  ch.  XIV,  p.  214). 

En  effet,  l'observation  sociologique  de  la  société  pluraliste 
fait«  voir  la  différence  qu'il  y  a  entre  la  centralisation  libérale  » 


ANTI-ETATISME   ET   SOCIETE   POLITIQUE  219 

basée  sur  la  réalité  sociale  «  et  le  despotisme  des  abstractions  » 
politiques  {id.,  ch.  XIV,  p.  235). 

La  concentration  hiérarchique  est  une  centralisation  unique 
et  autoritaire  des  pouvoirs  et  souverainetés  qui  s'identifient 
à  une  force  de  coercition  et  de  subordination. 

La  «  centralisation  libérale  »  est  une  «  centralisation  mul- 
tiple et  démocratique  »  des  fonctions  et  des  groupes  auto- 
nomes, qu'ils  soient  fonctionnels  ou  géographiques.  Elle  est  le 
résultat  d'une  «  union  fédérative  »  et  d'une  «  coordination 
équilibrée  de  ces  groupes  ». 

Hiérarchisation  et  autoritarisme  politique,  la  centralisation 
arbitraire  du  gouvernementalisme  recouvre  donc  une  concen- 
tration totalitaire  et  aboutit  à  lui  unitarisme  politique. 

«  L'unitarisme  politique  consiste  à  retenir,  dans  l'indivision 
gouvernementale,  des  groupes  que  la  nature  fait  autonomes 
et  que  la  raison  veut  indépendants,  unis  seulement  par  un  lien 
de  fédération.  » 

Source  «  pour  les  sociétés  modernes  de  la  vraie  tyran- 
nie »,  cette  centralisation  unitaire,  totalitaire,  concentration- 
naire résulte  de  l'absorption  des  «  groupes  naturels  »  qu'ils 
soient  fonctionnels  ou  géographiques  «  en  une  autorité  cen- 
trale, unique  et  indivisible  »  [Contr.  poL,  Ed.  Rivière,  ch.  VII, 
p.  264). 

«  Absorption  des  souverainetés  locales  »  dans  un  gouverne- 
ment central  —  absorption  «  dans  une  seule  et  indivisible 
fonction  des  fonctions  indépendantes  »  {Conf.  d^un  rév.,  ch.  IX, 
p.  91),  ont  abouti,  au  lieu  d'une  union  fédérative,  d'une  confé- 
dération de  groupes  géographiques  et  fonctionnels,  à  un  tota- 
litarisme politique. 

«  Ainsi  le  vice  de  toute  constitution  politique  et  sociale,  c'est 
que,  d'un  côté,  la  séparation  des  pouvoirs  ou,  pour  mieux 
dire,  des  fonctions  est  mal  faite  et  incomplète  et  que,  d'autre 
part,  la  centralisation  ne  respecte  pas  la  loi  de  spécialisation.  » 

La  séparation  des  pouvoirs  et  des  fonctions  est  donc  arbi- 
traire, puisqu'elle  néglige  la  loi  d'unité  d'action  et  son  corollaire, 
la  loi  de  composition  de  la  fonction.  La  centralisation  des 
pouvoirs  et  des  fonctions  est  artificielle  parce  qu'elle  ignore 


220  LA   DÉMARCHE    CRITIQUE 

la  loi  de  division  et  son  corollaire,  la  loi  de  spécification  de  la 
fonction. 

«  D'où  il  suit  que  la  puissance  collective  est  presque  partout 
sans  action  et  le  suffrage  universel  sans  exercice.  » 

Il  faut  donc  «  pousser  la  séparation  à  peine  commencée 
aussi  loin  que  possible»  {id.,  ch,  XIV,  p.  212). 

Il  faut  d'une  part  «  centraliser  à  part  »  les  groupes  géogra- 
phiques naturels,  cités,  communes,  provinces,  les  faire  «  jouir 
de  leur  pleine  autonomie  ».  [Contr.  poL,  ch.  VI)  et  les  laisser 
«  se  gouverner  et  s'administrer  par  eux-mêmes  »  {Principe  fédé- 
ratif,  ch.  X). 

Il  faut,  d'autre  part,  centraliser  à  part  les  groupes  fonc- 
tionnels qui  constituent  sociologiquement  des  pouvoirs  ou  fonc- 
tions autonomes.  C'est  ainsi  que  se  constituera  «  un  pouvoir 
enseignant  »  s'auto-administrant. 

Conformément  aux  lois  sociologiques  de  «  division  et  spé- 
cialisation »  et  de  «  coordination  et  responsabilité  »  (dégagées 
de  l'étude  du  travail  social),  il  ne  pourra  exister  entre  groupes 
géographiques  et  groupes  fonctionnels,  que  des  liens  fédératifs, 
qu'une  centralisation  fédérative,  c'est-à-dire  «  une  coordina- 
tion qui  exclut  la  hiérarchie»  {Création  de  l'Ordre,  n°  557, 
p.  361). 

Dans  la  conception  de  l' État-despote  existe,  en  lieu  et  place 
d'une  «  centralisation  libérale  »  respectant  la  division  des  fonc- 
tions, une  concentration,  «  une  indivision  gouvernementale  ». 
En  lieu  et  place  d'une  coordination  fédérative  entre  groupes 
autonomes,  il  y  a  hiérarchie  autoritaire. 

«  Le  principe  monarchique  »  de  la  «  concentration  liberti- 
cide  »  {Idée  gén.  de  la  Rév.,  4^  étude)  se  croise  dans  la«  centra- 
lisation gouvernementale  »  avec  le  principe  féodal  de  la  hiérar- 
chisation inégalitaire. 

Que  l'Etat  résulte  d'un  mandat  populaire,  d'une  institution 
aristocratique  ou  d'un  imperium,  qu'il  soit  «  une  démocratie 
gouvernementale  »,  une  royauté  ou  un  empire,  peu  importe. 

Là  où  il  y  a  aliénation  et  absorption  de  la  puissance  sociale 
du  peuple  par  un  appareil  étatique  placé  au-dessus  et  en  dehors 
du  peuple,  il  y  a  «  forces  collectives  appropriées,   puissance 


ANTI-ETATISME   ET   SOCIETE    POLITIQUE  221 

publique  convertie  en  apanage  »,  et  fatalement,  «  société  conver- 
tie en  hiérarchie  »  {Justice,  L' Etat,  p.  261). 

«  L'idée  du  gouvernement  donnée  »,  le  principe  gouverne- 
mental connu,  la  forme  s'ensuit. 

L'idée  de  l'État,  même  celle  que  revendique  le  socialisme 
gouvernemental,  étant  fondée  sur  l'aliénation  de  la  puissance 
sociale,  sur  «  le  gouvernement  de  l'homme  par  l'homme  »,  la 
forme  de  l'État  et  sa  structure  s'en  déduisent  :  «  centralisa- 
tion despotique,  hiérarchie  féodale  »,  avec  toutes  les  variantes 
historiques,  centralisation  monarchique,  napoléonienne,  jaco- 
bine —  hiérarchie  militariste,  «  mercantile  »,  bureaucratique. 

C'est  cette  hiérarchie  centraliste,  ce  féodalisme  croisé  de 
monarchisme,  que  Proudhon  entend  particulièrement  critiquer 
dans  la  «  démocratie  gouvernementaliste  »  de  l'État  «  concen- 
trateur »  du  socialisme  autoritaire. 

Dans  sa  concentration  liberticide  et  son  unitarisme  poli- 
tique, «  la  démocratie  gouvernementale  n'est  qu'une  monar- 
chie retournée»  {Conf.  d'un  rév.,  Éd.  Garnier,  ch.  XI,  p.  159). 

De  même,  «  dans  sa  hiérarchisation  inégalitaire  »,  cette  démo- 
cratie autoritaire  et  «  son  système  de  centralisation  qui  a  pré- 
valu en  94  grâce  à  Robespierre  et  aux  Jacobins  n'est  autre 
que  celui  de  la  féodalité  transformée,  c'est  l'application  de 
l'algèbre  à  la  tyrannie.  Napoléon  qui  y  mit  la  dernière  main 
en  a  rendu  témoignage  »  [Idée  gén.  de  la  Rév.,  3^  étude,  Éd.  Gar- 
nier, p.  312). 

En  fait,  les  révolutions  les  plus  émancipatrices,  en  croyant 
changer  le  régime  politique  et  économique  changent  seulement 
les  appellations  juridiques,  «  le  personnel  gouvernemental  ». 

Les  équipes  dirigeantes  conservent  au  nom  «  de  la  méta- 
physique gouvernementale  »  et  «  de  l'idéologie  abstraite  »,  le 
pouvoir,  l'organisation  étatique,  tels  qu'ils  l'étaient.  Elles  ont 
donc  continué  «  le  régime  gouvernemental,  féodal  et  mili- 
taire, imité  des  anciens  rois  »  {Id.,  2^  étude,  p.  77;  cf. 
4^  étude,  p.  124,  et  5^  étude,  p.  319). 

Elles  n'ont  pas  compris  la  mutation  sociale  entraînée  par 
le  passage  d'une  société  mineure  de  type  familial  et  patriarcal 
à  une  société  adulte  de  type  travailliste  et  industriel.   Elles 


222  LA   DEMARCHE    CRITIQUE 

n'ont  pas  compris  que  cette  mutation  sociale  entraînait,  en 
même  temps  qu'une  mutation  économique  des  structures  pro- 
ductives, une  mutation  politique  des  structures  étatiques. 

«  Le  régime  industriel  »  qui  caractérise  la  nouvelle  orga- 
nisation politique  ne  résulte  pas  d'un  changement  du  per- 
sonnel gouvernemental,  et  ne  consiste  pas  «  en  une  forme  de 
gouvernement  où  les  hommes  de  l'agriculture  et  de  l'industrie 
deviendraient  caste  dominante  comme  jadis  la  noblesse», 
car  de  cet  État  organisé  pour  une  féodalité  sortirait  une  nou- 
velle féodalité. 

La  nouvelle  organisation  politique  résulte  d'une  «  constitu- 
tion de  la  société  ayant  pour  base,  à  la  place  de  la  hiérarchie 
des  pouvoirs,  l'organisation  des  forces  économiques  »  et  sociales 
des  groupes  autonomes  de  la  société  travailleuse.  Elle  a  pour 
forces  la  force  collective  productrice  et  la  puissance  sociale 
publique  inhérentes  à  ces  groupes  (cf.  Idée  gén.  de  la  rév., 
5e  étude,  p.  193). 

«  A  la  place  de  la  centralisation  absorbante  des  pouvoirs  » 
publics,  «  il  convient  de  créer  la  centralisation  libérale  des 
forces  économiques  »  et  sociales  de  la  société  travailleuse 
{id.,  2^  étude,  p.  77). 

Mais  le  mysticisme  du  pouvoir,  le  mythe  de  l' Etat-Dieu, 
père  et  tuteur  du  peuple,  domine  encore  les  systèmes  socialistes, 
les  chefs  démocrates  et  l'imagination  populaire. 

Fruit  de  la  liberté  Imaginative  et  de  cet  idéalisme  abstrait 
d'où  provient  tout«  mal  social  »,  le  mythe  de  la«  centralisation 
à  outrance  corrompt  l'esprit  public  dans  une  débauche  de 
licence  (bureaucratique)  copulant  avec  le  despotisme  »  éta- 
tique {Principe  fédératif,   i^^  partie,  ch.  X,  p.   79). 

«  Le  pouvoir  est  indivisible,  universel,  absolu,  dit  l'autocrate; 
là  est  le  principe  de  la  tyrannie  monarchique.  La  république 
est  une  et  indivisible,  disent  à  leur  tour  les  démocrates  »  en 
identifiant  la  république  au  pouvoir.  Dès  lors,  «  ils  tombent 
dans  l'erreur  et  la  tyrannie  du  despote  »,  dans  la  centralisation 
hiérarchique. 

«  Ils  refusent  de  comprendre  que  comme  les  citoyens  sont 
égaux   devant  la  loi  toutes  cités  sont  égales  dans  leur  souve- 


ANTI-ÉTATISME    ET   SOCIETE    POLITIQUE  223 

raineté  et  leur  gouvernement  »,  d'elles-mêmes  — ■  comme  il 
convient  «  à  des  personnes  collectives  autonomes  ».  En  consé- 
quence «  ils  aspirent  à  soumettre  tous  les  groupes,  à  une  autorité, 
à  une  administration  unique  »  et  hiérarchisée  {Contradictions 
économiques,  Ed.  Lacroix,  ch.  VI,  p.  236). 

Ces  emprunts  effectués  par  la  république  démocratique 
et  sociale  à  un  appareil  étatique,  monarchique  et  féodal,  sont 
«  le  principe  de  la  tyrannie  républicaine  ou  démocrate  la 
plus  violente  »  (id.) . 

Le  socialisme  étatique,  le  communisme  autoritaire,  le  jaco- 
binisme centralisateur  et  toutes  les  formes  des  républiques 
populaires  qui  adoptent  contradictoirement  pour  libérer  le 
peuple,  «  l'instrument  de  domination  de  leurs  anciens  maîtres  », 
ne  sont  pas  les  différentes  expressions  «  d'un  même  système 
gouvernemental,  dictatorial,  autoritaire,  doctrinaire...  qui  tend 
à  ramener  tout  à  l'État».  Le  principe  de  l'ancienne  société 
était  l'autorité,  soit  qu'on  la  fit  venir  du  ciel  ou  qu'on  la 
déduisit  de  la  «  collectivité  nationale  ».  Les  démocrates  éta- 
tiques ont  adopté  à  leur  tour  le  même  principe  autoritaire,  la 
même  concentration  hiérarchique  en  l'appuyant  sur  «  la  sou- 
veraineté du  peuple  ».  «  Mais  leur  notion  du  pouvoir  est 
absolument  la  même  que  leurs  anciens  maîtres  »  —  tant  dans 
le  domaine  économique,  où  la  communauté  étatique  s'identifie 
à  la  superpropriété-monopole,  que  dans  le  domaine  politique, 
où  r  Etat-monopole  absorbe  toutes  les  collectivités  sociales. 
Dès  lors,  «  que  l'Etat  soit  traité  d'empire,  de  monarchie, 
de  république,  de  démocratie,  c'est  toujours  la  même  chose  ». 
Organisé  comme  instrument  d'exploitation  et  de  domina- 
tion, l'Etat  à  origine  prolétarienne  opprime,  tout  comme 
l'État  fasciste,  son  contradictoire. 

Et  si  l'on  passe  «  de  l'ordre  politique  à  l'ordre  économique  » 
on  s'aperçoit  que  l'État  communautaire  restaure  le  monar- 
chisme et  le  gouvernementalisme  de  l'ancienne  société.  En 
effet,  «  l'individu  est  censé  tenir  toutes  ses  qualités,  possessions 
et  privilèges,  du  souverain,  toute  propriété  étant  concession 
de  l'État». 

Le    communisme    étatique   «  fait    rentrer    dans    l'État    ces 


224  LA    DEMARCHE    CRITIQUE 

fragments  concédés  de  son  domaine  »,  de  sorte  que  «  les  révo- 
lutions démocratiques  et  sociales  les  plus  émancipatrices 
n'aboutissent  qu'à  une  restauration  ». 

Ainsi  —  et  la  critique  développée  par  Proudhon  contre 
Louis  Blanc  vise  tous  les  socialistes  étatiques  —  en  arrive-t-on 
à  une  «  démocratie  compacte  fondée  en  apparence  sur  la 
dictature  des  masses  »  mais  organisée  en  fait  «  d'après  les 
formules  suivantes  empruntées  à  l'ancien  absolutisme  :  indi- 
vision du  pouvoir,  centralisation  absorbante,  destruction  systé- 
matique de  toute  pensée  individuelle,  corporative  ou  locale 
réputée  scissionnaire,  police  inquisitoriale  »,  etc.  {Cap.  poL, 
ire  partie,  ch.  III,  p.  115). 

Pourquoi  les  chefs  démocrates  les  plus  sincères  et  les  masses 
populaires  les  plus  républicaines  se  laissent-ils  abuser  et 
fasciner  par  le  pouvoir  étatique? 

Pour  deux  raisons  essentielles  que  fait  ressortir  très  claire- 
ment cette  critique  proudhonienne  de  l'Etat,  si  touffue  dans  sa 
forme,  mais  si  implacablement  logique  dans  ses  fondements. 

Proudhon,  après  avoir  critiqué  l' Etat-usurpateur  constitué 
en  instrument  d'exploitation,  a  montré  implicitement  que 
cet  Etat-aliénateur  n'est  qu'une  conséquence  sociale  du  fon- 
dement de  r  État-despote,  organisé  en  instrument  de  domi- 
nation. 

Il  a  donc  critiqué  en  profondeur  les  deux  caractères  fonda- 
mentaux de  l'organisation  de  l' Etat-dominateur. 

Constitution  extérieure  et  supérieure  au  peuple,  l'Etat  est 
une  représentation  arbitraire  de  la  puissance  sociale,  force 
collective  inhérente  à  la  pluralité  des  groupes  constituant  la 
société  travailleuse. 

Centralisation  unitaire  et  hiérarchique,  l'État  est  une 
concentration  liberticide  et  inégalitaire  qui  méconnaît  la 
pluralité  des  groupes  sociaux,  leur  autonomie  antinomiste, 
qui  spécifie  leur  pouvoir,  et  leur  solidarité  fédérative,  qui  les 
unit. 

Pourquoi  cette  constitution  extra-sociale  de  la  puissance 
publique  et  cette  concentration  hiérarchique  des  pouvoirs 
dominent-elles  l'organisation  de  l'état  et  semblent-elles  triom- 


ANTI-ÉTATISME    ET    SOCIETE    POLITIQUE  225 

plier  historiquement  de  la  centralisation  libérale  et  fédérative, 
qu'appelle  la  constitution  sociologique  des  groupes  humains? 

Essentiellement  parce  que  l'Etat  dominateur  fonde  ces  deux 
caractéristiques  structurelles  (constitution  extra-sociale,  concen- 
tration hiérarchique)  sur  deux  dogmes  idéologiques  : 

— •  la  nécessité  de  disposer  «  d'une  force  coercitive  »  pour 
arbitrer    effectivement    un    antagonisme    social    fondamental, 

—  la  nécessité  d'une  «  souveraineté  »  pour  fonder  idéolo- 
giquement  la  personnalité  étatique. 

Ainsi,  une  religion  de  la  force  :  la  contrainte,  légitime-t-elle  la 
constitution  extra-sociale  des  pouvoirs  étatiques  —  et  une 
force  de  religion  :  la  souveraineté,  justifie-t-elle  une  concentration 
hiérarchique  de  ces  mêmes  pouvoirs. 

C.  —  L'État-monopole    et    la    religion    de    la    force. 

L' Etat-despote  se  fonde  sur  une  religion  de  la  force  coercitive. 
Et  cette  religion  de  la  contrainte  légitime  la  nécessité  d'un 
organe  disposant  d'un  monopole  de  la  contrainte  publique. 
La  légitimité  de  l'Etat  devient  l'exercice  de  cette  contrainte 
pour  imposer  une  trêve  forcée  à  l'antagonisme  des  forces 
sociales  qui  agitent  constamment  la  société. 

«  Il  en  est  du  gouvernement  comme  de  la  propriété.  Pris 
en  lui-même...  c'est  un  instrument  de  force.  »  {Justice,  l'Etat, 
t.  II,  p.  170.)  «  De  même  que  la  propriété,  la  concurrence... 
toutes  les  forces  économiques,  toutes  les  forces  collectives,  le 
pouvoir...  c'est  de  la  force»  {id.,  p.  263). 

Ce  n'est  pas  la  force,  ce  «  matériel  de  la  civilisation  »  que 
Proudhon  critique  en  soi.  Il  reconnaît  l'antagonisme,  produc- 
teur de  force,  de  mouvement  et  de  vie,  comme  la  première 
loi  de  la  nature  et  du  monde  social,  comme  luie  condition  de 
toute  création.  Dans  la  Guerre  et  la  Paix,  il  développe  sa  théorie  du 
droit  de  la  force,  si  mal  comprise  faute  d'avoir  été  thématisée. 
Il  y  affirme  que  «  si  droit  et  force  »  ne  sont  pas  identiques, 
la  force,  affirmation  d'un  être,  «  autant  force  matérielle 
qu'énergie  morale,  a  aussi  son  droit  ».  Elle  «  est  sujet  et  objet, 
principe  et  matière  de  droit...  ».    Elle   peut  devenir,   le  cas 


226  LA   DÉMARCHE    CRITIQUE 

échéant,  justicière.  «  Car  l'antagonisme  compétitif  appelle  sa 
contre-loi,  l'équilibre-justice.  »  C'est  le  cas  «  de  la  force 
populaire  »  quand  elle  n'est  pas  reconnue  «  et  qu'on  la  consi- 
dère comme  un  monstre  que  l'on  musèle,  que  l'on  saigne, 
que  l'on  refoule  ». 

Cette  force-là,  moteur  de  lutte  sociale  et  de  toute  émanci- 
pation, Proudhon  la  reconnaît  et  l'appelle.  Car  «  c'est  le 
droit  de  la  force  qui  changera  le  rapport  du  travail  et  du 
capital  ». 

Mais  il  se  méfie  du  romantisme  révolutionnaire  qui  adore 
la  force  pour  la  force.  Celui-ci  voit  la  solution  de  tous  les  pro- 
blèmes, alors  qu'elle  n'est  que  le  moyen  d'accélérer  l'avènement 
d'une  solution  qui  doit  être  préalablement  préparée  et  mûrie. 
Car  il  sait  trop  bien,  1848  le  lui  a  appris,  que  l'adoration  du 
pouvoir  par  le  peuple  amène  l'autocratie,  qui  est,  elle  aussi, 
adoration  de  la  force  par  la  force. 

Or,  ce  que  Proudhon  récuse  dans  l' Etat-monopole,  c'est 
la  force  justifiant  la  force,  l'antagonisme  primaire  utilisé  non 
comme  instrument  de  production  et  de  liberté  sociale,  mais 
comme  instrument  de  domination  et  de  destruction  de  toute 
autonomie. 

La  nécessité  de  l'emploi  constant  de  la  force  coercitive  et  la 
permanence  d'un  antagonisme  subversif  entre  éléments  sociaux 
inégaux,  tels  sont  finalement  les  fondements  idéologiques  de 
tout  étatisme  et  la  justification  de  son  arbitraire. 

«  Le  problème  du  gouvernement  se  pose  donc  en  ces  termes  : 
organiser  une  force  publique  devant  laquelle  toute  initiative 
s'efface,  toute  volonté  se  plie,  toute  résistance  se  brise;  puis, 
au  moyen  de  cette  force,  discipliner  et  conduire  la  nation..., 
exercer  le  pouvoir  dans  le  sens  de  la  hiérarchie  des  fonctions, 
de  la  subordination  des  masses  et  de  la  prérogative  gouverne- 
mentale. Ce  programme  est  celui  de  «  tous  les  pouvoirs  », 
de  toutes  «  les  théories  gouvernementalistes.  » 

Cette  théorie  du  pouvoir  étatique  suppose  simultanément 
«  l'inégalité  naturelle  des  groupes  »  sociaux,  leur  antagonisme 
subversif,  et  leur  «  déchéance  originelle  »  —  c'est-à-dire  leur 
impossibilité    d'agir    par    eux-mêmes    comme    des    personnes 


ANTI-ÉTATISME    ET   SOCIÉTÉ    POLITIQUE  227 

réelles  et  autonomes,  de  s'auto-gérer  et  de  s'auto-administrer. 
L'organisation  de  l'État  despote  a  «  pour  principe,  la  nécessité, 
pour  moyen,  la  force,  pour  but,  d'empêcher  par  la  force,  la 
révolte  ». 

Aussi  Proudhon  remarque-t-il  que  tout  gouvernement  despo- 
tique «  est  par  nature  contre-révolutionnaire  »,  même  quand 
il  puise  «  son  origine  et  sa  force  dans  une  révolution  popu- 
laire »  (cf.  Conf  d'un  rév.). 

L' État-monopole,  par  la  logique  de  son  idéologie  qui 
justifie  son  existence  et  sa  fonction,  c'est  la  force  sociale  éma- 
nant du  peuple,  retournée  contre  le  peuple,  c'est  un  instru- 
ment de  la  force  publique,  forgé  pour  imposer  la  paix  sociale 
et  devenu  le  tyran  des  libertés  collectives. 

«  La  constitution  de  l'État  suppose  alors,  quant  à  son  objet, 
que  l'antagonisme  (social)  ou  l'état  de  guerre  (sociale) 
est  la  condition  essentielle  et  indélébile  de  l'humanité,  condi- 
tion qui  nécessite  l'intervention  d'une  force  coercitive  qui  met 
fin  au  combat  par  une  oppression  générale.  »  {Mélanges  III, 
p.  23;   Voix  du  Peuple,  3  décembre  1849.) 

Ainsi,  alors  que  la  notion  de  l' État-monopole  considéré  dans 
sa  «  nature  »  reposait  tout  entière  «  sur  l'impersonnalité  et 
l'inertie  des  masses  »,  c'est-à-dire  leur  incapacité  de  se  gou- 
verner elles-mêmes,  de  s'auto-gérer,  1'  «  objet  »  même  de  cet 
État  monopole  repose  «  sur  la  permanence  de  l'antagonisme  » 
social,  hypothèse  idéologique  qui  n'est  autre  qu'une  déviation 
religieuse  du  «  dogme  primitif  de  la  chute  ou  péché  originel  ». 
La  situation  immuable  de  l'État,  dans  cette  hypothèse,  est 
fondée  sur  la  permanence  historique  d'un  «  état  de  férocité 
et  de  violence  »  et  d'une  inorganisation  des  groupes  sociaux. 

«  L'agglomération  d'individus  »  inégaux  n'échappe  aux 
effets  de  cette  sauvagerie  congénitale  que  par  la  constitution 
d'un  État  «  médiateur  »  et  dépositaire  des  forces  sociales,  qui 
oppose,  à  chaque  individu,  «  une  force  supérieure  capable 
de  contraindre  sa  volonté»  {Mélanges  III,  p.   17). 

Ainsi,  dans  cette  société  rétrograde,  «  les  vrais  éléments  »  de 
l'ordre  social  n'apparaissent-ils  que  dans  la  «  force  »  coercitive 


228  LA   DÉMARCHE    CRITIQUE 

«  exprimée  juridiquement  par  la  suprématie  d'un  pouvoir 
pacificateur  et  vengeur»  {id.,  p.  19). 

Cette  théologie  de  la  force  qui  domine  l'organisation  étatique 
de  r État-despote  et  la  mentalité  de  l'État  officiel,  Proudhon 
la  critique  radicalement  car  elle  ignore  la  mutation  d'une 
société  passée  du  régime  royal  et  féodal  au  régime  indus- 
triel. 

Dans  cette  théologie  de  la  force  est  inclus  le  dogme  de  la 
fatalité  de  la  tendance  sociale  à  l'inégalité  et  à  l'antagonisme 
—  fatalité  qui  entraîne  la  nécessité  de  la  force  coercitive  et 
arbitraire. 

Politiquement  et  juridiquement,  cette  force  coercitive  devient 
contrainte  publique  et  «  raison  d'État  ». 

Apologétique  de  la  contrainte,  justification  de  la  raison 
d'état,  la  religion  de  la  force  aboutit  à  une  «  théorie  de  l'arbi- 
traire et  du  fatalisme  »  et  à  une  pratique  imposant  comme 
dogme  «  une  hiérarchie  éternelle  ». 

Avec  «  le  principe  de  la  fatalité  et  de  l'antagonisme  pris 
pour  base  de  la  société,  avec  la  raison  d'État  prise  pour  loi 
du  gouvernement  »  nous  connaissons,  écrit  Proudhon,  «  le 
secret  du  fatalisme  politique  »,  «  la  métaphysique  gouverne- 
mentale »,  «  la  théorie  de  cette  religion  du  destin  »,  de  la 
nécessité  de  la  force  que  «  la  démocratie  »  gouvernementale 
«  a  suivi  l'exemple  de  l'aristocratie  et  de  la  royauté  »  {Justice, 
l'État,  pp.  183  à  186). 

Cette  religion  de  la  force  se  réduit  à  cinq  propositions  qui 
s'enchaînent  par  voie  déductive  : 

1°  dans  la  société  les  conditions  «  entre  groupes  et  individus  » 
sont  naturellement  inégalitaires.  De  cette  «  loi  d'inégalité  », 
le  gouvernement  «  subordinateur  »  est  l'organe  décisif; 

2^  l'inégalité  sociologique  engendrant  «  une  divergence  d'in- 
térêt »,  «  le  gouvernement  est  armé  pour  vaincre  les  résistances 
d'une  prérogative  supérieure  :  la  raison  d'État»; 

3°  le  gouvernement  étant  avant  tout  «  une  force  de  volonté  » 
il  est  cfTectivement  dévolu  à  un  «  prince  »,  à  un  personnel 
gouvernemental,  qu'il  soit  «un  ou  multiple»; 

4°  par  le  fait  «  de  l'action  souveraine  »,  il  y  a  «  concentra- 


ANTI-ETATISME   ET   SOCIETE    POLITIQUE  229 

tion,  absorption  incessante  de  toutes  les  facultés  de  la  nation 
dans  la  faculté  princière  »  ; 

5°  une  triple  conséquence  s'ensuit  :  «  d'abord  une  corrup- 
tion du  corps  social  par  l'instrument  gouvernemental  »  ensuite, 
«  un  antagonisme  entre  la  société  et  le  gouvernement  », 
enfin,  «  une  révolution  qui  se  réduit  à  un  changement  d'éti- 
quette dans  le  pouvoir  ». 

Ces  cinq  propositions  s'enchaînent  «  dans  un  rapport  indis- 
soluble »,  leur  ensemble  constitue  la  «  métaphysique  »  de 
r  Etat-monopole.  Elle  est  demeurée  inchangée  depuis  l'origine 
des  sociétés,  «  sauf  de  rares  et  illusoires  réserves  introduites 
par  le  christianisme  et  la  révolution  »,  «  La  philosophie  alle- 
mande a  fait  quelques  variantes  sur  cette  philosophie  antique, 
elle  ne  l'a  pas  changée.  »  {Justice,  l'État,  p.  187.) 

En  vertu  de  cette  religion  de  la  force  «  l'histoire  s'est  dévelop- 
pée... le  système  de  la  raison  d'État,  qui  n'est  autre  que  le 
Fatum  motivé  par  le  principe  de  l'inégalité,  a  régi  tous  les 
Anciens...  il  régit  les  modernes»  {Justice,  l'État,  p.  78),  que 
l'État  soit  dit  monarchiste,  aristocratique  ou  démocratique. 
Qu'importe  alors  «  que  le  despote  soit  un  ou  plusieurs  », 
«  roi  par  la  grâce  de  Dieu  »  ou  dictateur  «  par  la  grâce  du 
peuple  »,  le  «  personnel  gouvernemental  »  change,  «  le  système 
d'oppression  demeure  »  avec  «  la  concentration  fatale  des 
pouvoirs  ». 

Dès  lors,  «  l'histoire  du  gouvernement  est-elle  le  martyro- 
logue  du  prolétariat»  {Justice,  4^  étude,  p.  119).  L'exploita- 
tion et  l'oppression  de  l' État-vol  et  de  l' État-monopole  s'iden- 
tifient historiquement  à  l'exploitation  et  à  l'oppression  de  la 
propriété-exploitation  et  de  la  propriété-vol.  La  lutte  histo- 
rique de  la  propriété  monopole  et  de  l' État-monopole  n'est 
que  la  lutte  entre  deux  monopoles,  entre  deux  propriétés. 

Instrument  de  domination  parce  qu'instrument  d'exploita- 
tion, la  propriété  dite  capitaliste  est  État  de  pouvoir  car  mono- 
poleuse  des  forces  collectives  de  production,  et  détentrice  des 
m.oyens  de  production  et  d'échange. 

Instrument  d'exploitation  parce  qu'instrument  de  domina- 
tion,   VEtat    dit    gouvernementaliste    est     propriété    de    pouvoir 


230  LA   DEMARCHE    CRITIQUE 

comme  monopoleur  des  forces  publiques  de  relations  et  déten- 
teur exclusif  des  moyens  de  contrainte  et  de  force  coercitive. 

Entre  eux,  la  lutte  de  la  propriété  pour  le  pouvoir  et  du 
pouvoir  pour  la  propriété  est  symbolisée  par  le  combat  mené 
entre  l'État  royal  propriétaire  et  les  propriétaires  féodaux, 
dont  l'apanage  crée  un  Etat  dans  l'État. 

Quelles  que  soient  les  fictions  démocratiques,  entre  un  État- 
monopole  moderne  et  les  monopoles  capitalistes,  la  lutte  pour 
le  pouvoir,  le  combat  intermonopolistique  sont  les  mêmes  et 
la  religion  du  pouvoir  est  identique. 

C'est  toujours  la  société  travailleuse  qui  est  l'enjeu  de  ce 
combat.  C'est  l'autonomie  de  cette  société,  son  organisation 
pluraliste,  sa  mise  hors  de  tutelle  et  sa  capacité  de  s'auto-gérer 
et  de  s'auto-administrer  qui  sont  contestées,  combattues  ou 
radicalement  niées.  Et  ceci  est  vrai  pour  Proudhon  quel  que 
soit  le  maître  qui  l'emporte,  que  l'aliénation  capitaliste  domine 
ou  que  l'aliénation  étatique  triomphe. 

«  Là  où  le  monde  est  livré  à  la  contrainte,  où  la  force  fait 
le  droit,  le  travail  est  synonyme  d'esclavage  »  {Cap.  poL,  3®  par- 
tie, ch.  IX,  p.  388). 

D. — L 'État-monopole,   force   de   religion. 

Comment  de  telles  aberrations,  «  cette  fascination  du  pou- 
voir »,  cette  religion  de  la  force  dominent-elles  encore  les  intel- 
ligences et  font-elles  «  tourner  la  société  dans  des  cercles  de 
déception  »,  poussant,  d'une  part,  «  le  capital  à  une  agglomé- 
ration de  plus  en  plus  écrasante»  et,  d'autre  part,  «  l'État  à 
une  extension  de  plus  en  plus  tyrannique  de  ses  prérogatives  » 
(Idée  gén.  de  la  Rév.). 

Transformer  la  société  «  par  l'initiative  du  capital  »  proprié- 
taire, ou  «  réformer  la  société  par  l'initiative  du  pouvoir  » 
étatique,  «  corriger  l'abus  par  l'abus  même  »  est  toujours  l'appli- 
cation du  même  dogme  juridique  de  la  contrainte. 

Dans  r  État-monopole,  la  religion  de  la  force  se  dénonce  trop 
ostensiblement  par  l'ampleur  de  ses  abus.  Aussi  l'analyse  idéo- 
logique ne  peut  sufiirc  à  expliquer  la  dévotion  du  peuple  et 


ANTI-ÉTATISME   ET   SOCIÉTÉ    POLITIQUE  23 1 

de  vrais  démocrates  à  un  Etat,  forcément  réactionnaire  dans 
son  fondement  et  contre-révolutionnaire  dans  ses  agissements. 

Il  faut  donc  confronter  cette  analyse  idéologique  à  une  ana- 
lyse de  la  mystique  du  pouvoir  étatique,  c'est-à-dire  arriver 
à  une  psychanalyse  quasi  religieuse  de  cette  mystique.  Si 
Proudhon  ne  la  thématise  pas  explicitement,  la  multiplicité 
des  développements  qu'il  y  consacre  et  leur  logique  interne 
y  conduisent. 

Proudhon  a  critiqué  successivement  l' État-monopole  comme 
constitution  extra-sociale  de  la  puissance  publique,  comme 
concentration  hiérarchique  des  pouvoirs  et  comme  religion  de 
la  force. 

L'approfondissement  de  sa  critique  le  conduit  à  envisager 
cet  État-monopole  comme  force  de  religion.  Dans  cette  critique 
par  paliers,  Proudhon  atteint,  avec  une  puissance  qu'une 
absence  de  systématisation  cache  parfois,  le  fondement  psy- 
chanalytique qui  impose  le  dogme  de  F  État-monopole  à  l'in- 
conscient des  individus  et  des  masses  dont  les  mentalités  sont 
demeurées  au  stade  infantile,  en  décalage  complet  avec  un 
développement  structurel  parvenu  à  l'âge  industriel. 

Cette  psychanalyse  sociale,  que  Proudhon  amorce,  lui  fait 
pressentir,  sous  la  personnalisation  mythique  de  l' État-monopole, 
tout-puissant  et  tout  bienfaisant,  sous  les  archétypes  trinitaires 
de  l'État,  Dieu,  père  et  mère-servante,  une  sorte  de  complexe 
d'une  humanité  adolescente  refusant  son  âge  responsable  et 
adulte  pour  s'accrocher  à  l'autorité,  qui  enchaîne  sa  liberté, 
mais  qui  la  décharge  de  sa  responsabilité.  Et  Pioudhon  pro- 
longe cette  psychanalyse  par  celle  du  mythe  de  «  la  souve- 
raineté »  populaire  et  de  ses  «  représentations  ».  Il  montre 
l'ambivalence  de  cette  fiction  qui  tend  à  proclamer  l'état  adulte 
du  peuple  pour  prolonger,  avec  son  assentiment  profond,  son 
adolescence  attardée. 

L'archétype  de  l' État-Dieu  est  la  couche  la  plus  profonde 
que  l'on  découvre  dans  l'histoire  de  l'inconscient  social.  Impuis- 
sant à  déterminer  la  loi  sociale,  le  législateur  et  le  peuple 
antique  se  sont  mis  à  créer  la  religion  de  l'État,  et  l'État  a 
commencé  à  faire  office  de  Dieu  sur  terre.  «  Alors  se  propagea 


232  LA    DEMARCHE   CRITIQUE 

dans  les  masses  cet  esprit  de  centralisation  du  pouvoir  et  d'écra- 
sement des  volontés...  qui  devait...  engendrer  le  despotisme.  » 
{Justice,  L'État.) 

Cette  idolâtrie  du  pouvoir,  où  le  peuple  adorait  dans  l'appa- 
reil gouvernemental  tous  les  attributs  de  Dieu,  fleurit  parmi 
les  peuples  les  plus  démocrates.  Les  gouvernants  firent  office 
de  grands  prêtres  et  l'État  devint  «  cet  être  invisible,  impalpable, 
tout-puissant,  tout  bon  ».  Dès  lors,  «  cette  idéologie  absurde 
qui  consiste  à  remplacer  partout  l'action  libre  de  l'homme  par 
la  force  d'initiative  du  pouvoir,  l'être  réel  par  un  être  de 
raison,  la  vie  et  la  liberté  par  une  chimère  »,  cette  force  de 
religion  a  fait  de  l' État  la  «  cause  »,  avec  la  propriété,  «  de 
presque  toutes  les  calamités  sociales  »  [Contradictions  économiques, 
t.  I,  ch.  XI,  pp.  195  et  s,), 

Proudhon  explique  très  lucidement  comment  l'idéologie  de 
r État-dieu,  loin  d'être  battue  en  brèche  par  les  crises  reli- 
gieuses et  par  le  scepticisme  philosophique,  en  est,  au  contraire, 
sortie  renforcée.  Il  montre  très  bien  comment  ce  phénomène 
a  été  rendu  possible  par  un  transfert  de  la  notion  d'autorité 
de  «  droit  divin  »  sur  la  notion  «  de  souveraineté  »,  aussitôt 
revêtue  de  toutes  les  caractéristiques  de  la  première. 

A  l'origine,  1'  «  autorité  publique  »  est  instituée  par  «  une 
investiture  divine».  C'est  l'État,  le  souverain,  fils  du  Dieu- 
père.  Après  des  siècles  sous  l'influence  de  la  mutation  sociale 
d'une  société  patriarcale  et  militaire  à  une  société  travailleuse 
et  industrielle,  monarchies,  aristocratie,  démocratie  de  droit 
divin  tombèrent.  «  Mais  de  nos  jours,  souligne  remarquable- 
ment Proudhon,  si  le  droit  divin  qui  fonde  l'État  paraît  tomber 
en  défaveur,  ce  serait  une  grossière  illusion  de  croire  que,  parce 
qu'on  en  a  abrogé  le  nom,  on  a  renoncé  à  la  chose.  »  [Justice, 
L'État.) 

Dans  le  mysticisme  démocratique  qui  anime  le  gouverne- 
mentalisme,  1'  «  esprit  de  Dieu  »  est  devenu  1'  «  assemblée  du 
peuple  souverain  ».  C'est  la  «  vox  populi,  vox  dei  ».  C'est  le 
peuple  qui  devient  «  la  révélation  du  pouvoir  ».  L'assemblée 
électorale  du  peuple  est  assimilée  à  l'esprit  de  Dieu,  et  la  sou- 
veraineté à  une  consécration.  Le  peuple  devenu  Dieu-fils  recon- 


ANTI-ETATISME   ET   SOCIETE    POLITIQUE  233 

naît  à  l'Etat  —  père  et  dieu  —  tout  pouvoir  sur  lui,  «  c'est 
toujours  le  vieil  absolutisme,  l'idée  même  du  gouvernement, 
adéquate  à  l'idée  de  Dieu  »  {Mélanges  III,  Représentant  du  Peuple, 
27  décembre  1849,  P-  42)- 

Par  ce  mysticisme  retourné,  «  le  droit  divin  sacerdotal  » 
devient  donc  «  le  droit  divin  populaire  »  ou  souveraineté.  Dans 
son  soubassement  mystique,  l' Etat-despote  reste  l' Etat-dieu, 
«  seul  le  mode  d'enregistrement  du  pouvoir  change  ». 

L'ambiguïté  de  ce  gouvernementalisme,  à  la  fois  mystique 
et  populaire,  apparaît  finalement  à  Proudhon,  dans  ses  confu- 
sions démocratiques  comme  «  une  superstition  pire  que  l'État 
de  droit  divin  ».  «  Religion  pour  religion,  s'écrie-t-il  dans  un 
cri  dont  on  a  voulu  parfois  détourner  le  sens,  l'urne  populaire 
est  encore  au-dessous  de  l'ampoule  mérovingienne.  »  {Justice, 
L'Etat,  pp.  162  et  s.)  Car  c'est  grâce  à  cette  conception  mys- 
tique qu'un  suffrage  populaire  a  sacré  empereur  Napoléon  III. 

Proudhon  met  finalement  en  accusation,  dans  sa  critique 
extrême  de  l' Etat-monopole,  ce  confusionisme  mystique.  «J'ac- 
cuse avec  l'infirmité  des  premières  générations  et  les  inévitables 
méprises  des  fondateurs,  le  mysticisme  de  l'esprit  humain  » 
son  imagination  absolutisante  «  à  la  suite  desquels  ont  débordé 
l'égoïsme  des  castes,  le  pédantisme  des  philosophes,  le  machia- 
vélisme des  princes  et  le  proxénétisme  des  intrigants  »  {id., 
p.  241). 

Mais  dans  ce  confusionisme  mystique,  «  tout  le  monde  est 
ici  complice  »  peuple  et  dirigeants  du  peuple.  «  Le  démagogue 
et  le  mystagogue  »  se  confondent  dans  «  l'adoration  de  l' État- 
dieu,  dépositaire  de  la  souveraineté  du  peuple  »  {Mélanges  III, 

F-  7)-  _ 

«  Le  pouvoir  est  toujours  le  Dieu  que  le  socialisme  adore  » 
{Contradictions  économiques,  t.  II,  p.  272),  ce  pouvoir  «  qui  rend 
stupide  les  gens  d'esprit  »  {Conf.  d'un  rév.,  ch.  VI,  p.  go).  Dans 
cette  «  adoration  du  pouvoir  les  hommes  se  ressemblent  tous, 
c'est  toujours  le  même  zèle  de  l'autorité,  le  même  fanatisme 
de  l'ordre»  {id.,  ch.  VI,  p.  85).  Et  les  démocrates  gouverne- 
mentalistes  se  révèlent  «  les  orateurs  du  mysticisme  prêchant  le 
salut  par  le  pouvoir»  {Contradictions  économiques,  p.  341),  pré- 


234  LA   DEMARCHE    CRITIQUE 

tendant  «  que  l'âme  du  peuple  est  dans  l'État  »  et  demandant 
un  État  «  fort,  toujours  plus  fort  »  {Mélanges  III,  p.  45). 

Ainsi,  par  le  mysticisme  de  l'autorité  «  après  avoir  aboli  le 
gouvernement  par  la  grâce  de  Dieu,  nous  avons,  à  l'aide  d'une 
autre  fiction,  constitué  le  gouvernement  par  la  grâce  du  peuple- 
dieu  »,  du  peuple  révélateur  de  toute  autorité  légitime.  Au 
lieu  d'éduquer  la  multitude  «  nous  avons  mis  la  plèbe  sur  le 
trône  »  et  nous  l'avons  adorée.  «  A  peine  délivrés  d'une  idole  » 
nous  n'avons  aspiré  «  qu'à  en  fabriquer  une  autre  »  {Rév. 
sociale,  ch.  V,  p.  170).  «  Qu'a  fait  le  peuple  de  1848,  imbu 
du  mysticisme  de  l' État-dieu,  ce  peuple  dont  1' «  éducation 
sociale  »  a  été  si  négligée  ?  Se  servant  «  de  son  scrutin  comme 
d'un  oracle  »  il  s'est  fabriqué  un  Dieu,  il  a  donné  «  sept  millions 
et  demi  de  voix  à  l'homme  que  le  parti  démocrate  détestait 
le  plus,  il  a  fait  de  cet  homme  un  dictateur,  un  empereur  » 
{id.,  ch.  V,  p.  171). 

Ainsi,  le  jour  où  «  le  peuple  renverse  une  royauté,  il  la  rem- 
place par  une  dictature,  c'est  l'absolutisme  pour  se  sauvegarder 
de  l'absolutisme»  {Représ,  du  Peuple,  25  avril  1848  :  La  réac- 
tion). «  L'absolutisme  d'une  convention  républicaine  est  iden- 
tique à  l'absolutisme  royaliste.  »  C'est  toujours  «  le  vieil  instinct 
monarchique,  qui,  sous  forme  de  dictature  conventionnelle  fait 
illusion  au  peuple»  {Mélanges  III,  p.  59). 

«  On  substitue  à  des  hommes  d'autres  hommes,  à  des  idoles 
d'autres  idoles  »  {Représ,  du  Peuple,  20  avril  1848).  C'est  toujours 
la  même  idolâtrie,  la  même  force  de  religion  au  service  de 
r  État-monopole.  Ainsi  la  classe  travailleuse  «  celle  qui  fait  oppo- 
sition au  capital,  incline,  grâce  à  l'ineptie  de  ses  meneurs,  à 
la  conservation  de  l'autorité»  {Mélanges  III,  p.  11). 

Pour  abattre  le  dogme  de  l' État-dieu  ancré  dans  la  pro- 
fondeur de  l'inconscient  social,  il  faut  combattre  dans  les  masses 
«  l'idéalisme  populaire,  source  de  sa  mythologie  politique  » 
et  la  fiction  de  la  souveraineté  du  peuple,  source  du  mysticisme 
politique  des  dirigeants. 

Dans  l'imagination  populaire,  quand  les  masses  se  pensent 
comme  une  totalité  indivise  et  non  comme  une  pluralité  d'êtres 
collectifs,  la  politique  est  une  mythologie.  Elle  devient  alors 


ANTI-ETATISME    ET   SOCIETE   POLITIQUE  235 

«  un  État  mystique  où  toute  raison,  comme  toute  expérience 
sociale,  reste  polarisée...  tout  devient  fiction,  symbole,  mystère, 
idole  ».  Le  peuple  se  rêve  infaillible,  tout-puissant,  esprit  de 
vérité.  «  Il  s'appelle  voix  de  Dieu,  le  vrai  souverain,  la  puis- 
sance, la  domination.  »  «  Il  a  ses  convocations,  ses  scrutins, 
ses  manifestations...  ses  oracles...  »  Autant  il  se  sent  innom- 
brable, autant  il  a  horreur  des  divisions,  des  minorités.  L'égalité 
n'est  pas  saisie  dans  sa  réalité  comme  une  équivalence  dans 
la  pluralité,  mais  comme  une  identité  dans  la  totalité.  «  Son 
idéal  est  unité,  identité,  uniformité,  concentration.  »  //  n'est 
pas  peuple  qui  pense,  mais  mas  se  qui  pèse,  autonomie  qui  s'' auto- 
géré mais  autorité  qui  s^ingère. 

Dès  lors,  comme  «  toute  mythologie  suppose  des  idoles  »  le 
peuple,  enfant  et  Dieu,  se  crée  un  Dieu-père  dans  un  État- 
monopole  et  un  chef  qui  l'incarne.  «  C'est  le  chef  de  guerre 
élevé  sur  le  pavois...  le  roi  glorieux,  le  tribun  révolutionnaire.  » 
Et  là  «  où  règne,  dans  sa  naïveté,  le  suffrage  universel,  on 
peut  affirmer  déjà  que  tout  se  fera  dans  le  sens  de  l'indivision  ». 
Le  peuple,  mystifié  par  sa  propre  mystique,  renie  «  comme 
attentatoire  à  sa  majesté  »  sa  diversité  et  sa  pluralité  organiques. 
C'est  ainsi  que  le  système  de  «  centralisation,  d'impérialisme, 
de  communisme  »  étatique,  «  d'absolutisme  »  gouvernementa- 
liste,  découle  de  l'idéalisme  populaire  qui,  après  s'être  sacré 
Dieu,  «  se  démet  de  sa  souveraineté  »  pour  déifier  et  adorer 
finalement  une  autorité  centrale. 

Dès  lors,  «  ce  n'est  plus  le  gouvernement  qui  est  fait  pour 
le  peuple,  c'est  le  peuple  qui  est  fait  pour  le  gouvernement  ». 
Et  sous  le  règne  de  l' État-dieu,  «  le  pouvoir  envahit  tout,  s'em- 
pare de  tout,  s'arroge  tout».  Et  le  peuple,  enfant-dieu  retourne, 
après  avoir  rendu  ses  oracles,  «  à  son  petit  coin,  sa  petite  tâche, 
sa  petite  famille,  s'en  remettant  pour  le  reste  à  la  providence 
du  gouvernement  »  {Princ.  /éd.,  i^e  partie,  ch.  IX,  p.  67). 
Les  rapports  peuple- État  sont  invertis,  l'État  gouvernemen- 
tal «  de  simple  agent  de  la  république  en  est  fait  le  souverain, 
et  comme  Dieu,  le  justicier  »  {Justice,  L'État,  p.  270). 

Sous  cette  ironie  implacable  qui  corrode  le  soubassement 
réel  de  toutes  les  tyrannies,  on  pressent  l'extrême  souffrance 


236  LA   DÉMARCHE    CRITIQUE 

et  la  lucidité  d'un  démocrate  de  48  qui  avait  pressenti  le  coup 
d'État  et  l'avait  dénoncé  longtemps  à  l'avance,  avec  une  vio- 
lence qui  lui  coûta  la  liberté  (trois  ans  de  prison)  —  coup 
d'État  couvert  et  approuvé  par  le  suffrage  de  tout  un  peuple. 

Aussi,  après  avoir  vitriolé  la  mythologie  politique  de  l'idéa- 
lisme populaire,  Proudhon  accuse-t-il  son  corollaire  :  le  mys- 
ticisme politique  des  «  moniteurs  du  peuple  »  qui  légalisent 
la  mythologie  populaire  grâce  à  la  fiction  juridique  de  la  sou- 
veraineté. «  En  face  du  droit  divin,  la  révolution  pose  la 
souveraineté  du  peuple...  mot  vide  de  sens,  propre  seulement 
à  servir  à  la  plus  effrayante  des  tyrannies  »  si  on  la  rapporte 
à  «  l'organisme  dit  supérieur  »  d'un  État-monopole,  devenu 
«  le  vrai  souverain.  » 

En  dehors  même  de  toute  usurpation,  «  nommer  souverain, 
un  pouvoir  »  jugé  «  supérieur  à  tout  individu  à  toute  collec- 
tivité »,  est  «  une  expression  dangereuse  dont  il  faut  qu'à  l'ave- 
nir la  démocratie  se  préserve  ».  Dans  l'État  le  plus  démocra- 
tique, quelle  que  soit  la  puissance  sociale  engendrée  par  la 
pluralité  des  groupes,  «  entre  le  pouvoir  et  l'individu  »,  il  ne 
peut  y  avoir  que  des  rapports  de  commutation,  et  de  droit, 
«  toute  souveraineté  répugne...  c'est  de  la  religion  »  {Id.,  p.  271). 

«  Il  faut  supprimer  tout  ce  qui  reste  de  divin  dans  le  gou- 
vernement de  la  société  et  le  rebâtir  sur  l'idée  humaine  du 
contrat.  »  {Idée  gén.  de  la  Rév.,  Ç>^  étude,  p.  215.) 

Pour  changer  simultanément  la  mentalité  mystique  des 
masses  politiques  et  la  structure  mythique  de  l' État-dieu,  il 
faut  attaquer  les  bases  psychanalytiques  de  la  mythologie  popu- 
laire, de  cet  État-dieu,  c'est-à-dire  le  complexe  parental  qui 
les  fonde. 

A  la  conception  d'une  démocratie  symbolisée  par  la  déifica- 
tion d'un  peuple-enfant  qui  abdique  aussitôt  sa  prétendue 
souveraineté  entre  les  mains  d'un  État  à  la  fois  père  et  pro- 
tecteur, mère  et  nourricier,  il  faut  substituer  une  pratique 
politique  «  en  comprenant  que  démocratie  est  démopédie  », 
éducation  du  peuple,  prise  de  conscience  de  son  autonomie  et 
apprentissage  de  sa  capacité  de  s'auto-gérer  et  de  s'auto-admi- 
nistrer  (cf  Rév.  sociale,  ch.  V,  p.   152). 


ANTI-ETATISME    ET    SOCIETE    POLITIQUE  237 

A  la  place  d'un  État  père  et  mère,  maître  et  serviteur,  pro- 
tecteur et  nourricier,  conçu  sur  le  modèle  autocratique  et 
hiérarchique  de  la  famille  patriarcale,  et  sur  le  type  subordi- 
nateur et  centralisateur  de  l'économie  domestique,  il  faut 
ériger  une  organisation  politique  adulte  où  les  pouvoirs  et  les 
fonctions  sont  distribués  et  solidarisés,  et  finalement  assumés 
par  la  pluralité  des  groupes  naturels  autonomes  et  fédéralisés. 
Le  jugement  que  Proudhon  porte  sur  l'échec  de  la  révolu- 
tion de  1848  est  cruel  mais  lucide.  Le  peuple  français,  alors 
qu'il  est  parvenu  à  un  âge  industriel  qui  lui  donne  la  capacité 
de  s'auto-gérer  et  de  s'auto-administrer,  «  n'a  pas,  faute  d'une 
éducation  sociale  sérieuse  »  la  mentalité  adulte  correspondant 
à  sa  croissance  économique.  Dès  lors,  il  a  conservé  les  struc- 
tures politiques  périmées,  perpétué  son  état  de  dépendance  et  a 
continué  à  voir  en  l' Etat-monopole  «  l'instrument  de  sa  libéra- 
tion »,  «La  nation  française,  écrit  Proudhon  en  1853,  "-'^ 
pas  atteint  sa  majorité  mentale.  Elle  garde  des  préjugés 
vivaces,  une  éducation  superficielle,  une  légèreté  qui  trahit 
l'enfantillage...  l'admiration  de  la  force.  Aussi  toujours,  nous 
avons  suivi  nos  maîtres  et  dans  nos  querelles  d'école...  suc- 
combé dans  notre  protestation  contre  l'autorité»  {id.,  p.  167). 

Il  faut  que  ce  peuple,  demeuré  comme  un  enfant  attardé, 
«  devienne  honmie  »,  que  la  société  française  devienne  cet 
homme  collectif,  comme  le  lui  permettent  son  autonomie 
sociale  effective  et  l'âge  industriel  de  son  autonomie.  Il  faut 
donc  «  lui  apprendre  à  se  gouverner  lui-même  »  et  pour  ce 
faire  détruire  l' Etat-monopole,  forme  déifiée  d'une  organisation 
patriarcale,  extension  hiérarchique  de  la  structure  de  la 
famille  et  de  l'économie  domestique. 

«  Dans  ce  système,..,  la  famille  est  l'élément  modèle  de  la 
société  (domestique),  l'économie  domestique  est  le  type  de 
l'économie  sociale.  »  Si  bien  que  «  la  nation  doit  être  gérée 
comme  un  gros  ménage  oii  le  gouvernement,  tour  à  tour 
monarchique,  aristocratique  ou  démocrate,  tient  lieu  de  père 
et  les  travailleurs,  d'enfants  »  [Mélanges  III,  p.  42  ;  Voix  du 
Peuple,  27  décembre  1849). 

«  L'erreur   commune   des    partis  »    est    donc   de    conserver 


238  LA   DÉMARCHE    CRITIQUE 

l'État  monarchique  et  hiérarchique,  dont  la  structure  reflète 
la  famille  et  la  constitution  de  la  société  féodale,  et  le  type 
de  l'économie  domestique,  alors  que  «  l'atelier  »  est  devenu 
«  l'élément  de  la  société  nouvelle»  {Mélanges  III,  p.  36). 

Dès  lors,  c'est  toujours  l'économie  domestique  servant  de 
règle  à  l'État,  «  la  gestion  du  père  de  famille  prise  pour  type 
de  gouvernement,  les  us  et  coutumes  de  la  famille  et  de  la 
propriété  individuelle  appliqués  à  l'Etat».  Voilà,  pour  Prou- 
dhon,  la  cause  de  tous  les  enrayements  de  la  société  «  adulte 
maintenue  en  tutelle  ».  «  Voilà  pourquoi  les  socialistes,  comme 
les  Jacobins...  avec  leur  politique  (gouvernementale)  ne  sont 
qu'une  contrefaçon  de  l'absolutisme.  »  {Conf.  d'un  rév.,  ch,  XV, 
p.  243.) 

C'est  toujours  chez  les  hommes  politiques,  «  cette  vieille 
fiction  du  gouvernement  représentatif  dont  la  formule  intégrale 
est  la  monarchie  »  {Mélanges  III,  p.  15).  C'est  encore,  chez  les 
masses  «  le  vieil  instinct  monarchique  qui,  sous  forme  de 
convention,  dictature,  fait  illusion  au  peuple  »  {id.,  p.  55) 
et  qui  le  pousse  «  à  bloquer  tout  en  une  communauté  gouverne- 
mentale »   {Manuel  d'un  spec,  conclusion  finale,  p.  468). 

C'est  finalement  la  cause  profonde  de  «  la  constitution 
extérieure  de  la  puissance  sociale  »,  «  d'un  peuple  ne  se  gou- 
vernant pas  lui-même  »,  et  «  d'un  ou  quelques  individus  » 
faisant  en  son  nom  «  tous  les  actes  de  père  de  famille  » 
{Mélanges  III,  p.  12). 

Cette  psychanalyse  sociale  de  l' État-monopole  permet  ainsi 
de  comprendre  pourquoi  «  les  révolutions  les  plus  émanci- 
patrices...  ont  abouti  à  un  acte  de  foi  et  de  soumission  au 
pouvoir»  {Idée  gén.  de  la  rév.,  4^  étude,  p.  118)  et  comment 
«  au  lieu  de  l'État  libre  identique  et  adéquat  à  la  société 
elle-même  »,  nous  «  avons  conservé  dans  une  société  trans- 
formée, presque  à  son  insu,  par  le  développement  de  son 
économie,  l'État  féodal,  royal,  impérial,  militaire,  dictato- 
rial» {Justice,  l'État,  p.  280). 

La  mythologie  du  pouvoir,  en  conférant  à  l'État  monopole 
la  base  psychanalytique  d'un  Dieu-père  et  d'un  Père-dieu, 
a  contribué  : 


ANTI-ETATISME   ET   SOCIÉTÉ   POLITIQUE  239 

—  d'une  part,  à  figer  les  mentalités  des  masses  et  à  retarder 
la  prise  de  conscience  d'un  état  d'autonomie  que  leur  conférait 
l'âge  industriel; 

—  d'autre  part,  à  conserver  des  structures  politiques  dépas- 
sées par  l'évolution  socio-économique,  et  à  retenir  «  par  la 
force  d'un  appareil  étatique  et  d'un  gouvernement  oppresseur, 
la  société  dans  ses  violences  »  (  Troisième  mémoire,  Éd.  Rivière, 
p.  183)  et  dans  «  le  maillot  d'un  peuple  au  berceau»  {Rév. 
sociale,  ch.  III,  p.  131). 


Conclusion 


ÉTAPES   ET    DÉMARCHES 
DU    SOCIALISME    AUTOGESTIONNAIRE 


Dans  la  démarche  de  sa  pensée  critique,  telle  que  nous 
l'avons  reconstituée,  Proudhon  a,  dès  ses  premières  œuvres, 
lié  dans  une  même  critique  la  propriété  capitaliste  et  l'étatisme 
gouvernementaliste. 

Avec  une  rare  lucidité,  il  découvre  dans  ses  réalisations  en 
apparence  antagonistes,  la  double  expression  d'un  même 
processus  absolutiste,  visant  à  l'autorité  de  l'homme  sur 
l'homme. 

Un  même  mysticisme  idéologique,  une  même  adoration  de 
l'homme  par  l'homme,  une  semblable  absolutisation  d'un 
seul  élément  du  pluralisme  social,  engendrent,  et  le  capitalisme, 
exploitation  de  l'homme  par  l'homme,  et  l'étatisme,  gouver- 
nement de  l'homme  par  l'homme. 

Ayant  démontré  ainsi,  en  prémisses,  l'identité  fondamentale 
de  ces  deux  formes  d'oppression  sociale  qui  nient  simultanément 
la  personnalité  autonome  des  groupes  sociaux  et  la  capacité 
d'autogestion  de  la  société  pluraliste,  Proudhon  a  soumis, 
séparément,  la  propriété  capitaliste  et  le  gouvernement  étatique 
à  une  analyse  en  profondeur  qui  renforce  encore  la  similitude 
de  ces  structures  d'exploitation  et  de  domination. 

Dans  son  fondement  social,  la  propriété  capitaliste  se 
découvre  comme  un  despotisme,  c'est-à-dire  une  usurpation 
de  la  force  collective  —  despotisme  qui  se  manifeste,  écono- 
miquement   comme    un  monopole,  juridiquement  comme  un 


242  LA   DÉMARCHE    CRITIQUE 

droit  d'user  et  d'abuser,  philosophiquement  comme  une  néga- 
tion de  la  liberté  de  la  société  pluraliste. 

Dans  ses  conséquences  sociales,  la  propriété  capitaliste 
apparaît  comme  un  vol,  c'est-à-dire  une  usurpation  de  la 
production  sociale  —  vol  qui  se  manifeste,  économiquement 
comme  un  capital,  juridiquement  comme  un  droit  d'aubaine 
(ou  droit  de  produire  sans  travailler),  philosophiquement 
comme  une  négation  de  l'égalité  des  éléments  sociaux  consti- 
tuant la  société  pluraliste. 

L'État,  malgré  sa  complexité  plus  grande,  va  présenter  des 
caractères  similaires. 

Dans  son  fondement  social,  l'État  gouvernementaliste  se 
découvre  politiquement  comme  un  monopole.  Niant  sociologi- 
quement  l'autonomie  de  la  société  pluraliste,  et  sa  possibilité 
de  s'auto-administrer,  il  s'attibue  juridiquement,  par  la  fiction 
d'un  gouvernement  considéré  comme  une  représentation 
extérieure  et  supérieure  de  la  puissance  sociale,  le  monopole 
des  pouvoirs  sociaux.  S'organisant  administrativement  comm-e 
une  concentration  unique  et  hiérarchique,  il  apparaît  ainsi 
pratiquement  comme  un  instrument  de  domination,  un  mono- 
pole de  pouvoirs,  une  force  coercitive  qui  —  sous  le  couvert  d'une 
instauration  monarchique,  d'une  institution  aristocratique  ou 
d'un  mandat  démocratique  —  est  utilisé  par  une  «  gente 
officielle  »  contre  la  société  réelle. 

Dans  ses  conséquences  sociales,  l'État  gouvernementaliste 
se  découvre  politiquement  comme  un  usurpateur.  Niant  socio- 
logiquement  la  réalité  des  forces  publiques  de  la  société  plura- 
liste, il  aliène,  par  la  fiction  juridique  de  l'autorité  publique 
—  considérée  comme  un  droit  inhérent  au  gouvernement 
extérieur  et  supérieur  au  peuple  —  la  puissance  sociale  résul- 
tant de  la  conjonction  des  forces  propres  aux  groupes  de  la 
communauté  nationale.  Se  manifestant  administrativement 
comme  «  imperium  »,  arbitre  unique,  défenseur  total,  supérieur 
hiérarchique  omnipotent,  il  apparaît  ainsi  pratiquement 
comme  un  instrument  d'exploitation,  une  propriété  de  pouvoir 
qui,  sous  l'apparence  d'un  mandat  héréditaire,  circonstanciel 
ou  populaire,  est  utilisé  par  «  un  haut  personnel  gouverne- 


CONCLUSION  243 

mental,  aux  dépens  des  forces   sociales  de  la  société  travail- 
leuse ». 

Ainsi,  la  propriété  capitaliste  et  l'étatisme  gouvernemental 
apparaissent  tous  deux  comme  instrument  d'exploitation  et 
instrument  de  domination.  Il  y  a  dans  l'État  oppresseur 
propriété  de  pouvoir,  comme  il  y  a,  dans  la  propriété  exploiteuse, 
état  de  domination. 

La  propriété  devient  instrument  de  domination  parce  que 
instrument  d'exploitation.  L'Etat  se  découvre  instrument 
d'exploitation   parce   que   instrument   de   domination. 

Cependant,  l' Etat-monopole  demeure,  par  son  origine  féo- 
dale et  monarchique  comme  dans  sa  structure,  une  propriété 
totale  où  se  confondent  domaine  économique  et  apanage 
politique  du  prince.  Il  demeure,  dans  sa  mentalité  comme 
dans  son  soubassement  religieux  et  patriarcal,  une  souveraineté 
sur  les  personnes  et  sur  les  choses. 

Ce  qui  lui  confère,  aux  yeux  du  peuple,  un  pouvoir  d'oppres- 
sion économique  et  une  puissance  de  fascination  politique 
supérieurs  à  la  propriété  capitaliste  qui  n'apparaît  structurel- 
lement  que  comme  un  démembrement  de  souveraineté,  une 
scission  primitive  de  l'Etat  —  tandis  qu'elle  se  découvre  idéolo- 
giquement  comme  un  égoïsme  utilitariste,  une  emprise  sur  une 
chose. 

C'est  cependant  sur  la  même  société  de  travail  que  l' État- 
monopole  fonde,  à  l'instar  de  la  propriété  capitaliste,  son  oppres- 
sion et  son  exploitation.  C'est  la  même  autonomie  de  cette 
société  pluraliste  qu'il  nie.  C'est  la  même  force  sociale,  qu'elle 
se  manifeste  comme  force  productrice  ou  comme  force  publique, 
qu'il  aliène.  Et  c'est  finalement  la  même  capacité  des  groupes 
sociaux  de  s'auto-gérer  économiquement  et  de  s'auto-administrer 
politiquement  qui  ressort  contradictoirement  de  ces  appareils 
tyranniques. 

La  propriété  capitaliste  nie  juridiquement  les  forces  collec- 
tives et  les  personnalités  indépendantes  et  solidaires  des  groupes 
de  production.  Mais  l'analyse  de  la  prélibation  capitaliste 
fait  ressortir  la  réalité  d'un  surplus  productif  commun.  Par 
celui-ci,  s'affirme  ainsi  contradictoirement  l'existence  effective 


244  LA    DEMARCHE    CRITIQUE 

de  forces  collectives  de  production.  La  critique  de  la  société 
capitaliste  conduit  donc  à  découvrir  l'existence  sociologique 
d'une  pluralité  de  collectivités  productrices  à  autonomies 
réelles,  dont  les  rapports  de  coopération  constituent  la  société 
travailleuse  saisie  dans  sa  fonction  économique  de  production. 
Cette  critique  amène  finalement,  par  l'affirmation  d'une 
triple  et  même  existence  —  surplus  productif  engendré  par 
les  forces  collectives  issues  de  collectivités  réelles,  autonomes  et 
associées  —  à  la  mutualisation  socialisante  de  tous  les  moyens 
de  production  et  d'échange. 

De  la  négation  de  l'étatisme  gouvernemental  et  de  sa  critique, 
se  dégagent  des  apports  constructifs  similaires. 

L'étatisme  gouvernemental  nie  juridiquement  l'autonomie 
des  forces  publiques  et  la  personnalité  active  des  groupes  de 
relation.  Mais  l'analyse  de  la  prélibation  étatique  met  en 
relief  l'existence  d'une  puissance  sociale  résultant  des  forces 
relatives  aux  groupes.  Par  celles-ci  s'affirme  ainsi  contradictoi- 
rement  l'existence  eflfective  de  forces  collectives  de  relation. 
Grâce  à  ces  dernières,  on  est  alors  conduit  à  découvrir  l'exis- 
tence de  groupes  (fonctionnels  ou  géographiques)  de  relation, 
à  indépendance  réelle,  dont  les  rapports  de  commutation 
constituent  également  la  société  travailleuse,  mais  envisagés 
cette  fois-ci  dans  sa  fonction  politique  de  relation.  Finalement, 
par  la  triple  et  même  existence  qu'ils  révèlent  (une  puissance 
sociale  publique  engendrée  par  la  conjonction  des  forces 
collectives  de  groupes  réels,  indépendants  et  associés),  l'étatisme 
et  sa  critique  amènent  à  fonder  sociologiquement,  la  fédéralisa- 
tion des  groupes  engendrant  la  puissance  sociale,  en  même 
temps  que  le  pouvoir  d'auto-administration  politique  de  la 
société  travailleuse. 

Dans  cette  double  critique  constructive  de  l'organisation 
économique  et  de  l'organisation  politique,  l'économie  et  la 
politique  apparaissent  en  fait  une  même  et  double  organisa- 
tion de  la  société  travailleuse  envisagée  corrélativement  dans  sa 
fonction  de  production  et  sa  fonction  de  relation. 

C'est  toujours  dans  sa  constitution  finale,  la  société  plura- 
liste de   travail   mais  les  rapports  des  éléments  constituants 


CONCLUSION  245 

changent  selon  l'objet  et  la  nature  des  fonctions  à  remplir, 

La  société  travailleuse  est-elle  envisagée  dans  sa  fonction 
économique?  —  l'élément  «  atomique  »  est  l'individu  en  tant 
que  producteur,  fonction  productive  (rapports  d'un  même 
homme  à  une  tâche  précise),  l'élément  moléculaire  est  le 
groupe  de  production  dont  les  rapports  de  coopération  sont 
engendrés  par  la  division  du  travail  et  la  nécessité  d'une 
action  économique  commune. 

La  société  travailleuse  est-elle  envisagée  dans  sa  fonction 
politique?  —  la  cellule  sociale  est  l'individu  en  tant  que 
citoyen  (fonction  de  relation,  rapport  avec  la  communauté 
nationale),  l'organe  est  le  groupe  de  relation  (fonctionnel 
ou  géographique)  dont  les  rapports  de  commutation  sont 
engendrés  par  la  diversité  des  tâches  et  la  communauté  d'in- 
térêt. 

Entre  le  politique  et  l'économique,  il  y  a  donc  :  identité 
de  nature  et  d'éléments  sociaux  —  diversité  de  fonction  et 
de  rapports  sociologique  . 

Cette  constatation  fondamentale,  qui  sera  mise  en  relief  par 
la  sociologie  de  l'autogestion,  deviendra  la  formule-clé  de  la 
pratique  autogestionnaire. 

D'un  premier  point  de  vue  fondamental  (identité  de  nature 
et  d'éléments  sociaux),  la  politique  et  l'économie  apparaissent 
«  au  fond...  deux  manières  de  concevoir  la  même  chose  : 
l'économie  de  la  société»  {Justice,  l'État,  p.  264),  c'est-à-dire 
son  organisation  en  fonction  de  ses  lois  primordiales  (lois 
corrélatives  du  travail,  du  réalisme  et  du  pluralisme  sociaux). 

Dans  une  théorie  scientifique  de  l'organisation  de  la  société, 
«  la  politique  et  l'économie  politique  »  doivent  dès  lors  se 
confondre  «  en  une  seule  et  même  science  »  ou,  plus  précisé- 
ment, en  deux  branches  d'une  même  «  science  sociale...  la 
première,  plus  personnelle  ou  subjective  »  (la  politique  por- 
tant essentiellement  sur  des  relations),  «  la  deuxième  plus 
réelle  et  positive  »  (l'économie  portant  sur  des  productions) 
{Mélanges  III,  p.  37;  Voix  du  peuple,  13  décembre  1849). 

Mais  du  deuxième  point  de  vue  fonctionnel  (diversité  de 
fonction  et  de  rapports  sociologiques),  il  y  a  entre  le  problème 


246  LA   DÉMARCHE    CRITIQUE 

de  l'organisation  politique  et  le  problème  de  l'organisation 
économique,  une  différence  d'objet  (la  production  sociale  ou 
les  relations  sociales)  et  cette  différence  traduit  en  fait  une 
différence  de  rapports  entre  éléments  sociaux  (dans  l'économie 
dominent  les  rapports  de  coopération,  dans  la  politique,  les 
rapports  de  commutation)  et  une  différence  de  manifestation 
sociale  (forces  collectives  appliquées  comme  forces  productrices 
et  produisant  un  surplus  productif — ou  forces  collectives  utili- 
sées comme  forces  publiques  et  produisant  une  puissance 
sociale). 

Du  fait  que  «  la  question  du  travail  et  la  question  du  gou- 
vernement... sont  au  fond  la  même  question  »  (la  défense  de 
l'autonomie  de  la  société  pluraliste  contre  l'usurpation  des 
forces  collectives,  et  le  despotisme  de  fonctions  sociales  dirigées 
en  appareil  oppressif),  «  s'ensuit-il  que  l'on  ne  doive  pas  les 
distinguer  et  qu'elles  ne  puissent  recevoir  leur  solution  propre  » 
{AIélat2ges  III,  p.  36),  puisqu'elles  se  différencient  par  leur 
fonction  sociale  et  par  leur  combinaison  et  manifestations  socio- 
logiques? 

Il  ne  faudrait  pas  croire,  contrairement  à  une  interprétation 
rapide  de  la  pensée  proudhonienne  (sa  complexité  et  l'absence 
de  thématisation  et  de  concepts  précis  rendent  fort  hasar- 
deuse toute  lecture  hâtive)  que  Proudhon  ait  jugé  dans  un 
premier  temps  que  V identité  l'emportait  sur  la  différence  —  d'où 
l'absorption  en  premier  lieu  de  la  politique  par  l'organisation 
économique,  et  qu'ayant  ensuite  inversé  son  jugement,  il  ait 
été  conduit  à  distinguer  alors  organisation  économique  et  orga- 
nisation étatique. 

Dès  ses  premières  œuvres,  cette  identité  et  cette  différence 
sont  simultanément  soulignées.  Et  dans  la  période  de  1849- 
1851  où  la  polémique  menée  du  fond  de  sa  prison  contre 
Napoléon  III  le  pousse  à  renier  «  l'Etat  féodal,  monarchique 
et  dictatorial  »  Proudhon  ne  supprime  nullement  la  distinction 
fonctionnelle  du  politique  et  de  l'économique.  Les  citations 
précédentes  comme  celles  qui  vont  suivre  sont  tirées  du  fameux 
article  de  Proudhon  à  Pierre  Leroux  du  13  décembre  1849 
(Voix  du  Peuple)  dont  on  n'a  retenu  que  la  formule  à  l'emporte- 


CONCLUSION  247 

pièce  :  «  Un  jour  viendra  où  le  travail  étant  organisé  par  lui- 
même,  l'atelier  fera  disparaître  le  gouvernement  »  (c'est-à-dire 
l'étatisme  gouvernementaliste) .  On  en  a  complètement  ignoré 
le  contexte  et  la  signification  (cf.  Mélanges  III,  p.  36). 

«  De  ce  que  ces  deux  questions  (politique  et  économique) 
sont  dans  le  principe  identiques  (rappelons  que  Leroux  avait 
accusé  Proudhon  de  les  distinguer)  s'ensuit-il  que  de  cette 
identité  on  doive  conclure  à  une  organisation  propre  de  l'État 
(absorbant  l'organisation  de  la  société  de  travail)  plutôt  qu'une 
absorption  de  l'Etat  par  le  travail?  » 

A  cette  question,  Proudhon  répond  très  nettement  :  «  Ni 
l'une  ni  l'autre  de  ces  conséquences  n'est  vraie  :  il  en  est  des 
questions  sociales  comme  des  problèmes  de  géométrie.  Elles 
peuvent  se  résoudre  par  plusieurs  voies  selon  l'aspect  par  lequel 
on  les  considère.  Il  est  indispensable  de  donner  ces  différentes 
solutions.  » 

Ainsi,  non  seulement,  1'  «  aspect  »  politique  et  1'  «  aspect  » 
économique  conduisent  à  différer  les  solutions  à  apporter  à 
une  même  question  sociale,  «  la  libération  de  la  société  »  de 
travail  contre  l'aliénation  capitaliste  et  étatique  — ■  mais  il 
ressort  de  ces  textes  que,  selon  les  conditions  spécifiques  de 
chaque  pays,  il  peut  exister  bien  des  modalités  dans  l'organi- 
sation tant  politique  qu'économique. 

C'est  après  ce  texte  très  explicite  que  Proudhon  ajoute  : 
«  Qjuant  à  l'État,  malgré  cette  diversité  d^ aspect,  la  conclusion 
définitive  est  que  le  problème  de  son  organisation  se  confond 
avec  celui  de  l'organisation  du  travail.  »  Ce  qui  veut  dire  que 
les  mêmes  lois  du  travail  social  régissent  et  l'organisation  de 
la  fonction  économique  et  l'organisation  de  la  fonction  poli- 
tique de  la  société  travailleuse.  C'est  ce  que  nous  avons  appelé 
r  «  économisme  politique  »  de  Proudhon,  cette  constajite  de 
sa  pensée  qui  consiste  à  considérer  toujours  l'organisation  éco- 
nomique et  l'organisation  politique  comme  deux  modes  d'une 
même  «  oi'ganisation  du  travail  »  social. 

C'est  pourquoi,  enchaîne  aussitôt  Proudhon,  «  on  peut  en 
induire  qu'un  temps  viendra  où  le  travail  étant  organisé  par 
lui-même,  selon  la  loi  qui  lui  est  propre  »,  la  société  travailleuse 


248  LA    DÉMARCHE    CRITIQUE 

s' autogérant  économiquement,  et  s'autoadministrant  politique- 
ment, «  l'atelier  fera  disparaître  le  gouvernement»;  ce  qui  veut 
dire,  en  fait,  dans  le  contexte  même  de  ce  passage  et  celui 
de  toute  la  critique  étatique  de  Proudhon,  qu'une  organisation 
politique  de  la  société  conforme  aux  lois  du  travail  social  régis- 
sant l'atelier  industriel  prendra  la  place  de  rEtat«  souverain  », 
appareil  extra-social  de  type  monarchique  et  féodal  incarné 
dans  un  gouvernement  en  fait  supérieur  à  la  société  qu'il  pré- 
tend représenter. 

«  Il  s'agit  donc,  précise  Proudhon  dans  ce  même  texte,  d'une 
part  de  fonder  la  science  sociale  »  qui  comprenne  la  politique 
et  l'économique,  et  qui  soit  «  rigoureusement  mathématique  ^ 
et  objective  »  et,  d'autre  part,  de  montrer,  à  partir  de  celle-ci 
et  d'une  observation  sociologique  rigoureuse,  «  comment  se 
détermine  et  se  formule  ce  groupe  suprême  qui  comprend  la 
nation  tout  entière  que  vous  appelez  l'État...  mais  qui  pour 
moi  n'est  plus  l'Etat  »  (comme  représentation  extra-sociale) 
{id.,  p.  39).  Car,  explicitait-il  dans  un  article  écrit  dix  jours 
auparavant  (3  décembre  1849),  «  votre  théorie»  qui  prétend 
révolutionner  l'économie  par  un  Etat  à  structure  féodale  et 
changer  la  propriété  par  une  structure  politique  qui  lui  corres- 
pond, «  implique  une  contradiction  ». 

Elle  prétend  faire  de  la  liberté  «  de  l'émancipation  des  tra- 
vailleurs, une  création  de  l'État,  tandis  que  c''est  l'État  qui  doit 
être  au  contraire  une  création  de  la  liberté  »  {id.,  p.  22).  Ainsi 
apparaît-il,  très  clairement  (nous  y  reviendrons  à  propos  de 
l'autoadministration  de  la  société  travailleuse)  que  contrai- 
rement à  une  thèse  encore  répandue  (que  ne  peuvent  que 
suggérer  des  formules  coupées  de  leur  contexte)  Proudhon 
n'a  jamais  songé  à  confondre  réellement  organisation  écono- 
mique et  organisation  politique. 

Proudhon,  comme  tout  penseur  novateur  qui  doit  combattre 
le  fixisme  des  conceptions  reçues,  a  été  soumis  toute  sa  vie 
aux  lois  de  la  polémique.  Ce  qui  l'a  incité,  selon  les  périodes 


I.  Cf.  Mélanges  III,  p.  37.  Proudhon  a,  sans  cesse,  insisté  sur  la 
possibilité  de  mettre  les  mathématiques  au  service  de  la  science  sociale. 


CONCLUSION  249 

et  les  interlocuteurs,  à  mettre  un  accent  particulier  sur  certains 
aspects  de  sa  doctrine  tout  en  maintenant  une  constance  remar- 
quable dans  les  thèmes  et  dans  leurs  applications. 

Et  tout  esprit  qui  a  eu  le  dur  mais  savoureux  plaisir  de  lire 
et  de  relire  l'ensemble  de  la  somme  proudhonienne  est  frappé 
—  malgré  la  multiplicité  des  livres,  et  le  caractère  torrentiel 
de  leur  construction  —  par  l'unité  et  la  continuité  de  l'œuvre 
et  de  la  pensée. 

Proudhon  se  trouve  devant  une  situation  pratique  et  poli- 
tique à  la  fois  précise  et  ambiguë.  D'une  part,  «  une  constitu- 
tion arbitraire  de  l'économie  »,  de  l'autre,  «  une  constitution 
artificielle  du  pouvoir  ». 

Un  régime  de  propriété  capitaliste  aliène  les  forces  collec- 
tives productives  et  nie  à  la  fois  «  l'autonomie  réelle  de  la 
pluralité  des  groupes  de  production  »  constituant  la  société 
travailleuse  dans  sa  constitution  économique  et  leur  capacité 
de  s'autogérer. 

En  face  de  ce  régime  économique,  une  opposition  socialiste 
à  tendance  gouvernementaliste  prétend  dissoudre  un  tel  régime 
en  l'absorbant  dans  un  État  dictatorial  baptisé  prolétarien,  et 
ceci  grâce  à  une  coUectivisation  autoritaire  et  à  une  centra- 
lisation hiérarchique. 

A  côté  de  ce  régime  économique,  Proudhon  découvre  sur 
le  plan  politique  un  régime  de  gouvernement  étatique  où 
la  concentration  hiérarchique  des  pouvoirs  (héritée  du  substrat 
mystique,  théocratique,  monarchique  et  féodal)  aliène  la  force 
collective  publique  et  nie  à  la  fois  la  personnalité  active  des 
groupes  de  relation  (constituant  la  société  travailleuse  dans  sa 
fonction  politique)  et  leur  capacité  de  s'autoadministrer. 

En  face  de  ce  régime  politique,  une  opposition  libérale  pré- 
tend limiter  de  plus  en  plus  la  fonction  de  l'Etat  officiel  et 
organiser  la  société  selon  les  lois  de  la  propriété  du  régime 
capitaliste. 

Proudhon  analyse  objectivement  cette  double  situation,  en 
faisant  abstraction  des  passions  partisanes.  Il  constate  tout 
d'abord  que  le  régime  capitaliste  consiste  à  ériger  en  appareil 
économique  exploiteur  et  en  catégorie  extra-sociale  domina- 


250  LA   DEMARCHE    CRITIQUE 

trice,  la  fonction  économique  de  la  société  travailleuse,  fondée 
sociologiquement  sur  la  pluralité  des  groupes  de  production, 
engendrant  surplus  productif  et  capital. 

Comme  les  socialistes  gouvernementaux,  il  conclut  à  l'abo- 
lition du  régime  de  la  propriété  capitaliste.  Mais  cette  abolition 
ne  l'amène  pas  à  confier  l'organisation  économique  à  un  État 
dictatorial. 

D'après  lui,  cette  abolition  a  pour  but  de  «  réintégrer  le 
peuple  »,  la  pluralité  des  groupes  producteurs,  «  dans  la  pro- 
priété de  ces  forces  collectives  »  productrices  {Justice,  L'État) 
—  c'est-à-dire  d'organiser  pratiquement  un  régime  économique 
d'autogestion  qui  inclut  l'autonomie  et  la  fédération  des  groupes 
productifs. 

Confier  à  l'État  l'organisation  économique,  n'est  pas  selon 
lui,  obéir  à  la  logique  du  socialisme  dont  le  but  ne  peut 
être  qu'un  collectivisme  libéral  et  décentralisé,  reflétant  la 
pluralité  des  autonomies  sociales.  Confier  à  l'État  l'organisme 
économique,  c'est  suivre  paradoxalement  la  loi  du  capitalisme 
qui  tend  au  monopole  économique  unique,  à  la  centralisation 
économique  monopolistique  :  ce  que  réalise  l'État  dictatorial 
prolétarien  en  doublant  cette  réalisation  d'un  super-monopole 
économique,  d'un  super-monopole  politique  fondé  sur  la 
concentration  monopolistique  de  la  force  publique.  Mais  ce 
qu'il  retient  «  de  ce  système  »  gouvernementaliste  et  ce  que 
la  «  science  »  conservera,  c'est  la  centralisation,  analogue  à 
celle  de  l'État,  des  fonctions  agricoles  industrielles  et  commer- 
ciales :  une  société  économique  organisée  {Mélanges  II,  p.  35). 

Proudhon  constate  ensuite  que  le  régime  de  l'étatisme  gou- 
vernemental consiste  à  ériger,  en  appareil  politique  oppresseur 
et  en  constitution  extra-sociale,  la  fonction  politique  de  la 
société  travailleuse  fondée  sociologiquement  sur  la  pluralité 
des  groupes  de  relation  engendrant  puissance  sociale  et  pouvoir 
réel. 

Comme  les  libéraux  capitalistes,  Proudhon  demande  la  trans- 
formation de  ce  régime,  mais  cette  transformation  ne  l'amène 
nullement  à  confier  l'organisation  des  destinées  politiques  au 
régime    des    monopoles    capitalistes.    Cette    transformation    a 


CONCLUSION  251 

pour  but  «  d'élever  la  société  en  la  possession  d'elle-même  » 
{Mélanges  III,  p.  12),  c'est-à-dire  de  remettre  la  pluralité  des 
groupes  de  relation  en  possession  de  leur  force  collective 
publique.  Cette  transformation  conduit  donc  à  organiser  un 
régime  politique  d'autoadministration. 

Confier  au  monopole  capitaliste  l'organisation  politique  de 
la  société,  c'est  en  fait  obéir,  non  à  la  logique  du  libéralisme 
intégral,  qu'assume  seulement  un  socialisme  libéral  conséquent 
(ayant  pour  double  but  l'émancipation  économique  et  la  désa- 
liénation  capitaliste  —  et  l'émancipation  politique  et  la  désa- 
liénation  étatique). 

Confier  au  monopole  capitaliste  l'organisation  politique  de 
la  société,  c'est  se  soumettre  à  la  logique  du  pouvoir  mono- 
polistique qui  est  celle  de  l'Etat  gouvernementaliste  —  que 
ce  soit  l'État  officiel  et  réel  de  la  dictature  prolétarienne  ou 
l'État  réel  et  officieux  de  la  dictature  ploutocratique  (agissant 
sous  le  couvert  d'un  État  officiel  réduit  à  l'impuissance). 

Mais  ce  qu'il  retient  du  système  libéral,  ce  sont  deux  prin- 
cipes :  d'une  part,  la  limitation  de  l'autorité  centrale  et  son 
corollaire,  la  décentralisation  fonctionnelle  et  géographique 
des  pouvoirs  (que  le  système  libéral  demande  pour  affaiblir 
l'État  officiel  et  que  Proudhon  requiert  scientifiquement  pour 
attribuer  la  puissance  sociale  en  fonction  des  groupes  qui  l'en- 
gendrent) ;  d'autre  part,  la  fédéralisation  fonctionnelle  et  géo- 
graphique de  ces  pouvoirs  que  le  libéralisme  capitaliste  organise 
à  son  profit  en  fondant  son  État  réel  ploutocratique,  corporatif 
et  cartellisé  (fédéralisme  fonctionnel  et  géographique  que 
Proudhon  reprend  scientifiquement  pour  constituer  démocra- 
tiquement l'unité  pluraliste  de  la  puissance  sociale  grâce  à 
l'association  des  groupes  créateurs  des  forces  publiques). 

Dès  lors,  entre  la  communauté  «  étatique  »  et  la  propriété 
«  capitaliste  »  il  faut  bâtir  un  monde  autogestionnaire  (Sol. 
du  Prob.  soc.)  qui  échappe  à  la  double  aliénation  propriétaire 
et  gouvernementaliste. 

Si  «  on  possède  la  science  sociale  »,  on  doit  savoir  «  que  le 
problème  de  l'organisation  »  de  la  société  travailleuse  «  consiste 
à  vaincre  à  la  fois  le  pouvoir  et  le  monopole...  à  soumettre 


252  LA   DÉMARCHE   CRITIQUE 

le  capital  et  subalterniser  le  pouvoir  »  [Contradictions  économiques^ 
t.  I,  ch.  VIII,  pp.  338-342).  Il  ne  sert  à  rien  de  «  conquérir 
le  pouvoir  »  étatique  et  le  «  monopole  »  capitaliste,  en  «  chan- 
geant les  dépositaires  du  pouvoir  »  en  instituant  une  dictature 
dite  prolétarienne.  «  Il  est  aussi  impossible  d'associer  le  travail 
et  le  capital  que  de  produire  sans  travail  et  sans  capital  » 
(c'est-à-dire  sans«  travail  accumulé  »).  «  Il  est  aussi  impossible 
de  créer  l'égalité  par  le  pouvoir  hiérarchique  et  concentra- 
tionnaire, que  de  supprimer  le  pouvoir  et  l'égalité  et  faire  une 
société  sans  peuple  et  sans  police.  » 

Il  faut  «  que  le  travail  du  peuple  »,  la  «  société  travail- 
leuse »  deviennent  la  force  majeure  qui  intervertit  les  formules 
actuelles  de  la  société  et  enveloppe  le  capital  et  l'Etat  et... 
les  subjugue  »  (id.). 

...  Il  faut  donc  simultanément  «  intervertir  les  rapports  du 
capital  et  du  travail  et  renverser  les  rapports  du  gouvernement 
et  de  la  société  ». 

Il  faut,  d'une  part,  soumettre  le  capital,  c'est-à-dire  réinté- 
grer la  société  travailleuse  dans  la  propriété  de  ses  forces 
collectives  productrices,  et  transformer  un  appareil  économique 
dominant  la  société  par  la  fiction  de  la  propriété  capitaliste, 
en  une  fonction  dépendante  de  cette  société  qui  l'a  produit. 

Il  faut,  d'autre  part,  subalterniser  le  pouvoir  étatique  à  la 
société  travailleuse,  c'est-à-dire  remettre  à  la  pluralité  des 
groupes  de  relation  de  cette  société,  la  puissance  de  leurs 
forces  publiques  constituant  par  association  le  pouvoir  social. 

Il  faut  transformer  un  appareil  politique  dominant  la  société, 
par  la  fiction  d'une  autorité  souveraine,  en  une  fonction  dépen- 
dante de  cette  société  qui  l'a  engendrée. 

Dès  lors,  les  lignes  directrices  d'une  organisation  sociale  auto- 
gestionnaire, fondée  sur  un  socialisme  libéral  à  la  fois  critique 
et  scientifique,  sont  claires. 

Elles  consistent  dans  la  soumission  du  capital,  non  à  l'État 
mais  à  la  société  travailleuse,  et  dans  la  subalternisation  de 
l'État  non  au  capital,  mais  à  cette  même  société  travailleuse. 

La  propriété,  dominante  sociale,  fiction  dominante,  doit 
devenir  fonction  sociale,  fonction  dépendante  de  la  société. 


CONCLUSION  253 

L'État  dominateur  de  la  société,  par  la  fiction  de  l'autorité 
gouvernementale,  doit  devenir  une  fonction  sociale,  un  fonc- 
tionnaire de  la  société. 

La  révolution,  conclut  Proudhon,  a  im  double  objet  : 

«  Dans  l'ordre  économique...,  la  subordination  complète  du 
capital  au  travail  »,  l'identité  du  travail  et  du  capital  par  la 
démocratisation  «  des...  instruments  de  travail  ». 

Dans  l'ordre  politique...  «  l'absorption  de  l'Etat  dans  la 
société  »  c'est-à-dire  «  la  simplification  administrative,  la  cen- 
tralisation séparée  de  chacune  des  catégories  fonctionnelles, 
l'organisation  du  suffrage  universel  »  l'élaboration  d'un  État 
fédératif  de  groupes  autonomes  {Mélanges  III,  p.  48). 


ACHEVÉ  d'imprimer 
LE  5  OCTOBRE  I97O 
PAR  l'imprimerie  FLOCH 
A        ^LA.YENNE        (FRANCe) 

(9541) 

NUMÉRO  d'Édition  :  1247 
dépôt  légal  :  4^  trimestre  1970 


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